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Du bronzage au colorisme : le débat qu’il faut avoir

Mon bronzage est militant.

Par
Lena El Sherif
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L’été touche à sa fin, j’en garde de beaux souvenirs et des traces de bronzage, que je tente de faire durer à coups d’huile d’argan. Pas de gros enjeu pour moi : je sais que même quand j’aurai perdu mon bronzage, je ne serai pas blanche pour autant. Avant, je fuyais le soleil l’été, ne voulant pas devenir plus marron que je ne le suis déjà. Sans en avoir conscience, je mesurais déjà les conséquences du colorisme et cherchais à ne pas en pâtir. Maintenant que le mot arrive doucement en France, il est temps d’en parler.

Une brune aux cheveux lisses, ça n’est pas pareil qu’une brune aux cheveux bouclés.

Je suis française, d’un père égyptien et d’une mère française. Quand j’étais petite, on me disait que j’étais «black», au retour des vacances; quand j’étais ado, je restais à l’ombre pour ne pas bronzer. De la même manière que je me lissais les cheveux, je n’autorisais pas ma peau à s’assombrir : je voulais passer pour blanche. Une brune aux cheveux lisses, ça n’est pas pareil qu’une brune aux cheveux bouclés. Avec la peau blanche par-dessus, là, on peut espérer faire du white-passing, c’est-à-dire passer pour blanc quand on ne l’est pas, et en avoir les privilèges, ou en tout cas, un peu plus qu’en étant plus fortement racisé.e. En effet, cette seconde strate de discrimination qu’est le colorisme établit une hiérarchie entre les teintes de couleur de peau. «Fille du racisme», pour reprendre les mots de l’actrice Lupita Nyong’o, elle désavantage les personnes issues de minorités qui ont la peau plus foncée que leurs pairs.

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Plus que jamais, la nuance compte. Les femmes noires à la peau claire s’entendent dire qu’elles sont plus attirantes que les femmes noires à la peau plus foncée. Si les avis émis concernent souvent la beauté supposée des femmes (surprise!), le colorisme comme mode de pensée systémique crée des inégalités dans toutes les sphères, du monde professionnel aux applications de rencontre.

Une notion d’abord afro-américaine

Ce terme aurait été utilisé pour la première fois en 1983 par l’écrivaine américaine Alice Walker dans In Search of our Mothers’ Garden, et a été dénoncé plus largement aux Etats-Unis qu’en France, bien que le débat s’y soit ouvert récemment. Pour causes, l’histoire des Etat-Unis et le lien direct entre esclavage et colorisme.

Aux 18 et 19ème siècles aux Etats-Unis, il n’était pas rare que le maître viole ses esclaves femmes. Les enfants qui naissaient alors étaient métisses et avaient la peau plus claire que leur mère, sans être blancs pour autant, et ce sur plusieurs générations, comme en atteste la «one-drop rule» qui établissait qu’une personne ayant un ancêtre noir était automatiquement noire. Ces gens métissés devenaient esclaves à leur tour, mais on leur assignait des tâches domestiques. Ils avaient le “privilège” de travailler au quotidien dans la maison de leurs patrons, tandis que leurs pairs plus foncés étaient cantonnés aux champs.

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Au 20ème siècle, le «Brown Paper Bag Test» était pratiqué, et consistait à comparer une personne à la couleur d’un sac en papier; si elle était de la même couleur ou plus claire que le sac, elle passait le test, et accédait ainsi au privilège en jeu (un travail, une entrée quelque part, etc). Si elle était plus foncée, on le lui refusait.

Comme le rappelle violemment la One-drop rule, dès qu’on n’est pas entièrement blanc, on est noir.

Cette prise en compte de la nuance vient finalement renforcer le racisme structurel, en essayant d’une part de mesurer la couleur de peau comme si l’on pouvait créer une catégorie pour chaque nuance, et d’autre part en divisant les membres d’une même communauté entre eux. Car, comme le rappelle violemment la one-drop rule, dès qu’on n’est pas entièrement blanc, on est noir. Dans Self Made, le biopic sur la millionnaire américaine Madam CJ Walker, la question est abordée à travers un conflit entre le personnage principal et sa concurrente métisse, dont on dit à plusieurs reprises qu’elle plaît davantage aux hommes, et n’a jamais eu à travailler dans une plantation, elle. Ce débat les détourne du racisme qu’elles subissent en commun. Madam CJ Walker a d’ailleurs fait fortune en commercialisant des produits pour cheveux pour femmes noires. Défrisés, lissés, éclaircis, les cheveux sont sujets à toutes sortes de traitements afin qu’ils ressemblent aux cheveux de type caucasien. Là aussi, la dimension esthétique n’est que la surface d’une pensée stéréotypée bien ancrée, perpétrice d’inégalités et de dangers. Lors de son débat avec Philippe Besson, Camélia Jordana a confié ne pas se sentir en sécurité face des policiers lorsqu’elle a ses cheveux frisés naturels. De la même manière que les produits éclaircissants, les produits de défrisage et de décoloration constituent une industrie fructueuse.

