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Entrevue : Marie Dubois – « La société est basée sur le rythme biologique des hommes »

En 136 pages, l'auteure révèle comment l'infertilité est devenue un réel problème de société.

Par
Romain Amichaud
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Marie Dubois a mis 7 ans avant de tomber enceinte. Elle raconte son parcours dans un livre qui sort ce 25 février en librairie, Un bébé si je peux. En plus des problèmes de fertilité, elle pointe celui de la culpabilisation des femmes dans ce parcours de combattant.es où on les considère encore trop souvent comme « principales responsables ». Ce serait oublié que 50% d’hommes ont aussi des problèmes de fertilité.

En France, un couple sur cinq a des difficultés à procréer. Même l’OMS s’inquiète de ce problème sociétal qui touche la population mondiale et qui a des liens évidents avec la pollution chimique de certains produits consommés quotidiennement.

À travers une enquête approfondie et illustrée par des dessins humoristiques décapants, la dessinatrice s’attaque aux idées reçues sur le sujet. Son but ? Déculpabiliser les femmes puisque l’auteure s’adresse d’abord et surtout à celles qui passent par là. Mais c’est aussi une invitation au dialogue car l’infertilité et le processus médical associé reste un véritable tabou, surtout chez les hommes.

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Je suis d’ailleurs bien placé pour le savoir. Je n’ai encore jamais osé expliquer à mes amis autour d’une bière ou d’un match, tous ces matins où je voyais partir ma femme se faire examiner à en perdre son intimité ; tous ces spermogrammes où je devais me masturber dans une pièce glaciale ; et toutes ces trop nombreuses déceptions qui ont eu raison de notre envie d’avoir un deuxième enfant.

En parler m’aurait sûrement aidé à passer ces étapes difficiles et je ne peux que m’associer à cet appel que Marie Dubois lance avec son livre pour mettre des mots sur des maux.

Comment est né ce projet de BD ?

Quand j’étais en parcours PMA, je me notais des scènettes que je tournais en dérision dans mon carnet de dessin. Je vivais des situations tellement absurdes que ça me faisait du bien de sortir ma colère de cette manière-là. J’hésitais à en faire un album parce que raconter ma vie, ce n’était pas ce que j’avais envie de faire nécessairement. Après, quand j’ai commencé à enquêter, je me suis dit qu’il y avait un vrai intérêt à transmettre tout ce que moi j’avais appris pour permettre aux femmes de déculpabiliser. Notamment certaines réflexions comme : « c’est dans ta tête », « t’es trop stressée », etc. J’ai eu un déclic quand j’ai réussi à tomber enceinte : j’étais avec une copine qui avait arrêté sa pilule depuis à peine trois mois et elle était déjà dans tous ses états parce qu’elle ne tombait pas enceinte, parce qu’on lui faisait des remarques sur son métier « trop stressant ». C’est vraiment le côté psychologisant qui ressort le plus souvent, cette idée que le stress va rendre infertile. Alors que c’est faux, il n’y a aucune étude scientifique qui le prouve, c’est juste une croyance très répandue. Et puis, c’est encore une manière de culpabiliser les femmes parce qu’on ne dira jamais à un homme : « Arrête d’y penser et ton sperme sera de meilleure qualité ! » Encore une fois, les femmes avaient bon dos. Je me suis dit qu’il fallait que ça se sache.

À quel public ta BD se destine-t-elle ?

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Au début, quand je l’ai écrit, c’est vrai que je me disais que j’allais faire l’album que j’aurais aimé lire pendant cette période-là. C’est-à-dire un livre qui me remonte le moral : drôle et intelligent. Finalement, le public auquel il s’adresse est assez large. Il y a beaucoup de gens qui ne sont pas infertiles qui me font des retours très positifs parce qu’ils ont des proches dans cette situation et que ça leur permet de (re)créer un dialogue. On en parle peu mais la PMA et l’infertilité isolent énormément. Et même à l’intérieur du couple, il y a beaucoup de femmes qui me disent : « Ah je l’ai fait lire à mon mec, il a mieux compris ce que je vivais et du coup, on a pu vraiment en parler ! Merci mille fois ». Même les ados sont intéressés par le sujet. C’est un vrai sujet de société, au final.

Vous êtes passés pas sept ans de démarches avec ton conjoint, j’imagine qu’économiquement c’est aussi un fardeau…

C’est sûr que la discrimination financière est très forte. Nous, on a la « chance » en France que ce soit remboursé à 100% par la Sécurité Sociale. En revanche, autre discrimination : il faut être un couple hétéro, la femme doit avoir moins de 43 ans et des gamètes utilisables. Mais dès qu’on a besoin d’un don de sperme ou d’ovocytes, à ce moment-là, les listes d’attente sont terribles… Ça va de trois à cinq ans d’attente. Généralement, on ne peut pas se permettre d’attendre, donc on va à l’étranger. Ça n’a pas été mon cas parce que j’ai un trouble hormonal qui fait que j’ovule peu ou mal mais sous stimulations, je réponds bien. Mais j’ai pas mal d’amies qui avaient besoin de dons de gamètes. Et j’en ai d’autres qui, malheureusement, abandonnent pour des raisons financières. Et ça, c’est terrible. C’est là qu’on se rend compte que l’intime est politique et que ce sont les lois promulguées qui vont nous permettre ou non d’avoir un enfant. Ça touche dans la chair directement.

