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La procréation médicalement assistée (PMA) pour les nuls

Entretien avec Maëlle Le Corre, l'auteure du guide qui vient de sortir en France.

Par
Isabelle Delorme
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A moins de vivre dans une grotte, impossible d’ignorer les remous suscités par le projet de loi visant à étendre la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes célibataires et aux couples de femmes. La PMA soulève des questions complexes qui demanderaient d’être à la fois médecin, chercheur(se), juriste et philosophe pour en faire le tour…

J’en ai discuté avec Maëlle Le Corre, journaliste spécialiste des questions liées aux droits des femmes et des personnes LGBTQI+ et auteure du livre La PMA Procréation médicalement assistée pour les Nuls, sorti en janvier 2020. Son objectif ? Livrer en 50 mots clés des explications claires pour comprendre les subtilités et enjeux bioéthiques de la PMA, sans tabous ni idées reçues.

L’opinion française a évolué mais les clichés persistent

Si la loi actuelle réserve la PMA aux couples hétérosexuels, Maëlle Le Corre cite deux sondages, réalisés en 2013 (OpinionWay pour le Figaro-LCI) et 2019 (Ifop pour CNews et Sud Radio), montrant que l’opinion des Français a évolué sur le sujet. De 37% de personnes favorables à l’accès des couples homosexuels à la PMA, nous sommes passés à 65% de personnes favorables à son accès par des couples lesbiens.

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« 2013 correspond à la promulgation de la loi sur le mariage et l’adoption pour tous en France, et cela a été décisif dans la visibilité des familles homoparentales dans la société, explique la journaliste. Le gouvernement de gauche, qui avait vendu une ouverture de la PMA dans la foulée, a procédé à des reports successifs. Néanmoins, la société a pu voir ces couples dans les médias et autour d’eux, leurs difficultés à fonder une famille et à se faire reconnaître comme parents de leurs enfants. » Ces nouveaux schémas familiaux, ainsi que les familles recomposées, ont remodelé le lien entre la filiation biologique et la parentalité.

Mais certains clichés persistent. Autrefois “vieille fille,” la “femme célibataire” semble n’avoir toujours pas bonne presse dans l’inconscient collectif. « Les célibataires sans enfant sont (…) vues comme trop exigeantes, inconstantes ou carriéristes », déclarait récemment au magazine Grazia la sociologue Virginie Rozée Gomez. Selon Maëlle Le Corre, le désir d’enfant de la mère célibataire, tout comme celui des couples homosexuels, est souvent rabaissé au rang de “caprice”. « On oppose souvent, dans le débat sur la PMA, le fait que pour certaines personnes, le désir d’enfant est un caprice tandis que pour d’autres, ce serait légitime, dénonce la journaliste. Or, soit c’est un caprice pour tout le monde, soit ça ne l’est pour personne ».

« La PMA n’est pas thérapeutique : elle n’aide pas à guérir une infertilité ou une stérilité mais à contourner cela. Une fois que l’enfant est né, le couple est toujours infertile ou stérile ».

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La question rejoint une autre distinction, récemment mise en application par le Sénat lorsqu’il a retiré du projet de loi le remboursement de la PMA pour les femmes célibataires et les couples de femmes : la PMA à visée médicale versus la PMA à visée sociale. « Nous avons aujourd’hui des couples hétérosexuels qui peuvent avoir recours à une insémination artificielle ou une fécondation in vitro sans critères d’infertilité, et a contrario certains couples de lesbiennes peuvent recevoir un diagnostic d’infertilité », réagit Maëlle Le Corre, pour qui la notion de PMA médicale n’a pas de sens. « La PMA n’est pas thérapeutique : elle n’aide pas à guérir une infertilité ou une stérilité mais à contourner cela. Une fois que l’enfant est né, le couple est toujours infertile ou stérile ».

