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Pourquoi je me spoile les trois-quarts des concerts que je vais voir.
On se fait spoiler un film, on se spoile une série mais vous saviez qu’il est aussi possible de se spoiler un concert ?
Chez URBANIA, on essaye d’éviter au max les anglicismes, mais honnêtement le terme divulgâcher me fout des frissons d’angoisse, même s’il est inscrit dans le Larousse, donc on va rester sur spoiler, merci.
En général, sur une tournée (locale ou mondiale) la liste des morceaux joués par un•e artiste ou un groupe varie peu, d’une date à l’autre. Un concert, c’est rarement une impro totale, les morceaux sont répétés des tonnes de fois avant le début de la tournée, et donc les dates se ressemblent souvent fortement d’une salle à la l’autre, d’un soir à l’autre. Et personnellement je trouve ça rassurant.
Le traumatisme de la setlist aléatoire
Je me souviens pourtant douloureusement d’un concert de Sexy Sushi, sur une de leur dernière tournée, où ils avaient une grande roue avec les noms de leurs morceaux. Ils jouaient ce sur quoi ça tombait. À Bruxelles, dans un squat depuis longtemps disparu, on s’est tapé 3 fois “Rachida mon pli chat” et au bout de genre 5 morceaux c’est tombé sur « bankrupt ». Le concert s’est arrêté là. Ça a fait hurler toute la salle de désespoir, moi compris. J’avoue que je rêvais sincèrement de trouver ça super punk et d’aimer l’idée. Mais -bordel- qu’est-ce que j’étais dégouté et j’y repense souvent. On attend quoi au fond d’un concert ? Si on veut tout l’album, on écoute juste l’album, non ? Et dans un monde parfait, on devrait être heureux de partager l’expérience que proposent les artistes qu’on apprécie.
Mon Wikipédia de l’anxiété musicale
Je vois en moyenne trois ou quatre concerts par mois et comme j’approche dangereusement de la quarantaine -je parle pas de l’isolement médical forcé mais bien de mon âge- ça va commencer à faire un sacré paquet de shows vus en festivals, rades, stades, zeniths et autres squats pourris. Mais depuis quelques années, un site internet en particulier hante presque tous mes avant-concerts : setlist.fm
Comme son nom l’indique, c’est un site sur lequel on peut trouver bon nombre de setlists de concerts (setlist, ça veut dire “la liste des morceaux joués durant la représentation”, pour ceux du fond qui suivaient pas). Ce site web c’est un peu le Wikipedia des zikos, (oula encore un terme à vomir, désolé, c’est la canicule) où les gens indiquent les morceaux joués à chaque date. On peut aussi y retrouver des data sur quel morceau est le plus souvent joué, combien de morceaux de chaque album peut-on entendre ou même la dernière fois que tel artiste a chanté tel morceau, ou encore l’heure exacte d’entrée sur scène. Leur ambition affichée est d’être la mémoire collective des concerts du monde entier, de Hendrix à Bieber en passant malheureusement aussi par Patrick Sébastien. Un régal pour les nerds de la musique, les control freaks et moi donc.
Aujourd’hui, je me spoile 3 concerts sur 4 que je vais voir. Je connais en avance les morceaux qui seront joués. Et ça me fait du bien. Ça fait beaucoup rire mes amix. Vous allez sûrement me dire aussi que je suis un gros bébé qui ne sait pas gérer la frustration. Et vous aurez raison. J’ai déjà vécu plusieurs concerts desquels je suis sorti dévasté de ne pas avoir entendu ma chanson préférée. Celle que j’écoute en boucle, dont je connais chaque note et sur laquelle je comptais bien chialer dès l’intro. (Putain Nicola pourquoi tu joues pas Little Dolls à chaque concert bordel ?).
Mais pourquoi vouloir à ce point savoir ce qu’il va se passer ? Surtout, vu l’augmentation magistrale des prix des concerts -à l’inverse de mon salaire qui, lui, stagne léthargiquement- est-il bien raisonnable de ne pas juste se laisser porter par la musique ? Oui, c’est une métaphore complètement téléphonée.
Pourquoi a-t-on si peur de l’imprévu ?
Selon le philosophe Byung-Chul Han on vit aujourd’hui dans une société qui souffre d’algophobie. Non, c’est pas une peur irrationnelle des algorithmes, on laisse ça à notre géniale troubadour de la newsletter. L’algophobie, c’est la peur de souffrir. Dans notre monde ultralibéral fait de feeds instagram qui ne nous montrent que ce qu’on veut voir ou de playlists spotify où ça s’enchaîne parfaitement, on attend forcément que tout soit sous contrôle pour éviter un quelconque désagrément. Mais est-ce que vouloir autant contrôler son plaisir, c’est pas fatalement piétiner le plaisir de l’inattendu ? C’est un argument de ma meilleure pote avec qui je partage moult lives depuis plus de 20 ans. “Mais putain tu gâches toute la magie !” Sauf que pour moi, c’est devenu une sorte de béquille émotionnelle. Savoir à l’avance que Turnstile ne jouera pas mon morceau préf me permet d’en faire le deuil avant le show, et de m’épargner la frustration pendant. (Bonus : connaître l’ordre des morceaux, c’est aussi très pratique pour savoir quand aller faire un refill de bières sur les morceaux chiants). Il faut quand même savoir qu’en général pendant le rappel, ma meilleure pote craque complètement et me demande, un peu fébrile, s’ils jouent quand même tel morceau. Oui, même les plus réfractaires finissent par craquer quand iels sont au pied du mur de la boîte de Pandore scénique.
