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Mon fils, ma bataille (contre l’infertilité)
Ça y est, je me lance. D’abord parce que ma rédac cheffe m’y a poussé et je l’en remercie (coucou Daisy). Mais aussi et surtout parce que c’est devenu un véritable enjeu sociétal dont il faut parler. Mon entrevue avec Marie Dubois à propos de son livre Un bébé si je peux a joué le rôle de déclencheur. Je me souviens avoir débuté l’interview en avouant à l’auteure : « Le sujet de l’infertilité me parle beaucoup car je suis moi-même passé par là avec ma conjointe et je n’en ai jamais parlé ouvertement autour de moi… » Marie avait alors rebondit à son tour : « Pourquoi est-ce que tu n’en as pas parlé avant, tu crois ? ». Par pudeur et parce que c’est tabou.
On entend pourtant de plus en plus parler de FIV (fécondation in-vitro), et de PMA. Mais force est de croire que cela nous touche seulement lorsque ça nous atteint directement, un peu comme pour la maladie ou la mort. Notre histoire à Caroline, ma conjointe, et moi, est assez classique : des études longues et une arrivée sur le marché du travail assez tardive. Et puis une immigration à Montréal à 27 ans avec le goût de profiter de l’effervescence de la ville et d’y dégoter des boulots intéressants. À ce moment précis, on ne pense qu’à nous et la vie est belle. Petit à petit, de plus en plus de bébés squattent nos cercles d’amis, ça nous fait envie, on s’en parle, on y réfléchit chacun de notre côté. On est prêts, on a 33 ans, on en a bien profité, on s’offre même un mariage au bord d’un lac laurentien pour célébrer notre vie et notre amour. Et puis la machine s’enraye…
Après un formidable voyage de noces de 3 mois en Asie du Sud-Est, toujours pas de bébé en vue. Certaines questions émergent alors dans nos têtes : la faute à la pilule, aux cycles menstruels irréguliers, au stress ?… Commence alors une phase plus mécanique : compter les jours d’ovulation après les règles, faire l’amour même quand l’envie n’est pas là et essayer des positions dites « miracles » ou de « grand-mères », censées favoriser la procréation. Rien n’y fait. Les mois défilent et le doute s’installe. Sans parler de cette pression sociale qui veut qu’après le mariage, on devrait avoir un enfant. C’est dans l’ordre des choses, voyons ! Bullshit.
Mais j’étais bloqué dans ma fierté : « Après tout, moi aussi, je suis capable d’avoir un enfant ! »
Des « ça va venir » aux « peut-être que Caro est trop stressée par le travail » : les mots – parfois maladroits – de nos proches, nous stressent davantage. Et puis on se sent seuls puisqu’on n’a ni médecin traitant ni gynéco (coucou le système de santé québécois). À part Doctissimo ou d’autres pseudo-sites médicaux qui nous font encore plus douter, on se retrouve face à nous-mêmes et notre réalité aussi brutale soit-elle. Avec du recul, je pense que c’est à ce moment-là que j’aurais dû partager mes doutes avec mon entourage, mes amis. Juste leur en parler, pour me libérer. Mais j’étais bloqué dans ma fierté : « Après tout, moi aussi, je suis capable d’avoir un enfant ! », ou le fameux mythe de la performance qui fout tout en l’air.
La suite est simple : une longue période de remises en question mutuelles. Et si l’un de nous deux étaient infertiles ? Et si, finalement, un enfant n’était pas une fin en soi ? « Imagine le temps qu’on aurait pour faire nos projets persos, pour voyager, étudier, vivre comme avant ». C’est cette idée de liberté qui nous a aidés à tenir, nous a fait oublier notre « quotidien infertile » pour quelques temps. Mais l’envie était trop forte des deux côtés. Quelques recherches sur internet plus tard, et nous voilà au sein d’une clinique de fertilité à l’Ouest de l’île de Montréal.
On se retrouve dans une salle d’attente avec de nombreux autres couples, toutes origines et orientations sexuelles confondues. Ça me rassure.
Le processus s’enclenche. On se retrouve dans une salle d’attente avec de nombreux autres couples, toutes origines et orientations sexuelles confondues. Ça me rassure. Je me dis alors qu’on n’est pas les seuls à passer par là, à vivre cette épreuve. Le médecin nous explique les différentes options et les différents coûts, on ne comprend pas tout mais en regardant le mur couvert de diplômes et surtout de centaines de photos de nouveau-nés, on se sent en confiance. C’est con mais c’est vrai. On a enfin l’impression d’être compris et pris en main.