Face aux craintes d’eugénisme ou de validation automatique de la gestation pour autrui (GPA) régulièrement évoquées par les opposants à l’élargissement de la PMA, la journaliste engagée rappelle les précautions mises en place en France. « Dans ce discours, on retrouve la présentation de la médecine procréative dans son ensemble comme une atteinte au vivant. On ne peut pas prédire l’avenir mais nous avons des garde-fous dans la loi et le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ». C’est à François Mitterrand que l’on doit cet organe pluridisciplinaire indépendant, mis en place en 1983 après la naissance du premier bébé éprouvette. Une singularité française qui favorise un questionnement régulier sur les progrès et leurs limites, associé à une révision régulière de la loi de bioéthique.

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« Les opposants à la PMA ont toujours mis la GPA dans le même sac, poursuit Maëlle Le Corre. La PMA est déjà ouverte pour une partie de la population, or la GPA n’est ouverte à personne. Lorsqu’on dit que la PMA entraînera tout de suite la GPA, on insinue que la GPA, qui touche aussi les couples hétérosexuels, se passe de tout débat alors qu’elle pose des questions très différentes et compliquées. Pour la PMA on est sur une question d’égalité, donc c’est une toute autre problématique ».

Plusieurs tabous bousculés

En 2020, le tabou de l’infertilité masculine commence doucement à être plus abordé mais il perdure. « La question de l’infertilité reposait beaucoup sur les femmes dans les couples hétérosexuels. C’est aussi dû au fait que le problème de l’infertilité est en lui-même tabou. C’est un choc compliqué à gérer », analyse la journaliste. La congélation des ovocytes est davantage abordée qu’auparavant, selon l’auteure. « On en parle de plus en plus car l’âge des premiers enfants recule très nettement depuis quelques années », constate-t-elle. Interdite en France aujourd’hui en dehors de certaines conditions strictes conformément à la position du CCNE, son ouverture a été retirée du projet actuel de loi par le Sénat.

Au cours d’une enquête d’Ipsos de février 2019, 46% des personnes en parcours de PMA interrogées reconnaissaient avoir menti pour justifier les absences professionnelles nécessaires au traitement.

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Quant au parcours compliqué du ou des parent(s) partant à l’étranger (en Belgique ou en Espagne surtout), pour effectuer une congélation d’ovocytes ou une PMA, il est également devenu moins tabou selon Maëlle Le Corre. D’autant que cette démarche touche des profils différents. « Cela concerne par exemple aussi des couples hétérosexuels qui vont chercher un don en Espagne sur le conseil de leur médecin français car ils ont atteint l’âge limite (43 ans pour les femmes) pour le faire en France », explique la journaliste.

Dans la sphère professionnelle néanmoins, la PMA reste souvent tabou, révélait récemment le magazine Parents. Au cours d’une enquête d’Ipsos de février 2019, 46% des personnes en parcours de PMA interrogées reconnaissaient avoir menti pour justifier les absences professionnelles nécessaires au traitement.

La prochaine étape du parcours législatif de la PMA aura lieu à l’Assemblée Nationale, où le projet amendé par le Sénat sera débattu. En plus de la question du remboursement, celle de l’anonymat des dons de gamètes sera évoquée, le Sénat ayant soumis l’accès à l’identité du donneur au consentement de ce dernier. Cette question de l’anonymat pose des questions éthiques mais aussi pratiques, nous explique Maëlle Le Corre, car on ne sait pas quel effet aurait sa levée sur des dons de gamètes déjà en situation de pénurie.

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« C’est une vraie question et c’est difficile à prévoir car les conséquences ont été différentes dans les pays européens qui ont remis en cause le principe d’anonymat. En dehors du problème de l’anonymat, il est certain qu’il y a un vrai besoin d’aborder davantage cette question du don de gamètes avec des campagnes d’information et de sensibilisation, ce qui n’est pas fait aujourd’hui à grande échelle. On manque de dons, alors que fait-on pour permettre un accès à la PMA avec donneur dans de bonnes conditions ?”. L’appel de la journaliste engagée est lancé.

La PMA, en bref

Ce sont l’ensemble des techniques qui permettent d’aboutir à une grossesse en dehors de rapports sexuels entre un homme et une femme : insémination artificielle avec ou sans don de sperme, fécondation in vitro à partir d’un prélèvement de gamètes (ovocytes et spermatozoïdes), transfert d’un embryon congelé dans l’utérus. Aujourd’hui, 1 enfant sur 30 naît grâce à ces techniques en France.

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