J’ai déjà donné naissance, et pourtant, je n’ai pas d’enfant. Je ne suis pas mère, mais bien ce qu’on appelle médicalement une nullipare. J’ai fait le choix de ne pas avoir d’enfant, parce que je ressens l’envie de ne pas être parent. Et pourtant, j’ai l’impression d’avoir déjà donné naissance, et je sais que je donnerai encore naissance à l’avenir.
La première fois, c’est lorsque nous avons accueilli, avec mon mari, nos premiers clients au sein de notre chambre d’hôtes dans un lieu paradisiaque au Guatemala, après six mois de travaux pour en faire un lieu agréable et à notre image. Le sourire et l’émerveillement de ces premiers clients était indescriptible. La seconde fois, c’est lorsque j’ai eu terminé d’écrire mon premier essai, intitulé Childfree, je ne veux pas d’enfant, après 5 mois de rédaction.
Hé oui, on peut être fécond.e autrement ! La gestation, même si en son sens le plus classique ne prend en compte que la reproduction physiologique des espèces vivipares, peut également être celle d’une entreprise, par exemple.
Néanmoins, un point me chagrine toujours : il semblerait que, pour qu’une femme soit légitime et qu’on cesse de la pointer du doigt, seulement deux choix sont réellement possibles. Donner naissance à un ou des enfants, ou alors faire carrière. La personnalité carriériste qui veut prendre sa place et tout donner pour accéder au plus haut niveau de responsabilité est un but accepté et acceptable en soi, même si on plaindra toujours cette personne de ne pas avoir su accorder de son temps à la création d’une famille.
De plus, cette idée reçue est incroyablement violente pour les femmes stériles qui ont un fort désir de procréation : on les réduit, même sans le dire, à des incapables, puisqu’on considère que la procréation biologique serait le Saint-Graal à atteindre pour se sentir épanouie en tant que personne pouvant procréer “naturellement”. On évince également totalement la question de l’adoption : adopter, n’est-ce pas être pleinement parent ?
Mais alors, qu’est-ce qu’on fait quand on a envie ni de l’un, ni de l’autre ?
Selon Edith Vallée, psychologue et pionnière sur le sujet du non-désir de maternité (elle y a consacré sa thèse dans les années 1970), il existerait trois courants, trois tendances de personnalités pour les personnes qui ne veulent pas d’enfant : l’union, l’action et la rupture. L’union concerne les femmes qui vivent entièrement leur passion : il peut s’agir de personnes passionnément amoureuses, de créatrices, de personnes tournées vers la spiritualité. Quant à l’action, il s’agira là de grandes curieuses, de personnes dont le bonheur réside dans l’apprentissage et la découverte. Il pourra s’agir de voyageuses, d’entrepreneures, bref, de personnes qui se nourrissent du monde, de l’échange avec autrui.
Enfin, la rupture fait référence au désir de ne pas renouveler un schéma familial ou à un souvenir pénible; il s’agit là de personnes qui ne veulent pas prendre le risque de faire un enfant, pour diverses raisons qui leur sont propres.
Donner naissance sans procréer
Quand on évoque le désir d’enfant, on associe souvent ce souhait à l’idée de transmission, le fait de donner un peu de soi à une tierce personne, et aussi bien sûr, au fait qu’il s’agit là d’un acte de création unique. C’est évident et il n’est pas question de réfuter cela. En revanche, il serait réducteur de dire que la transmission ne passe que par là.
J’en suis un excellent exemple. J’ai un fort besoin de transmettre, de partager, d’éveiller, et d’inscrire publiquement les idées. C’est d’ailleurs ce besoin viscéral qui m’a poussé, depuis déjà une dizaine d’années, à publier blog sur blog, à écrire idée sur idée, à commencer sans jamais les terminer des dizaines de manuscrits. Edith Vallée, que je mentionnais plus haut, fait elle aussi partie de ces femmes qui ont donné naissance : une thèse, un livre puis un autre, en bref, une création intellectuelle au retentissement national qui lui offre un épanouissement complet et une sensation d’accomplissement similaire à un accouchement.
De plus, force est de constater que lorsqu’on statue qu’une femme est accomplie en accouchant, on poursuit une vision complètement hétéronormée de la parentalité : l’homoparentalité existe, et elle est pourtant encore invisibilisée. D’ailleurs comment faire l’impasse sur le concept de « mère sociale », ces femmes qui s’occupent de leurs propres enfants, dans le cadre d’une adoption ou d’une PMA (procréation médicalement assistée), mais qui n’ont aucun droit légal à l’égard de leur enfant. Ces femmes, qui sont le « deuxième parent », celles qui n’ont pas accouchées, peuvent effectivement souffrir de ces phrases qu’on sort sans vraiment y réfléchir et de l’aspect réducteur de la « vraie » maternité qui passerait forcément par un accouchement biologique.
Notre fécondité ne doit plus nous définir
Il devient urgent et primordial que notre utérus ne soit plus central, parce que cette fonctionnalité ne doit tout simplement plus nous définir. Pourquoi ? Comme évoqué au début de cette réflexion, parce que le fait d’être né.e avec un utérus ne nous donne pas nécessairement la capacité d’enfanter et parce qu’elle culpabilise donc les personnes stériles. Elle est aussi une manière de rabaisser les personnes qui ne veulent pas d’enfant, les childfree, en leur rappelant que cela reste le but d’une femme et que leur désir de ne pas être mère n’est pas franchement légitime. Pour résumer, il est nécessaire de désacraliser la maternité.
On ne naît pas mère, on le devient.
Parce que l’instinct maternel est plutôt construit qu’inné, parce qu’une femme n’a pas en elle le goût de changer les couches ou encore LA clé pour résoudre tous les chagrins de son enfant. Cesser de mettre la fécondité au centre et de la considérer comme naturelle chez toutes permettra aussi, j’en suis convaincue, d’ôter une pression énorme sur les mères. On attend d’elles d’êtres parfaites en tous points, d’avancer sans se plaindre parce que c’est leur lot, parce qu’elles ont « ça dans le sang ». Le jour où l’on comprendra tous.tes que l’instinct maternel (ou parental) n’a rien d’inné et donc rien d’universel non plus, on aura certainement plus de tolérance d’une part envers les personnes childfree, envers les femmes carriéristes qui ne vivent que pour cela (d’ailleurs, a-t-on déjà jeté la pierre à un homme pour ces mêmes raisons ?), et donc aussi envers les mères « imparfaites » (notez l’importance des guillemets utilisés ici), celles qui regrettent d’avoir eu des enfants, celles qui décident de ne pas mettre de côté leur vie de femme, celles encore qui considèrent à juste titre que la parentalité, ce n’est pas que leur lot mais aussi celui de leur conjoint (dans le cas d’un couple hétérosexuel).
Alors oui, la fécondité n’est pas réservée qu’à l’accouchement biologique, mais surtout, elle ne devrait plus être la consécration des personnes femmes ou perçues comme femmes : elle devrait simplement être une éventualité, une possibilité, aussi normale que toutes les autres manières de s’épanouir. On peut naître avec un utérus, ressentir une envie viscérale de féconder, on peut aussi ressentir le besoin de transmettre, de créer, via une oeuvre, un projet professionnel, et l’on peut enfin, avoir simplement envie de vivre sa vie, sans que toutes ces préoccupations là n’entrent en ligne de compte.