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Festival d’Angoulême : pourquoi Bastien Vivès pose problème
Et encore un. C’est ce qu’on s’est dit en apprenant que le bédéiste Bastien Vivès va peut-être se faire déprogrammer du Festival d’Angoulême. Les organisateur·rices ont, en effet, jugé audacieux de lui laisser carte blanche pour concevoir sa propre exposition lors de la prochaine édition du festival, qui aura lieu du 26 au 29 janvier prochain. Mais Vivès n’est pas un artiste lambda, il suffit de se pencher d’un peu plus près sur ses planches pour le savoir.
Petite digression : ce n’est pas la première fois que le Festival d’Angoulême fait son réac. Déjà en 2016, il avait été épinglé pour sa sélection 100% masculine pour la remise du Grand prix. Aujourd’hui, c’est une toute autre problématique qui se pose : la mise en avant de Bastien Vivès, un auteur de BD dont certaines planches font l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité.
Quelques exemples : les BD Petit Paul (qui montre un enfant de 10 ans violé à plusieurs reprises à cause de son pénis proéminent), Les melons de la colère (dépeignant une jeune fille à la poitrine très généreuse, violée elle aussi par plusieurs médecins), ou encore La décharge mentale (une jeune fille de 15 ans est encouragée par sa mère à avoir des relations sexuelles avec son beau-père) sont autant de contenus mettant en lumière la fascination que Bastien Vivès nourrit pour l’inceste.
Peut-on rire de tout ?
Ah, cette question revient régulièrement depuis plusieurs décennies déjà : l’humour doit-il tomber sous le coup de la morale et de l’éthique ? Peut-on encore rire de tout ? Si cet humour ne s’accompagne pas d’un engagement quelconque et qu’il vise seulement à oppresser tout en reproduisant des stéréotypes bien ancrés dans nos sociétés, on est en droit de se questionner sur la légitimité de cet “humour”.
En 2018, l’animateur Tex se faisait licencier du groupe France 2 pour une “blague” sur les femmes battues et beaucoup ont alors crié qu’on “ne peut plus rien dire” ! Jean-Yves Lafesse précisait dans une interview au Parisien que « le rire, c’est fait pour dépasser nos angoisses, nos traumatismes », s’appuyant sur la sacro-sainte liberté d’expression.
Mais quand on a une audience aussi large qu’un Lafesse ou qu’un Vivès, le rire s’accompagne d’une responsabilité. Rire, mais ne pas nuire, est-ce possible en France ?
Toutefois, le problème de l’humour est, dans le cas présent, réglé puisque Bastien Vivès ne parle pas vraiment de créations humoristiques. Ces BD seraient un exutoire à des fantasmes, et pas une quelconque blague. « J’ai fait avec les fantasmes qui m’excitent personnellement », expliquait-il au HuffPost.
Le Canada refuse par exemple d’éditer ses “oeuvres” que Bastien Vivès qualifie lui-même de “contenu pédophile” dans une interview publiée sur le site Madmoizelle en 2017 (la vidéo a été depuis supprimée, ne reflétant pas la ligne édito du magazine en ligne).
Par ailleurs, un élément rentre ici en ligne de compte : la loi. Depuis 2021, la loi de lutte contre les violences sexuelles sur mineurs inclut aussi les représentations de contenus pédocriminels. Les bandes dessinées de Vivès peuvent donc entrer en ligne de compte.
Une question de contexte et de responsabilité
Il y a ici un problème d’engagement politique et de responsabilité. Il serait possible pour un Bastien Vivès de créer du contenu de ce type, s’il était en interview ou même au sein de ses œuvres, également militant en faveur des droits des enfants. Si son contenu “subversif” (je reviendrais après sur les guillemets choisis pour ce mot) permettait dans une certaine mesure de dénoncer la violence systémique de l’inceste, son travail pourrait vraiment être intéressant. Seulement, la chape de plomb qui stagne sur cette violence à l’encontre des enfants n’est même pas près d’être traitée.
L’inceste touche plus de 10% des enfants en France, et malgré ce chiffre alarmant (plus de 6 millions de Français.es dont 78% de femmes), rien n’est fait à l’échelle étatique pour endiguer le problème. La pédocriminalité est un mal qui détruit des vies, et qui ronge une société qui préfère encore fermer les yeux.
Ainsi, s’il est hors de question de dire qu’il faudrait arrêter de représenter les tabous de notre société ou qu’il faudrait supprimer tous les contenus oppressifs, il est question ici d’un continuum de la violence et de la culture du viol. Nous vivons encore dans une société complaisante à l’égard des agresseurs, des personnes commettant des crimes sexuels. Que des maisons d’éditions, des festivals, des librairies continuent de valoriser des contenus qui valorisent l’inceste et la pédocriminalité fait partie d’un continuum de cette culture du viol et de l’inceste.
Bastien, tu n’as rien de subversif
Subvertir une norme, c’est aller à contre-courant de cette dernière. Dans le cas précis de ce qui est reproché à Bastien Vivès, à savoir la mise en avant et l’érotisation de l’inceste et de la pédocriminalité de manière générale, il n’y a malheureusement rien de subversif là-dedans.
La pédocriminalité est aujourd’hui ancrée dans notre culture, et c’est précisément pour cette raison que Vivès est invité en grandes pompes au festival d’Angoulême.
Et pour celles et ceux qui pensent encore qu’on doit séparer “l’homme de l’artiste”, rassurez-vous, Bastien Vivès est également problématique en dehors de ses BD. En 2017, il avait critiqué les travaux de la bédéiste Emma sur Facebook avec des propos d’une violence rare :
Une pétition a été lancée pour la déprogrammation de Vivès au Festival d’Angoulême : elle a obtenu, au bout de seulement 4 jours, plus de 72 000 signatures. Une mobilisation qui en dit long.
Au final, on se demande pourquoi le FIBD d’Angoulême a fait le choix de cet artiste, quand il y en a des centaines d’autres qui pourraient prendre sa place sans réveiller les traumas de millions de personnes.
L’art et la BD doivent nous inciter à réfléchir, doivent dénoncer et doivent transgresser, c’est évident mais sans mettre en avant des personnes qui perpétuent la violence.