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En Asie aussi, le colorisme rapporte

Le mouvement «Black Lives Matter» a permis d’étendre le débat, notamment jusqu’en Asie, où le colorisme est largement présent. Cet héritage de la colonisation pousse les populations à ressembler aux colons blancs. Associée à un niveau de vie supérieur et à un idéal de beauté, une peau claire continue aujourd’hui d’ouvrir davantage de portes. Pratyusha Pilla, américaine d’origine indienne, raconte que dès son plus jeune âge, sa famille lui offrait des produits éclaircissants et lui ordonnait de ne pas s’exposer au soleil. Voulant bien faire, ils lui assuraient ainsi de plus grandes chances de réussite, dans sa carrière et dans sa vie sentimentale. Malgré les effets nocifs pour la santé, le marché des crèmes éclaircissantes est en plein essor : en 2017, sa valeur était estimée à 8,3 milliards de dollars. D’ici 2024, on estime qu’il dépassera les 20 milliards. Si certains groupes de cosmétiques, comme Johnson & Johnson, ont pris la décision de décommercialiser leurs produits éclaircissants, d’autres ne sont pas prêts à lâcher la poule aux œufs d’or. La filiale indienne d’Unilever a ainsi subtilement rebrandé sa gamme Fair & Lovely (Claire et jolie) en Glow and Lovely (Rayonnante et jolie) cet été, ce qui lui a valu une pétition avec plus de 15 000 signatures. Mais les représentations sont historiquement ancrées et difficiles à déconstruire.

«C’est marrant, je vois bien ton côté égyptien, mais je ne vois pas ta partie française.»

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En Inde notamment, le colorisme est étroitement lié au système de castes : les gens à la peau plus claire sont supposément issus des castes les plus hautes. S’en suivent des discriminations à l’embauche, et dans la recherche d’un.e partenaire pour le mariage.

La question du métissage

Chez les métisses, le colorisme a une résonance particulière. On m’a déjà dit: «C’est marrant, je vois bien ton côté égyptien, mais je ne vois pas ta partie française.» Cette remarque renvoie à une simple question : de quelle couleur sont les Blancs ? C’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage coordonné par Sylvie Laurent et Thierry Leclère aux éditions La Découverte, qui interroge la pertinence de ce mot et les imaginaires auxquels il renvoie. Les Blancs ne sont pas vraiment blancs. D’ailleurs, ils ne sont pas davantage qu’ils ne sont : pas noirs, pas marrons, pas frisés, n’ont pas les yeux bridés, etc. Ils sont identifiés par le négatif plus que par le positif, en tant que norme. Or, quand un élément est considéré comme la norme, le neutre, alors au moindre mélange, l’autre élément l’emporte. Un sirop de grenadine sent uniquement la grenadine, il ne sent pas l’eau, en somme. Donc je ne peux pas avoir l’air blanche quand mes cheveux sont noirs et ma peau bronzée; le curseur est trop loin du neutre.

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Dans ce mélange, la blancheur est la partie qui doit compenser l’autre. Comme le disent très bien Rokhaya Diallo et Grace Ly dans l’épisode «Métissage, l’histoire en héritage» de leur podcast Kiffe ta race, les métisses sont considérés comme plus beaux, plus réussis, car ils ont été dilués par les gènes du parent blanc. Lorsqu’on a en tête qu’une partie de nous vaut plus que l’autre, pourquoi tendre vers l’autre ? Pourquoi bronzer si on en devient encore moins blanc ?

Le bronzage n’a jamais été anodin

Alors, il faut comprendre l’arbitrage qui s’opère. Oui, j’aimerais prendre le soleil, mais si cela implique que je m’expose à (encore) plus de discriminations qu’avant, est-ce que cela en vaut la peine ? Comment me réconcilier avec le bronzage ?

La tendance du bronzage s’est développée récemment, au 20ème siècle. L’idéal de beauté, surtout féminin, était à la blancheur. Pensez aux visages pâlis à la céruse dans les films d’époque. La classe oisive affichait sa peau blanche comme gage d’inactivité, tandis que les paysans étaient bruns d’avoir passé la journée à travailler dans les champs. C’est d’abord parce qu’on découvre que les UV du soleil peuvent soigner la tuberculose que le public s’expose au soleil. Puis, dans les années 1920, des grands noms comme Vogue et Coco Chanel créent la mode du bronzage en le décrétant esthétique. Ajoutez à cela les congés payés obtenus en 1936, et vous obtenez la nouvelle tendance estivale, tant et si bien que le régime épidermique s’inverse, sans modifier fondamentalement l’ordre des choses : les gens bronzés deviennent ceux qui peuvent se permettre de partir en vacances à la mer, et de se dorer la pilule toute la journée.

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Cette fois encore, il y a deux poids, deux mesures. Une personne blanche qui bronze envoie le signal qu’elle a pu partir en vacances et profiter, tandis qu’une personne racisée s’expose au risque de devenir encore plus foncée qu’elle ne l’était, et d’essuyer les discriminations qui s’ensuivent.

La décision que j’ai prise d’arrêter de me lisser les cheveux et de m’autoriser à bronzer n’a pas été sans difficulté. La nouvelle version de moi que je n’avais pas laissée apparaître plus tôt m’est apparue, et je me suis vue sous un nouveau jour — un jour plutôt arabe. Il a fallu (il faut toujours) que je lutte contre le racisme et le colorisme que j’ai moi-même intégrés, et que je m’auto-dirige, pour tenir mon engagement. Mais la liberté de prendre son bain de soleil vaut bien toute la déconstruction qui va avec.

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