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« Félicitations pour ton admission ! – Oh, j’ai seulement eu de la chance. », « Bravo, t’as vraiment fait du bon boulot. – Non tu sais, c’est surtout l’équipe qui était top », « Tu peux me filer un coup de main ? – Demande plutôt à untel, il est bien plus calé que moi. » Vous êtes-vous déjà senti bien en-deçà de la position que vous occupiez, ou de l’estime que les autres vous portaient ? Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi votre manager vous faisait confiance, ou pourquoi votre conjoint-e vous avait choisi-e, vous ? Bingo ! Selon Google, et une panoplie de livres de développement personnel, vous souffrez du syndrome de l’imposteur.
A l’origine de cette terminologie, la psychologue Pauline Rose Clance et son livre Le Complexe d’imposture ou comment surmonter la peur qui mine votre sécurité, publié en 1986. Elle désigne par là un état pathologique de doute de ses capacités, qui pousse les personnes atteintes à nier toute responsabilité de leurs accomplissements. Selon elle, il s’agit plutôt d’un état passager qu’une maladie sur le long terme, que 70% des individus sont amenés à ressentir au moins une fois au cours de leur vie. Selon d’autres, il s’agit plutôt d’un mal sociétal, qu’il serait temps de déconstruire.
Un diagnostic peut en cacher un autre
« Syndrome », « symptômes », définition sur Doctissimo, suivi médical ; en encerclant le problème de termes cliniques, on lui donne l’image d’une maladie contractée par un individu isolé, qui n’aurait pas eu de chance à la loterie de la santé mentale. Cela camoufle les facteurs sociétaux, tels que les discriminations en tout genre et la violence symbolique. Sans nier la souffrance que cause cet état, le voir comme un phénomène social plutôt qu’une pathologie peut nous aider à traiter le problème à la racine.
La mobilité sociale ne vient pas sans son lot de questionnements, et ceux qui ont pris l’ascenseur social doivent se faire à l’idée d’être arrivé aussi haut. Ce changement de milieu ne se fait pas sans encombre.
Parmi les raisons évoquées sur les sites de santé, on retrouve le stress, la charge de travail, les responsabilités. Certes, mais cette détresse n’est pas seulement individuelle, elle est aussi et surtout structurelle. Les trajectoires de vie n’ont jamais été aussi mouvementées qu’aujourd’hui, les jeunes actifs sont plus diplômés que leurs parents, les femmes occupent de meilleurs postes. La mobilité sociale ne vient pas sans son lot de questionnements, et ceux qui ont pris l’ascenseur social doivent se faire à l’idée d’être arrivé aussi haut. Ce changement de milieu ne se fait pas sans encombre. Pour la philosophe Chantal Jaquet, « la souffrance naît d’une distance et d’une interrogation critique qui empêchent l’adhésion au milieu ambiant et le remettent en cause », comme elle l’explique dans son ouvrage Les Transclasses ou la non-reproduction. Entouré de gens qui ont hérité d’un statut social que l’on vient seulement d’atteindre, comment ne pas se sentir illégitime ?
Lucas, 26 ans, appelait cela un hold-up avant que sa copine ne lui parle du syndrome de l’imposteur. « Tu n’as pas fait beaucoup d’efforts, et t’as tout raflé. Comme un braquage. » Les braquages, ou l’impression d’en faire, sont arrivés à l’adolescence, là où le parcours scolaire a commencé à faire ressortir des différences, et ce même en amitié. « Tu sors d’une enfance ou d’une adolescence différente de celle des gens que tu rencontres. Tu grandis et tu commences à te rendre compte des classes, tu te poses des questions. » Pour Lucas, les diplômes et l’argent (ou leur absence) sont ce qui crée ce sentiment de temps à autre.
D’autres facteurs que le milieu socioéconomique peuvent créer ce malaise. Laura*, 28 ans, lie le complexe d’infériorité qu’elle ressent au travail au fait d’être noire, immigrée, et de ne pas se sentir assez jolie. Les représentations racistes et sexistes véhiculées dès le plus jeune âge ne laissent pas beaucoup de place au développement de la confiance en soi. Particulièrement, la pression mise sur les femmes pour qu’elles soient attirantes favorise ce sentiment d’imposture: sinon, comment expliquer que plusieurs femmes aient confié ne pas se sentir à la hauteur de leur métier à cause de leur surpoids ?
Ce syndrome semble aussi pointer le bout de son nez dès que l’on ne parvient pas à être unidimensionnel, à entrer dans la case qu’on nous a attribuée. Sabrina, 42 ans, raconte ce besoin de faire ses preuves. Ayant grandi dans les quartiers, amoureuse des lettres, et diagnostiquée à Haut Potentiel, elle était « toujours là où on ne l’attendait pas ». Issue d’un couple mixte, il a fallu prouver qu’elle était autant française et autant algérienne que les autres. « J’ai dû apprendre à me réinventer et à relier les facettes de ma personnalité entre elles, pour sortir des clivages et des stéréotypes, ainsi que de mes propres croyances. » Loin d’être cantonné au monde professionnel, le sentiment d’imposture peut envahir toutes les sphères, et concerner plusieurs parties de notre identité qu’on imagine incompatibles, souvent car il en existe peu de représentations.
Je doute donc je réussis
Sur Wikipédia, le syndrome est décrit comme « une forme de doute maladif ». Doute maladif ? Pour Descartes, le doute est le signe de l’existence. Pour douter, il faut penser. Et si je pense, je suis. Finalement, celui qui doute d’avoir mérité sa place nous prouve bien qu’il existe. Il y a une dimension réflexive à l’« imposteur », qui a le recul nécessaire pour se voir de l’extérieur et se dire: « ça ne colle pas avec ce dont je pensais être capable ». C’est le signe d’un raisonnement humain, en somme. Le problème se pose lorsque cette idée bien ancrée refuse de céder sa place à la nouvelle, celle qui valide notre réussite, et nous laisse en paix. Sinon, il est difficile de continuer à jouer son rôle lorsqu’on croit à une erreur de casting.
Le transclasse se demande peut-être comment et pourquoi il y est arrivé, mais il y est arrivé, et c’est ce qu’il faut retenir.
Cet état passager peut alors s’avérer paralysant. La certitude de ne pas être à la hauteur peut être si forte qu’elle nous empêche d’agir, ce qui nous fait échouer, et confirme notre idée initiale. Plutôt que de tomber dans ce cercle vicieux, on peut voir ce doute comme un signe de réussite. En effet, il apparaît lorsqu’on se trouve dans une position objectivement meilleure qu’auparavant, ou que celle à laquelle on se destinait. Le transclasse se demande peut-être comment et pourquoi il y est arrivé, mais il y est arrivé, et c’est ce qu’il faut retenir. Chantal Jaquet y voit là aussi la seule issue favorable : « Pour pouvoir être lui-même à travers l’autre, le transclasse n’a d’autre alternative que de transformer ce qui l’écrase en levier, de prendre appui sur les tensions en rongeant le frein de la culpabilité pour qu’il devienne moteur ». Il est sorti de sa zone de confort et a augmenté, c’est de là que vient son malaise.
Une solution serait peut-être de commencer à voir cet état de doute comme le signe qu’on est sur la bonne voie, qu’on avance. Le sentiment de braquage reviendra sûrement, mais si on l’a surmonté une fois, on peut le surmonter dix-sept fois.
Et, selon les mots doux d’Anne-Sylvestre, tâchons d’aimer les gens qui doutent, et qui voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps.
*Le prénom a été modifié.