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L’amour du célibat

Pour s’éviter des emmerdes, certaines préfèrent tourner le dos au couple hétéro traditionnel.

Par
Pauline Allione
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À l’aube du 18ème siècle, la philosophe féministe Gabrielle Suchon déclarait son amour au célibat dans son traité Du célibat volontaire. La vie sans engagement. Deux siècles plus tard la famille nucléaire a beau avoir pris un coup de vieux, le couple continue d’être dominant et valorisé : d’après une enquête de l’Insee (2013), seulement 21% des personnes de 26 à 65 ans interrogées déclaraient ne pas être en couple. La pression à s’engager est donc toujours présente, mais certaines préfèrent marcher dans les pas de Gabrielle Suchon et embrasser le célibat plutôt que la vie à deux. C’est le cas de Marie Albert, journaliste et autrice du podcast “Sologamie”, dans lequel elle revendique fièrement « n’avoir besoin de personne » pour se réaliser. Militante féministe, celle-ci n’est pas sortie de l’hétérosexualité comme le font certaines femmes pour échapper aux schémas patriarcaux, mais s’est éloignée des relations exclusives et quotidiennes avec les hommes.

« J’étais engagée dans des relations hétérosexuelles avant, et c’était souvent de la merde. J’ai subi des violences conjugales, du mauvais sexe, de la culpabilisation par rapport à ma pathologie, la vestibulodynie (qui cause des douleurs à l’entrée du vagin, notamment lors de la pénétration, ndlr)… ». Après sept ans en couple avec trois hommes différents, la journaliste a réalisé que le temps passé seule lui apportait davantage. Loin des implications quotidiennes de la vie de couple au sens traditionnel du terme, Marie préfère se consacrer à sa passion, le voyage, et ses projets professionnels. « J’avais une vie stable et convenable quand j’étais en couple, mais depuis que je suis célibataire, je fais n’importe quoi. J’ai quitté mon taff, j’ai fait le tour du monde en cargo, j’ai marché autour de la France, j’ai écrit un roman (La Puissance, ndlr), j’ai créé des podcasts… Je gagne moins d’argent et je suis retournée vivre chez mes parents, mais cette liberté est un avantage que j’estime beaucoup ». Depuis qu’elle a tourné le dos au couple, Marie a donc repensé la manière dont elle gérait ses relations intimes, mais aussi son féminisme. « Il m’est impossible de ne pas militer dans mon intimité, et le fait d’être en couple et d’avoir des relations quotidiennes avec des hommes cis pas féministes me ralentissait dans ma déconstruction. Ne pas avoir de mec dans la tête me laisse plus de temps pour lire et nourrir ma réflexion, et je suis beaucoup plus radicale dans mon féminisme. »

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REPENSER SES RELATIONS

La vie en solo ne résulte évidemment pas toujours d’un choix : à la base, on largue ou on se fait larguer. D’abord souvent douloureuses, les périodes de célibat sont pourtant aussi enrichissantes que nécessaires, et amènent à envisager les relations autrement. « Parmi les personnes n’ayant connu aucune période de célibat (d’au moins un an) depuis leur première relation amoureuse, 49% considèrent qu’ « être en couple, c’est tout faire ensemble » contre 34% de celles ayant vécu deux périodes de célibat ou plus depuis leur première relation. De même, au sein des couples, plus on a vécu de périodes célibataires auparavant, moins on vit dans une relation fusionnelle, où les pratiques de sociabilité (voir les amis, la famille, passer des vacances) se font la plupart du temps ensemble », détaillent la sociologue Marie Bergström et la chercheuse Géraldine Vivier dans Slate.

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Après 13 ans en couple avec un homme, Louisa Amara, alors fraîchement célibataire, s’est d’abord retrouvée paumée. Au beau milieu de la « single jungle » comme elle l’appelle (nom qu’elle a d’ailleurs donné au podcast qu’elle a ensuite créé). Effrayée par cette solitude amoureuse, la Parisienne s’est jetée à corps perdu dans le supermarché déshumanisant des apps de rencontre pour enchaîner les mauvais dates, ceux qui abîment l’ego et l’estime de soi. « Entre le temps passé à swiper et sélectionner les profils, les messages racistes, grossophobes ou sexistes, ceux qui ghostent, ceux qui sont dans une optique de consommation, ceux qui ne se présentent jamais aux rendez-vous ou qui viennent puis ne répondent plus jamais… Je cherchais comme une tarée, et j’y ai dépensé une énergie et un temps fous », se souvient-elle. Après une thérapie, la découverte de podcasts qui déconstruisent les relations amoureuses et des lectures féministes, Louisa a finalement arrêté de considérer son célibat comme un échec. « Libérée de cette pression, j’ai réalisé l’importance de me retrouver seule avec moi-même. Après le travail, je peux prendre le temps de rentrer à pieds dans Paris car personne ne m’attend, j’adore aller au cinéma seule, et je viens de m’inscrire à des cours d’arabe pour me reconnecter à mes origines, ça faisait longtemps que je voulais le faire. Mon prochain projet, c’est le permis de conduire ! », détaille Louisa, qui ne souhaite plus s’investir dans une relation impliquant de vivre à deux au quotidien.

« LA PLUPART DES COUPLES AUTOUR DE MOI NE ME FAISAIENT PAS ENVIE »

Pour Charlotte, 33 ans, c’est une rupture soudaine avec « l’homme qui cochait toutes les cases » qui a tout changé. Biberonnée aux films Disney et aux comédies romantiques de M6, la Parisienne a grandi en associant le bonheur au couple. « Je me considérais toujours comme un échec quand je me comparais à mes ami·e·s en couple, mariés et avec un bébé, puis j’ai fini par réaliser que la plupart des couples autour de moi ne me faisaient pas envie. J’ai une vie épanouie et remplie d’amour avec ma famille, mes ami·e·s, mes amants… J’ai compris qu’on pouvait avoir un tas de relations sentimentales riches et épanouissantes, sans rentrer dans les standards du couple », résume Charlotte, qui a depuis créé le compte Insta @lacelibataire_lavraie sur lequel elle traduit son célibat en mèmes, avec ses côtés cools et moins cools.

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Parce que la réalisation de soi ne passe pas par l’autre et que l’amour peut prendre une multitude de formes, on vous laisse sur quelques recos à écouter, lire et regarder. Hormis les podcasts cités précédemment, il y a Le Coeur sur la table de la journaliste Victoire Tuaillon, le dernier essai de Mona Chollet, Réinventer l’amour, ou encore toutes les BD de l’autrice suëdoise Liv Strömquist.