.jpg)
Oxytocine maîtrise les textes comme personne, que ce soit sur une instrumentation expérimentale, pop, trap, ou des ballades. Sa voix chante, rappe, au rythme des clips qu’elle crée elle-même, du tournage au montage, en passant par l’étalonnage. Elle définit son projet comme étant fait pour les yeux, les oreilles, le cerveau et les tripes. Vendredi 9 avril est sorti sur Youtube le clip collectif « Les Baisers Volés », une prise de parole à la première personne au sujet des viols et agressions sexuelles que l’artiste a vécu. A travers ce clip tourné comme une « Horde visuelle », Oxytocine veut rappeler « que cette histoire est celle de millions d’autres et que ce que le récit dominant construit comme “drames individuels” sont en fait des faits politiques, systémiques, des étapes dans un parcours initiatique à l’acquisition d’une “féminité” soumise à l’autorité patriarcale ». D’où le slogan derrière la chanson « J’étais seule, mais on est des millions. » Si vous ne la connaissez pas encore, c’est normal: vous êtes au bon endroit.
Comment est né ton projet musical et artistique ?
A la base j’ai fait l’EHESS, une école de sciences sociales à Paris. Je réalisais aussi des films. Et puis j’avais cette passion de la musique depuis toute petite, j’écrivais des chansons très jeunes, je chantais, je faisais des freestyles de rap avec des copains.
Et via ma pratique de réalisatrice, j’ai commencé à me dire : « je vais faire des clips où je vais parler de différents sujets. » Et j’ai réalisé des clips un peu concepts où la vidéo sert vraiment l’argument de la chanson. J’ai commencé à faire des concerts où j’avais mes clips projetés. J’ai fait mon premier concert dans le cadre du festival féministe « Comme nous brûlons », sous un autre nom, Vorace Vorace. C’est un projet rap, mais aussi un peu pop sur certaines chansons, mais qui a comme ADN surtout la question du texte. Pour moi, c’est la base de ce qui m’intéresse, le fait d’écrire des textes qui sont toujours nourris par cette fibre de sciences sociales que j’ai et avec cette idée importante de l’image, qui en fait des pièces holistiques, complètes.
Tu ne dissocies donc pas l’image du son dans tes projets ?
Non. Jusqu’ici j’ai pensé tout comme ça. Par exemple, ma chanson La Rue, c’est un texte que j’ai écrit il y a très longtemps, quand j’avais peut-être 20 ans. Et le clip je l’ai pensé ensuite, mais pour moi ça dialogue, c’est vraiment un tout. Après, vu que je fais presque tout seule, je filme, je monte, je fais l’étalonnage, c’est beaucoup de travail. Donc je vais peut-être commencer à sortir des chansons qui ne sont pas clipées, mais je vais continuer de faire mes clips.
Quand je suis en concert, les clips participent à toute une atmosphère avec les projections. c’est de la musique pour les yeux, les oreilles, le cerveau et les tripes.
Pourquoi as-tu changé ton nom de scène et comment l’as-tu trouvé ?
Mon ancien nom de scène, c’était Vorace Vorace. C’était une idée que j’avais eue parce que dans mes textes je parle beaucoup de sexualité. Je voulais mettre en avant une image de femme désirante. On met souvent en avant des femmes qui sont les objets du désir mais pas l’inverse. L’idée de voracité, d’appétit me plaisaient, l’idée d’une force agissante. Après, j’en ai eu assez de ce nom, il a juste fait deux concerts.
Le nom d’Oxytocine m’est venu pendant une conversation avec un copain. On parlait d’une entreprise qui synthétise des hormones. Et comme dans certains de mes textes, comme CTRL-Z ou encore Ma Parcelle Pixellaire, je parle aussi pas mal de la technologie et de son rapport avec le corps. Ce nom pour moi évoquait cette idée de science-fiction qui m’habite pas mal dans ce que je fais. L’ocytocine c’est aussi l’hormone de l’attachement, du lien, et c’est quelque chose vers lequel j’aspire. C’est aussi l’hormone pour déclencher l’accouchement. Et pour moi ça représente la manière dont je crée, qui est très instinctive, très impulsive. C’est un peu comme accoucher de certaines douleurs qui sont là, dans le plaisir, et pas dans la douleur comme c’est écrit dans la Bible.
