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Affaire Bastien Vivès : quand la subversivité de façade éclipse les vrais tabous
L’abus de crémant tiède et de blinis industriels n’était pas la seule chose susceptible de vous donner la nausée en ce mois de décembre 2022. Comme chaque année, il aura aussi fallu composer avec le lot de polémiques qui alimente les conversations des dîners de Noël jusqu’à l’indigestion. Et avec la coupe du Monde au Qatar, l’annulation de l’exposition consacrée à Bastien Vivès à l’occasion du prochain festival de la BD d’Angoulême fait peut-être partie des controverses qui ont vous ont donné les hauts-le-cœur à quelques jours du réveillon.
Mais plutôt que de régurgiter les arguments qui mettent en lumière le caractère sexiste, problématique, voire carrément illégale des BD en question, ou de dénoncer à nouveau la posture équivoque du festival qui célèbre ses 50 ans cette année – soit l’âge probable de votre tonton beurré qui défend farouchement la liberté d’expression contre “l’obscurantisme woke”- on vous propose de démarrer 2023 avec de bonnes résolutions.
Et la première d’entre elles n’est pas d’élargir votre pénis, mais plutôt le champ des possibles de vos imaginaires érotiques. Parce que, n’en déplaise au directeur éditorial de Casterman qui craint qu’il soit bientôt “impossible de représenter les tabous”, ou au directeur artistique de la marque Balenciaga, récemment accusée d’hypersexualiser des enfants sous couvert de transgression du politiquement correct, rien n’est moins subversif que des jeunes filles aux seins hypertrophiés et des mineur.es abusé.es. Et il est grand temps que la machine à fantasmes collective carbure à autre chose qu’à la catégorie “inceste” ou “schoolgirl” des sites porno.
Des tabous, vraiment ?
La fétichisation des corps non pubères est du côté de la norme non de l’exception. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil à l’industrie florissante des “idoles” au Japon : des starlettes – dont les plus jeunes ont parfois 7 ans – affublées de costumes d’écolière sexy qui attirent chaque semaine un public de trentenaires exclusivement masculin à leurs concerts (on estime qu’elles auraient environ 3 millions de fans en terres nippones). Ou encore à l’explosion du nombre d’images et vidéos à caractère pédo-pornographiques circulant sur les Internets américains ces dix dernières années. Ainsi, entre 2017 et 2018, le nombre de contenus pédo-pornographiques signalés aux Etats-Unis est passé de 18,4 millions à 45 millions…
En réalité, il n’est même pas nécessaire d’aller à l’autre bout du globe pour réaliser que le fantasme pédophile et la pédocriminalité sont systémiques. Rien qu’en France, un récent sondage Ipsos commandé par l’association Face à l’inceste évalue à 6,7 millions le nombre de Français.es victimes de violences sexuelles intrafamiliales dans leur enfance ou leur adolescence (dont 78% de femmes). Sans compter qu’il a fallu attendre une affaire très médiatiée – le viol d’une fillette de 11 ans en 2017 requalifiée en première instance en “atteinte sexuelle sur mineure” en raison de l’incapacité de la victime à prouver qu’elle n’avait pas donné son accord – pour que la loi sur le consentement des mineurs de moins de 15 ans change en avril 2021.
Donc c’est bien la peine de se tripoter la nouille devant le prétendu caractère transgressif de la pédo-pornographie, de se féliciter d’être “excité à mort” par l’inceste ou encore de parvenir à “amener, tranquillement, avec confiance, le lecteur vers un endroit qu’il ne connaît pas pour le surprendre et surtout pour le faire réfléchir sur sa vie, ses goûts, ses envies” comme le déclarait Bastien Vivès dans une interview sur Radio Nova en 2018 à propos de sa BD Une soeur. Ces supports masturbatoires sont déjà ceux de millions de personnes biberonnées au même fantasme de domination millénaire. Une culture du viol qui réifie les femmes et les enfants pour ériger le phallus en symbole de toute puissance et en instrument de soumission de corps vulnérables, qu’on peut malmener à loisir.
Moins de phallocrates, plus de prostate !
