Aucun milieu n’est épargné, et particulièrement pas celui de la musique. Depuis plusieurs mois, le mouvement #MusicToo prend de l’ampleur et continue de mettre en lumière les réalités et violences sexistes du monde musical. Après les témoignages de Flore Benguigui du groupe L’Impératrice et de Chris And The Queens, c’est au tour de Pomme de partager son expérience à travers une lettre ouverte et lors de son discours aux Victoires de la Musique. Toutes pointent du doigt un milieu hostile envers les femmes et une certaine invisibilisation de celles-ci. Pour rééquilibrer la balance, de plus en plus de femmes décident de créer un label dans lequel elles peuvent mettre en avant des artistes trop souvent délaissées.
En France, seulement 10% des labels indépendants sont gérés par des femmes selon la Fédération Nationale des labels et distributeurs indépendants (FELIN). Dans une grande maison de disques comme Universal Music, un seul label sur neuf est dirigé par une femme. Les choses commencent doucement à changer avec notamment l’arrivée de Warriorecords, créé par Rebeka Warrior ou de CryBaby, fondé par Anaïs Ledoux et Stéphanie Fichard qui ont publié le manifeste F.E.M.M. (Femmes Engagées des Métiers de la Musique) dans Télérama en 2019. Petit tour d’horizon de différents labels engagés, féministes et parfois non-mixtes dans le monde.
Black Lilith Records (France)
Depuis presque dix ans, Orane Guéneau voit défiler des musiciennes dans son bar militant « La Part des Anges », situé à Rennes. Celles-ci lui confient leurs doutes, leurs peurs, leur impression de ne pas avoir de place et de ne pas correspondre au profil demandé pour intégrer l’industrie musicale. Elle décide alors d’en parler à l’un de ses amis et clients, Sébastien Blanchais, fondateur de Beast Records. « Je lui ai demandé s’il ne voulait pas produire certaines filles que je lui ai fait écouter. Il m’a répondu que je pouvais le faire moi-même en créant mon label. Mais je n’y connaissais rien, je n’avais pas d’expérience. Il m’a expliqué les démarches à entreprendre et filé son carnet d’adresses. » Black Lilith Records voit alors le jour pendant le premier confinement. Un label féministe, queer et anti-raciste.
« J’ai rencontré plein de meufs qui avaient un talent de malade en musique mais qui n’avaient pas la possibilité de faire un album, ou d’émerger, quel que soit le niveau. Dans le label, on n’a pas l’ambition de devenir riche et célèbre mais de créer un espace de parole », indique-t-elle. L’un des points sur lequel Orane Guéneau tient aussi à travailler est celui de la légitimité : « Les femmes doivent se débarrasser de ce complexe d’infériorité, de leurs hésitations. Elles se trouvent souvent des excuses pour ne pas foncer. C’est mon petit coup de gueule à moi : arrêtez, on y va ! »
La première sortie du label est une compilation rassemblant une dizaine de jeunes artistes aux styles musicaux divers, du rap à l’électro en passant par le hip-hop. D’autres albums sont prévus dans le courant de l’année si des subventions sont accordées. « Depuis la création du label, on est submergé d’artistes qui nous sollicitent. Notamment de nombreuses personnes trans, cela prouve bien qu’il manque d’espace pour eux. » La fondatrice souligne également que des artistes lesbiennes par exemple hésitent à rentrer dans ce type de mouvance militante, de peur des retombées négatives.
Orane Guéneau a d’ailleurs été la cible de nombreuses critiques sur le web. « Je l’ai vécu de façon ultraviolente. Des gars nous ont tout de suite attaquées sur la qualité en nous disant qu’on était est de bouffonnes, pas des musiciennes. » Mais pas de quoi la décourager pour autant. « On aimerait bien que ça ne devienne plus militant, que ça devienne quelque chose de l’ordre du détail que des artistes soient féministes ou LGBT, que l’on sorte de ça, que l’on arrête de nous stigmatiser sur ces points. »
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Unrecords (Autriche)
Il y a une dizaine d’années, quatre musiciennes autrichiennes se rencontrent lors d’un événement destiné à encourager les femmes à se lancer dans la musique et à se défaire des modèles stéréotypés. « On savait qu’il était compliqué de trouver un label, d’autant plus pour les femmes, les personnes trans et celles non-binaires. Pendant cet événement, toutes les collègues présentes témoignaient des mêmes difficultés. C’est à ce moment-là que l’on a vraiment compris à quel point on était toutes confrontées à ces problèmes », assure Birgit Michlmayr, batteuse et violoniste. Avec Johanna Forster, Aurora Hackl Timón et Petra Schrenzer, elle décide de fonder Unrecords en 2012, un label de musique rock queer et féministe.