Comment en es-tu venue à sortir ton projet Les Baisers Volés ?
J’ai écrit cette chanson il y a un an, sur un coin de table. C’était un moment où j’étais très en colère, vis à vis de toutes les violences qu’on subit. J’ai aussi eu une prise de conscience à ce moment-là, apportée par le féminisme.
J’ai découvert le féminisme il y a 4-5 ans. Il y a eu un moment où j’ai commencé à repenser à des viols que j’avais subis, et qu’avant j’avais toujours été dans une perspective de déni. Un peu à me dire : « Non mais je m’en fous », comme dans Baise-moi de Virginie Despentes, quand elle dit : « Si t’as un truc précieux dans ta voiture, tu le laisses pas dans une banlieue avec les clés à l’intérieur. » Et en commençant à me considérer d’une autre manière, à être aussi dans des espaces de non-mixité, à en parler avec des amies, j’ai commencé à reconsidérer mon histoire. A ne plus me voir comme un espèce de corps désincarné, mais à penser ce que ça avait produit chez moi, les viols, les abus, sexuels et en tous genres que j’avais subis. Du coup j’ai écrit ce texte, qui a beaucoup de colère, mais qui était aussi une manière pour moi de reprendre le pouvoir.
Comme j’avais écrit ce texte avec mes tripes, je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, mais c’est en en parlant autour de moi que j’ai compris à quel point il était empouvoirant.
J’ai commencé à la faire sur scène, et j’avais beaucoup de retours. Ça été vraiment assez beau. J’ai ensuite sorti la chanson, sans le clip au début. Puis elle est passée sur France Culture, dans LSD de Clémence Allezard, dans la série qui s’appelle « Violé.e.s : une histoire de domination ». Ensuite il y a pleins de militants et militantes qui sont allé.e.s coller et grapher les paroles de la chanson.
J’ai vu les réactions des personnes à la chanson, à la manière dont elle faisait écho avec pleins d’histoires, puisque c’est aussi son leitmotiv. D’où le slogan : « J’étais seule, mais on est des millions. » Beaucoup de gens que je connais, surtout des personnes qui ont été assignées femmes à la naissance, ont vécu pour la plupart des situations similaires.
J’ai pensé donc à faire ce clip là, puisque de toute façon c’est une chanson qui est difficile à cliper autrement. Elle est tellement forte qu’il n’y avait que ça pour en faire un clip. Laisser un espace aux autres pour soutenir cet argument-là, c’était un des plus beaux gestes que je pouvais faire. Montrer que c’est une histoire politique, systémique, pas simplement un drame individuel.
J’ai donc fait l’appel à projet. Certaines personnes m’ont envoyées des vidéos d’elles. Il y aussi beaucoup d’ami.e.s à moi dans le clip, et aussi d’autres personnes que je ne connaissais pas qui sont venu.e.s quand j’ai organisé son tournage à Paris. Ce tournage était incroyable, parce que ça a fait beaucoup de bien aux personnes qui l’ont fait, ils.elles m’ont dit qu’ ils.elles se sont senti.e.s plus fort.e.s, c’était un espace d’expression pour elles et eux. Ça a été un moment dur, mais un très grand moment de sororité. Le tournage a été la mise en pratique de l’idée véhiculée par la chanson : on se retrouve, on parle de ça et on reprend le pouvoir.
Quelles sont tes influences féministes ?
Avant, j’étais un « garçon manqué » typique, qui ne traînait qu’avec des garçons, qui n’avait peur de rien, qui voulait faire du rap, tout ça. Je ne m’intéressais pas du tout aux filles, et puis j’ai bossé sur un film avec une équipe qui n’était composée que de filles, et c’était hyper agréable, et donc ça m’a amenée vers des questions féministes. Par contre, j’étais déjà dans un milieu queer depuis longtemps. Les espaces queer sont les espaces dans lesquels je me suis toujours sentie le mieux. Et c’est en questionnant la question des rapports de force entre hommes et femmes, plus que la question du genre, que le féminisme s’est présenté. Parce qu’avant je me disais : « Non mais je suis forte, je n’ai pas besoin du féminisme ».