Une échographie et une sonohystérographie pour ma femme, un spermogramme pour moi, et une prise de sang chacun. Sur le papier, c’est à dire médicalement, tout va bien ! Mais il pense que cela pourrait être un problème d’ovulation à cause de l’irrégularité des menstruations. On se rappelle encore de l’image du médecin : « Des passagers sont dans le terminal pour embarquer mais ils n’entendent pas l’appel pour le décollage de l’avion. » Tout s’éclaire.
On choisit le traitement dit « naturel » dans un premier temps. Enfin, c’est surtout moi qui insiste car je me raccroche encore à cette idée naïve qu’on est capable de le faire naturellement. Performance, quand tu nous tiens ! Caroline passe plusieurs échographies pour voir comment le follicule grossit après les règles, elle prend aussi un traitement pour booster l’ovulation et une piqûre pour la déclencher au moment optimal. Et là, on a quelques heures pour se retrouver et… copuler. Première déception : le « naturel » ne prend pas.
Je me rappelle encore feuilleter les pages de magazines beaucoup trop « trash » pour m’exciter et mon refus catégorique d’allumer la TV.
Ce sera donc l’insémination intra-utérine (IIU). Même processus mais le sperme sera inséré par une seringue directement dans l’utérus. On est déjà dans une technique d’assistance médicale à la procréation. Et c’est là, pour moi, qu’un certain malaise s’installe. Outre le désagrément des multiples manipulations intimes opérées sur le corps de ma conjointe, sans parler des nombreux traitements trop chimiques à mon goût, j’ai dû insérer mon sperme dans une éprouvette. Et cela après m’être fortement concentré dans un endroit pas du tout propice pour le faire. Je me rappelle encore feuilleter les pages de magazines beaucoup trop « trash » pour m’exciter et mon refus catégorique d’allumer la TV. J’ai eu beaucoup de mal à accepter cette « déshumanisation » dans cette façon de procréer. Et toute cette épreuve, je l’ai gardée complètement secrète parce que j’en avais honte, tout simplement.
Et puis miracle : la première tentative est fructueuse et la joie qui l’accompagne me font presque tout oublier. On est aux anges, évidemment. On peut enfin partager la bonne nouvelle. Je bois des bières avec mes potes pour fêter ça et je me garde bien d’aborder les détails « médicaux » de ce petit « miracle ». La vie reprend donc son cours normalement, ou presque : nous sommes maintenant « rentrer dans la norme » et surtout dans les « joies » de la vie de jeunes parents.
Notre petit Paul est magnifique (c’est sûr), nous sommes fatigués mais on embrasse notre nouveau rôle avec bonheur. « À quand le deuxième ? », revient déjà sur la table. De la part de notre entourage et de nous aussi. On a toujours voulu que notre premier enfant ait une petite soeur ou un petit frère, parce qu’on a nous-même adorés en avoir. Ceci dit, être enfant unique, c’est bien aussi. Autre sujet.
On a dû traverser trois longues années d’espérance et de douloureuses déceptions. (…) On avait atteint notre limite psychologique et financière. Le in-vitro, c’était trop…
Malheureusement, la formule qui avait fonctionné pour avoir notre petit Paul n’était apparemment pas si magique. Sur presque trois ans, nous avons essayé une dizaine de fois. On en était rendus au stade où ma femme connaissait toutes les infirmières de la clinique et où je lui administrais moi-même les piqûres d’ovulation. On a dû traverser trois longues années d’espérance et de douloureuses déceptions. Surtout lorsque les médecins commençaient à montrer ouvertement leur scepticisme et à nous orienter vers la fécondation in-vitro. Lassés de toutes ces tentatives, on n’avait plus la force de continuer. On avait atteint notre limite psychologique et financière. Le in-vitro, c’était trop…
Notre fils a maintenant 6 ans. Il sera unique dans les deux sens du terme, et c’est très bien comme ça. Il y a d’ailleurs d’autres manières de vivre la parentalité. Devenir une famille d’accueil en fait partie et cela nous correspond plutôt bien.
Accompagnez votre conjoint.e chez le gynéco. C’est peut-être un détail pour vous mais pour votre moitié, ça veut dire beaucoup.
Maintenant, je suis aussi plus ouvert à parler de mon expérience de l’infertilité. D’abord parce que la question environnementale est devenue majeure. La chimie dérègle totalement nos hormones, il serait peut-être temps de dépasser les clivages gauche-droite ! Il est quand même question de l’avenir de notre civilisation. Mais aussi parce que les hommes doivent arrêter de regarder leurs pieds quand on en parle, comme je l’ai fait pendant toutes ces années. Nous sommes autant impliqués que les femmes. Parlons-en autour d’une bière, d’un match ou autre. Et comme Marie Dubois le conseille : accompagnez votre conjoint.e chez le gynéco. C’est peut-être un détail pour vous mais pour votre moitié, ça veut dire beaucoup.