Tout ça semblerait être l’indicateur d’un trouble anxieux de plus en plus généralisé, nommé l’intolérance à l’incertitude. C’est un trait qui parait de plus en plus marqué chez les nouvelles générations. (Et pas que les adeptes du Six Seven d’ailleurs) On est tous habitués des applications qui prédisent à quelle minute exacte arrivera notre taxi, combien de temps durera notre trajet en voiture, ou qui nous disent quoi regarder ce soir. L’imprévu disparaît peu à peu de nos vies.
Le spoil gâche-t-il (vraiment) l’expérience ?
À rebours de ces études démotivantes sur notre société de la fuite en avant, on peut carrément se rassurer avec la très sérieuse étude psychologique de l’université de San Diego en 2011 sur les effets du spoil. Contre toute attente, ils en concluent que se faire spoiler une œuvre ne la gâche aucunement, bien au contraire. Selon eux, connaître déjà la trame narrative ou comment se termine un film ou une série, aide les spectateurs à se focus sur d’autres détails et à l’apprécier autrement : nos cerveaux s’attachent bien mieux à plein de détails qui seraient passés à la trappe, noyés dans la tension du récit.
Mais alors pourquoi c’est si mal vu de se faire spoiler ? Toujours selon les auteurs de cette étude, Leavitt et Christenfled, on pense tous à tort que de divulguer en avance l’intrigue va nuire au sentiment de suspens. Et c’est complètement faux, archi faux. Il reste intact, même en sachant ce qu’il va se passer. Et je peux vous assurer que, pour ma part, l’immense plaisir d’avoir vu, il y a peu, la chanteuse Robyn en sachant exactement à quel moment on allait tous pouvoir hurler sur Dancing On My Own, mais qu’il ne servirait à rien d’attendre le génial Do It Again, m’a fait un bien fou. Parce qu’au fond, quand on connait les cartes qu’on a en main, c’est plus facile d’apprécier le jeu auquel on est en train de jouer.
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Les concerts sont-ils devenus des produits de luxe à rentabiliser ?
Mais pourquoi je ne me les spoile pas absolument tous ? Jme suis pas spoilé PUP (un groupe punk canadien) au Point FMR, ni Violent Magic Orchestra (de la techno black metal japonaise) à Essaim par exemple et pourtant c’était sincèrement génial. Leurs points communs ? Deux petites salles, deux groupes “un peu niche et peu connus du grand public”, des tarifs très abordables. Et si, avec le monopole crade de géants de la musique comme Live Nation, quand on est 80.000 dans une file d’attente virtuelle infinie pour un concert à Bercy, et qu’après avoir dépensé 250€ pour n’être même pas si bien placés, ces vautours de la finance nous avaient transformés non plus en spectateurs, mais en consommateurs ? Dans un système ultra-capitaliste, un prix aussi élevé crée fatalement une attente de perfection absolue. T’as investi du temps et beaucoup d’argent ? T’exiges donc un Retour sur investissement émotionnel parfait. (Sur le podium des pires expressions de cet article, vous tenez là une médaille d’or.) Guy Debord dirait à juste titre qu’on consomme un concert plutôt que de le vivre. Et quand on voit que la multiplication hallucinante du nombre de personnes qui ont préféré chier dans la fosse d’un concert que de risquer de perdre leur place dans la foule, on se dit que notre monde va encore plus mal que prévu.
Ma setlist spoilée est donc le symptôme d’une culture devenue un énième produit de luxe.
Comment retrouver la magie du live (sans se ruiner)
Et maintenant on fait quoi ? J’ai pas la solution mais voilà une petite liste de choses que je me suis noté pour la suite : On réinvestit les petites salles aux programmations géniales comme la Station – La Gare des Mines, le Dancing à Sète, le Grand Mix à Tourcoing… On évite tant que possible l’Olympia par contre qui appartient à Bolloré. On fonce soutenir les free parties parce que la fête gratuite et sans interdits, c’est salutaire dans notre monde actuel. On va vivre des lives de noise, d’ambiant ou on fonce dans des bal trad, là où les setlist n’ont aucune importance. On redécouvre aussi le plaisir de la découverte de nouveaux groupes, on lâche nos téls et on se jette dans le pogo qui nous tend les bras, en espérant des jours meilleurs.
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