Si l’industrie musicale a comme premier objectif de soutenir des projets musicaux capables de succès commercial, le label viennois tient, lui, à mettre en avant des groupes intéressants d’un point de vue musical et politique. Quitte à ne pas vendre beaucoup de disques. « Nous ne considérons pas notre label comme un élément de l’industrie mais comme un outil de visibilité. La reconnaissance d’une scène musicale diversifiée et de qualité peut être la première étape. Et elle pourra par la suite influencer le courant dominant. »
Pour les musiciennes installées à Vienne, il est nécessaire d’indiquer clairement que le label est féministe et queer. Une manière d’offrir du soutien à des musiciens et à des groupes qui n’auraient peut-être pas été reçus ailleurs. « Après la création d’Unrecords, on a senti qu’il y avait un besoin mondial pour un tel projet. Encore aujourd’hui, on reçoit des demandes d’artistes venus du monde entier. Les changements structurels sont donc encore très lents, mais on remarque aussi des évolutions positives avec le temps. »
Selon elles, si des femmes sont à la tête d’une structure, cela peut changer les choses à condition que celles-ci soient « conscientes des raisons structurelles des difficultés rencontrées par les musiciennes » mais aussi si elles prêtent attention aux « structures dominantes comme l’hétéronormativité, qui influencent notamment les performances scéniques et la réception médiatique des productions. »
Club Queen Records (Etats-Unis, Californie)
A Los Angeles, le label indépendant Club Queen Records lancé en 2018 met un point d’honneur à ne promouvoir que des artistes femmes issues du hip-hop, de la dance, du R’n’B et de la pop. Pour Tedra Wilson, la fondatrice, ce label est une réponse aux représentations et aux opportunités très limitées offertes aux femmes dans l’industrie, et en particulier pour les femmes de couleur. Club Queen Records veut devenir le premier label dirigé par une femme noire et centré sur les femmes à devenir mainstream et à faire briller ses artistes dans les charts.
« Je suis une artiste indépendante depuis plus de dix ans. J’ai eu la chance de travailler avec des personnes très influentes dans l’industrie et la plupart étaient des hommes. Tout au long de mes expériences, peu de gens m’ont aidée à progresser dans ma carrière. J’ai constaté que dans de nombreux cas, les hommes aux postes de pouvoir ne soutenaient pas les femmes comme moi qui ne rentrent pas dans une certaine boîte », confie la jeune femme dont le nom de scène est TT The Artist. « J’ai donc décidé de créer une plateforme qui se veut comme un endroit où les femmes peuvent être elles-mêmes et avoir le soutien nécessaire pour réussir. »
Selon elle, être une femme noire dans cette industrie comporte de nombreux défis, notamment au niveau de la représentation des corps, de l’image et du colorisme. « Nous sommes souvent les dernières à avoir des opportunités. C’est pourquoi il est nécessaire de se concentrer sur ces femmes. » Tedra Wilson souligne le fait que cette prise de position ne se veut pas pour autant exclusive mais que cela signifie que leur objectif est d’amplifier la voix des femmes souvent réduites au silence. Lorsqu’une femme se trouve à un poste à responsabilité, « cela va permettre de trouver un équilibre nécessaire dans l’industrie. »
L’Américaine note toutefois quelques avancées ces dernières années. « Aujourd’hui, nous commençons à voir des progrès et davantage d’opportunités pour les femmes pour s’épanouir dans l’industrie musicale. Je pense que nous ne sommes encore qu’au début de ce changement. » Ambitieux, ce jeune projet veut tout simplement créer « les icônes de demain. »
Trouble In Mind (Etats-Unis, Illinois)
En 2009, leur groupe Cococoma, fondé par Bill et Lisa Roe, fait une pause suite à la naissance de leur fille. Pas question pour autant de disparaître du monde de la musique. L’idée d’un label de garage-pop fait rapidement son chemin. « On a remarqué que nous étions meilleurs comme supporters pour les autres artistes et que ce rôle était plus gratifiant pour nous », commente Lisa Roe.