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Il y a un engagement féministe assumé dans ton livre. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Oui clairement, et c’est pour redonner du pouvoir aux femmes. Le pouvoir passe toujours par le savoir. Une fois qu’on sait que le stress n’est pas infertilisant, on peut mieux dialoguer avec les personnes qui nous font des remarques : c’est ce qui permet de se défendre. Ensuite, la première raison de l’infertilité en France, c’est l’âge et ça c’est directement lié aux inégalités dans le milieu du travail. On dit souvent : « Ce sont des working girl qui se réveillent sur le tard » mais ce n’est pas vrai du tout. Ce sont simplement des femmes qui font des études de plus en plus longues, qui entrent sur le marché du travail plus tardivement, et qui subissent une ségrégation à l’embauche si elles tombent enceintes. Et pour celles qui font quand même des enfants, elles sont souvent rétrogradées professionnellement. J’ai découvert qu’un tiers des Françaises disent avoir repoussé ou renoncé à un projet de grossesse pour des raisons professionnelles. On ne peut pas non plus les accabler de tous les côtés. En fait, les femmes se retrouvent avec un laps de temps très court pour trouver le bon partenaire, fonder une famille. Tout ça fait qu’on les pousse dans des parcours PMA compliqués parce que la société est basée sur le rythme biologique des hommes. Il faudrait pouvoir permettre aux femmes de faire des enfants au moment où elles sont le plus fertiles. Les combats féministes sont des combats d’égalité à tous les niveaux. Derrière une femme qui essaie d’avoir un enfant, il y a aussi souvent un homme (ndlr, ou une femme ou une personne non-binaire) qui souffre. C’est en ça que cette lutte féministe concerne tout le monde, y compris les hommes.

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Tu parles aussi du problème environnemental notamment des perturbateurs endocriniens responsables de l’infertilité…

Oui, ça fait hyper peur. On assiste à une pollution chimique et environnementale parce que les perturbateurs sont partout maintenant. Dans la peinture, dans les tissus, dans la nourriture, dans les produits d’hygiène. On est dans une société de la chimie. Les maladies qui en résultent sont l’endométriose, le dérèglement hormonal (ma pathologie), une baisse de la qualité des spermatozoïdes et aussi une féminisation des organes génitaux masculins (une ou pas de testicules à la naissance). L’OMS a d’ailleurs statué que c’était un problème pour la santé et la fertilité. S’y pencher voudrait dire repenser complètement toute notre société capitaliste. Je me rends compte que mon livre est à la fois féministe et anticapitaliste (rires) ! D’une pierre, deux coups.

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Mais t’as choisi l’humour pour parler de ce sujet !

L’humour, c’est ma manière de m’exprimer. Ça permet de dire des choses effrayantes sans se faire trop rejeter. Et puis moi j’adore l’humour absurde et le parcours PMA regorge d’absurdités… Pour faire une bonne blague, il faut une intelligence supplémentaire. Il faut en général deux idées pour faire rire : la situation et le décalage. Rien que ça, ça fait passer plusieurs idées en une seule image. Cela permet aussi des raccourcis et plusieurs niveaux de lecture. Je voulais que ce ne soit pas juste un exposé scientifique. Quand il y a de l’humour, les émotions et l’intellect se mélangent. Il y en a beaucoup qui disent : « L’humour, c’est la politesse du désespoir ». C’est un peu vrai, cela permet d’hurler sans être dans le pathos.

As-tu un conseil à donner aux couples infertiles ?

Oui, je me suis creusé la tête parce que ce n’est pas facile d’avoir une réponse un peu générale à tous les cas particuliers. Mon conseil ce serait d’emmener les conjoints aux rendez-vous gynécos. Qu’ils soient présents aussi. Souvent, ce sont des cabinets fermés, des endroits qu’ils ne connaissent pas, ils peuvent en avoir un peu peur aussi. En fait, on a besoin de la présence du conjoint pour qu’il comprenne mieux ce qui se passe, pour faire des vrais choix ensemble aussi. Parfois aussi, la parole du ou de la gynéco peut s’avérer violente , alors c’est bien d’être deux pour faire face et rééquilibrer un peu le rapport de force. Bref, j’encourage vivement les hommes à s’impliquer de cette manière-là.

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