C’est aussi en master d’études de genre à l’EHESS, et donc en lisant, que je me suis politisée sur cette question. En ce qui concerne les autrices qui m’inspirent le plus, Virginie Despentes est mon grand modèle, parce que j’ai retrouvé cette rage, cette colère que j’avais dans ses écrits, alors que je ne les lisais nulle part ailleurs. Le rap avait été jusque là le seul espace dans lequel j’avais trouvé un moyen d’exprimer cette colère. Paul Preciado aussi, par la pensée du genre. Il a une pensée assez globale qui m’intéresse. Je lis aussi Monique Wittig. Je m’intéresse beaucoup à la figure de la sorcière en ce moment, cette force diabolisée, que le féminisme se réapproprie. Ça se reflète dans ma chanson et mon clip Et Dieu créa le Diable . Mon chemin féministe est donc passé par les lectures, mais aussi par une mise en pratique au sein de mon master, au sein de mes amitiés, de l’expérience de la non-mixité. Mes amies Pö et Clémence Allezard notamment sont des grandes sources d’inspirations en tant qu’êtres humaines mais aussi en tant que porteuses de voix pour leur capacité à formuler les choses les plus douloureuses.
C’est le féminisme qui m’a donnée la possibilité de me sentir légitime dans l’art, dans la création, puisque je suis autodidacte. Quand j’étais petite je voulais être chanteuse, et j’ai mis très très longtemps à y revenir parce que je ne me sentais pas assez légitime, je n’avais pas assez confiance en moi. Je reprends des textes que j’ai écrit il y a très longtemps, en me disant qu’en fait ils avaient de la valeur. Aujourd’hui, quand il y a des retours, ça me donne de la force.
Quelles sont tes influences musicales ?
Il y a plusieurs étapes. Avant j’étais dans le rap pur, quand j’étais jeune. C’est la première musique que j’ai écoutée. J’écoutais du rap pour la présence très forte du texte, sa centralité. J’aime beaucoup un artiste qui est très controversé dans les milieux féministes, qui est Damso. Il y a pleins de choses que je ne cautionne pas dans ce qu’il dit, mais il a une manière d’écrire qui s’approche vraiment de la philosophie, qui m’impressionne beaucoup. J’aime aussi son côté sombre. J’aime beaucoup Sexy Sushi, pour son côté punk et ironique, que j’ai aussi parfois sur certaines chansons, dans lesquelles j’emploie un humour un peu malaisant. Musicalement parlant j’aime beaucoup CocoRosie.
En ce moment je m’intéresse à des courants musicaux expérimentaux et un peu plus hypnotiques, métaphysiques. Par exemple j’écoute beaucoup Eartheater, Aisha Devi. Dans le rap, j’aime bien le groupe russe IC3PEAK. Je tente d’allier un peu plus la forme avec le fond, de faire des choses avec un aspect plus expérimental.
Comment continues-tu de développer tes projets dans le contexte de la pandémie ?
J’ai sorti mes sons pendant la pandémie. Mon projet [d’Oxytocine] s’est lancé pendant le mois d’avril 2020. J’ai sorti mon premier clip à ce moment-là. Dans ma chanson L’Apocalypse, qui a été la première chanson que j’ai sortie pendant le confinement, je parle justement de cette période qui nous tombe sur la tête, à laquelle on ne sait pas comment réagir. C’est aussi une chanson pleine d’espoir, parce qu’on avait l’impression qu’il se passait quelque chose à ce moment-là. La pandémie a été un moment où j’ai pu me poser, où j’ai eu le temps de me concentrer sur les clips, le montage, le mixage, le mastering. Mais en même temps, c’est vrai que je me rends compte aujourd’hui qu’il y a beaucoup de richesse , de réflexion qui viennent dans les interactions, les espaces de rencontre. Et je sens une frustration sur cet aspect-là.
Je ne vis pas trop mal la pandémie parce que je suis assez solitaire, je suis un peu dans mon monde mais je vois beaucoup de gens qui le vivent mal et c’est assez déprimant. J’ai beaucoup de concerts, d’expos, de festivals dans lesquels je devais projeter mes films qui ont été annulés, mais je suis pas dans les plus à plaindre.. et c’est dur de voir les conséquences économiques et sociales de cette crise sur la société dans son ensemble.
La pandémie m’a amenée à des questions sur ce qui est important, essentiel, sur le temps, vivre un peu plus au rythme de la nature.
.jpg)