Alors peut-être que la vraie subversion se planque autre part. Pas dans la diffusion de fantasmes éculés dont des auteurs comme Vivès se targuent d’être les héritiers trollesques et les passeurs de mémoire. Des fantasmes qui, au nom de la grivoiserie et de l’humour potache, ont fait les beaux jours de certaines bandes dessinées qui suintent aujourd’hui la misogynie crasse. Des fantasmes dans lesquels les hommes bandent systématiquement devant des nymphettes ou des bimbos écervelées (comme la série Pépé Malin, qui met en scène un vieillard lubrique louchant sur des infirmières et leur décrivant ses meilleurs stratagèmes pour abuser de la naïveté de jeunes femmes). Bref, des projections dans lesquelles les protagonistes sont toujours soit des prédateurs, soit des proies faciles.
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Peut-être que la vraie subversion en 2023, c’est d’abord de repenser la représentation des dynamiques de pouvoir dans la chambre à coucher et de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Et ce dans tous les champs artistiques possibles, du dessin au cinéma en passant par la télé.
Peu de fictions audiovisuelles se sont pour l’instant risquées à mettre en scène une femme s’apprêtant à chevaucher un partenaire masculin.
Dans cette perspective, on pourrait par exemple commencer à réclamer du pegging (pratique sexuelle qui consiste pour une femme à pénétrer son partenaire avec un gode-ceinture) en masse, plutôt que l’érotisation de corps qui n’ont pas encore atteint la puberté. Parce que s’il y a bien un tabou qu’il serait intéressant d’interroger aujourd’hui, c’est celui de la représentation du plaisir prostatique dans les couples hétéro. Alors que depuis une quinzaine d’année les scènes de sexe anal commencent timidement à se faire une place dans les séries ou au 7eme art, elles peinent à exister en dehors de la sexualité LGBTQ+. De mémoire, hormis la géniale série Broad city qui s’est achevée en 2019 ou la plus récente web-série Fluide proposée par Arte, peu de fictions audiovisuelles se sont pour l’instant risquées à mettre en scène une femme s’apprêtant à chevaucher un partenaire masculin. Et cette quasi absence de représentation en dit long sur la perception tenace du corps pénétré qui apparaît toujours comme servile, et donc à l’opposé des stéréotypes genrés de la virilité.
Des corps, des vrais
L’autre tabou qu’il est urgent de questionner, c’est celui de la représentation des corps non normés. Parce qu’on ne vous apprendra rien si on vous dit que l’humanité n’est pas uniquement constituée d’influenceurs fitness, de performeurs dans des films pour adultes et de mannequins Victoria’s secrets. Et si les militant.es du mouvement body-positive se sont efforcé.es depuis plusieurs années de faire accepter la diversité des physiques et de les rendre visibles jusque sur les podiums des défilés, et que le porno queer et féministe célèbre depuis longtemps cette pluralité, dans la sphère culturelle de l’érotisme mainstream, la route est encore longue.
Rassurez-vous, personne ne va débarquer chez vous, torches et plug-anal à la main pour vous contraindre d’ouvrir votre esprit (et tous vos orifices).
Dans le meilleur des cas, les corps gros, âgés, non valides ou qui s’écartent des normes genrées n’existent tout simplement pas. Dans le pire des cas , ils sont ridiculisés ou cantonnés au fétichisme. Pourtant, on aurait tout à gagner à exalter dans les BD érotiques comme ailleurs la beauté des corps flasques et vieillissants, des micropénis, des rides, des aisselles velues, des cicatrices, des bourrelets. Parce que c’est en banalisant toutes ces différences, toutes ces aspérités, en arrêtant de les invisibiliser, en les représentant inlassablement, en les montrant comme désirables et non plus comme repoussoirs, qu’on finira par enrichir notre imaginaire érotique de nouvelles possibilités.
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Alors bien sûr, il ne s’agit pas de déconstruire d’un coup d’un seul des années de socialisation sexuelle ultra normative et patriarcale. Et rassurez-vous, personne ne va débarquer chez vous, torches et plug-anal à la main pour vous contraindre d’ouvrir votre esprit (et tous vos orifices). Les fantasmes et la sexualité doivent rester des espaces de liberté, dans les limites de la loi et du consentement de toutes les personnes impliquées bien entendu. En revanche, si vous souhaitez réellement interroger les tabous, révolutionner votre vision du cul ou tout simplement être le poil à gratter sous les fesses trop lisses de la bienséance, alors c’est en vous émancipant des représentations normatives et genrées que vous y parviendrez. Pas en portant aux nues des récits et des auteurs qui se drapent derrière l’irrévérence et le goût de la transgression pour érotiser encore et toujours les mêmes rapports de domination.