Avec Trouble In Mind, le couple basé à Chicago a pour objectif de soutenir leurs talents bien au-delà de la simple sortie du disque : aide pour réserver des spectacles, à la production d’autres produits, mise en contact avec d’autres groupes. « On essaie vraiment de faire en sorte que ces relations soient plus qu’un simple échange transactionnel. La plupart de nos groupes sont devenus des amis à vie et cela en vaut vraiment la peine. » Deux groupes français, The Limiñanas et En Attendant Ana font aujourd’hui partie de leur épais catalogue.
Pour Lisa Roe, il est important que les femmes se montrent dans cette industrie. « Le fait d’avoir des enfants a vraiment changé ma perspective sur le monde, dans la mesure où ils vivent une expérience tellement différente, même comparé à mon époque, sur ce que signifie être une femme ou une personne non binaire dans la société. Je pense que nous avons eu suffisamment de temps pour entendre, lire, voir les expériences des hommes et surtout des hommes blancs hétérosexuels ».
Si elle admet que beaucoup de ses disques et artistes préférés entrent dans cette catégorie, elle entend bien ouvrir la porte à ces personnes moins entendues pour que chacun puisse venir partager son art et son expérience. Lorsque le binôme signe un nouvel artiste, il fait justement attention à ne pas signer que des groupes 100% masculins, même si cela reste l’écrasante majorité aujourd’hui.
Spinster (Etats-Unis, Virgine Occidentale et Caroline du Nord)
Sally Anne Morgan et Emily Hilliard ont longtemps plaisanté et rêvé d’avoir leur propre label. Après être parties en tournée avec des gens qui possédaient le leur, les deux amies musiciennes ont réalisé qu’elles aussi pouvaient se lancer dans cette aventure. En 2018, elles créent Spinster, un label féministe et intersectionnel, en réaction aux nombreux « boys club » auxquels elles ont été confrontées tout au long de leur parcours musical. Celui-ci propose des genres musicaux variés, qui vont de la musique folk au heavy rock.
« Nous avons souvent été témoins de labels qui avaient explicitement un « quota » symbolique de femmes musiciennes. Nous souhaitons donc avec Spinster soutenir la musique faite par des femmes et des artistes non-binaires, mais nous ne nous limitons pas », confie Emily Hilliard. A côté de cet objectif, les fondatrices veulent établir des liens entre les genres musicaux. « Nous pensons, par exemple, que la musique traditionnelle est esthétiquement alignée avec la musique expérimentale, c’est donc une valeur que nous essayons de communiquer. Je pense que celle-ci se retrouve de manière claire sur notre compilation Quilt of the Universe. »
Le fait d’être des femmes, et donc d’avoir « une identité marginalisée », est pour elles une porte d’entrée pour comprendre les systèmes d’oppression et faciliter la prise de conscience de la manière dont ceux-ci se manifestent dans l’industrie musicale en particulier. « Il est assez choquant de voir comment certains labels, émissions de radio, organes de presse, etc. font rarement la promotion ou la critique de musiques faites par des femmes ou des personnes non-binaires, et ne sont même pas en mesure de réaliser à quel point cela est problématique. » Plutôt que de se voir comme des patronnes, elles s’imaginent comme des « sages-femmes » de la musique, dans le sens où elles font tout leur possible pour aider les artistes et mettre au monde leurs projets.
Avant de sortir des projets musicaux sur le label, le binôme a tenu à être très clair sur leurs positions féministes dans tous les aspects de leur travail, que ce soit au niveau des artistes dont elles s’occupent ou dans la manière dont elles travaillent avec eux. « Nous voulons traiter les artistes équitablement, être transparentes sur les opérations et les finances et leur donner un contrôle artistique complet. C’est comme cela que nous voudrions nous-mêmes être traitées en tant qu’artistes. »
Les deux fondatrices font également attention à ne pas tomber dans un point de vue étroit de « féminisme blanc » mais que celui-ci soit bien intersectionnel. « Celui-ci découle d’une compréhension de la façon dont les systèmes d’oppression contribuent à créer des formes spécifiques de discrimination. Sally et moi avons très régulièrement des discussions autour de ce que cela signifie de diriger un label de ce point de vue et de défendre ces valeurs. »