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Lutte contre la violence conjugale : comment devenir un allié ?

Les gestes à poser.

Par
Sarah-Florence Benjamin
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En 2022, les violences conjugales ont fait plus de 244 000 victimes en France. Une nouvelle fois, les chiffres sont en forte hausse (+15%). Le service statistique ministériel de la sécurité intérieure souligne que seule une victime sur quatre a porté plainte.

Que la violence soit physique, sexuelle ou psychologique, la violence conjugale touche de manière disproportionnée les femmes. Mais c’est un phénomène impossible à enrayer sans la participation de la société entière. Bien que de plus en plus d’hommes se mobilisent aux côtés de féministes pour dénoncer la violence féminicide, certains se demandent encore comment être de bons alliés dans cette lutte. URBANIA a fait appel à Simon Lapierre, professeur à l’École de travail social de l’Université d’Ottawa et spécialiste de la violence conjugale pour répondre à la question.

Avant qu’il soit question d’agir, comment reconnaît-on les signes de violence conjugale ?

Elle [La violence conjugale] ne se limite pas aux coups ou aux menaces.

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La première chose qu’il faut se dire, c’est qu’il n’y a pas une situation de violence conjugale pareille à une autre. C’est une violence qui peut prendre de nombreuses formes. C’est pourquoi il faut faire attention à ne pas se limiter à l’image classique qu’on a de la violence conjugale : une femme qui vit avec son conjoint et qui subit de la violence physique. La violence conjugale peut avoir lieu même quand la victime s’est séparée de son conjoint, même il y a longtemps, et elle ne se limite pas aux coups ou aux menaces.

En ayant ça en tête, il faut être à l’affût des tentatives de contrôle. Ça peut passer par de la violence physique, de la séquestration, mais aussi par des moyens plus subtils, comme le fait d’appeler la victime à répétition, l’empêcher d’avoir des contacts avec ses proches, la dénigrer devant son entourage ou au contraire, dénigrer ses ami.e.s et sa famille. C’est une liste non exhaustive, mais le point commun est la volonté d’isoler la victime et de contrôler tous les aspects de sa vie.

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Si vous remarquez qu’une de vos amies a tout à coup des comportements étranges que vous avez du mal à vous expliquer, il faut se poser la question. Par exemple, si vous la voyez sursauter ou paniquer lorsqu’elle reçoit un texto de son copain, ça peut être lié à plein d’autres choses, mais posez-vous la question.

Il faut être attentif, surtout, à ce que la présumée victime nous dit, parce qu’elle est la personne qui comprend le mieux la portée des gestes de son agresseur qui peuvent avoir l’air très anodins de l’extérieur.

Comment les hommes peuvent-ils être des alliés dans des cas de violence conjugale ?

Dans les faits, le rôle des hommes dans la lutte à la violence conjugale n’est pas différent. J’estime cependant qu’il reste plus de chemin à faire pour que plus d’hommes se sentent concernés par le problème. L’enjeu ici, c’est d’éviter le piège de banaliser ou de minimiser une situation parce qu’elle ne parait pas explosive.

L’enjeu, c’est d’éviter le piège de banaliser ou de minimiser une situation parce qu’elle ne parait pas explosive.

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Le principe de base, lorsqu’on veut aider une victime de violence conjugale, c’est d’agir en alliance avec elle. On doit la soutenir et être comme un filet de sécurité pour elle. Ça veut dire parler avec elle, mais surtout l’écouter et respecter son rythme. Ça peut être très difficile, parce qu’on a tellement envie qu’elle se sorte de là le plus vite possible. On peut se sentir parfois frustré et impuissant, par exemple, si on l’aide à déménager et on apprend qu’elle est retournée vivre avec son conjoint quelques jours plus tard. Ça arrive, mais il faut prendre sur soi et se rappeler que ce sont des situations extrêmement complexes sur lesquelles on n’a peu de contrôle. C’est important, malgré ça, de signifier à la victime que votre porte est ouverte et que vous ne la jugez pas. Quand cette personne-là sera prête à agir, ou même juste à en parler, elle saura qu’elle peut compter sur vous. C’est la meilleure façon de contrer les stratégies d’isolement d’un conjoint violent.

Vous pouvez l’encourager à faire appel aux ressources comme les maisons d’hébergement et SOS Femme violence conjugale qui est disponible 24 h sur 24, 7 jours sur 7, mais ces ressources-là sont aussi utiles pour ceux qui veulent épauler les victimes. Si vous soupçonnez qu’une de vos proches est victime, je vous suggère fortement de les contacter. Ce sont des expert.e.s qui sauront vous aiguiller pour mieux aider la personne, mais aussi qui sauront évaluer le niveau de dangerosité de la situation. Parfois le danger est tel que la solution c’est d’appeler tout de suite la police et si c’est le cas, ces ressources-là vous le diront assurément.

Cette vigilance que vous avez, multipliez-la par 10 lorsque la victime est en situation de rupture.

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Cette vigilance que vous avez, multipliez-la par 10 lorsque la victime est en situation de rupture. C’est la période la plus dangereuse, où le risque de violence est particulièrement accru. On doit tout faire pour éviter que ça mène à la mort de cette personne.

Que faire si on se rend compte qu’un de ses amis est violent avec sa copine ?

Même lorsque l’agresseur est notre ami, il faut que nos efforts se concentrent sur la victime. Même si on connait bien notre ami, si on se dit qu’il ne ferait jamais une chose pareille, s’il n’a jamais été violent en notre présence, il faut penser à la sécurité de sa conjointe.

Aussi, si votre ami parle avec vous de la situation, il ne faut pas justifier ses comportements ni valider les raisons de sa violence. S’il vous dit que sa conjointe l’a provoqué, par exemple, c’est important de ne pas encourager son discours. Cependant, il faut faire preuve de beaucoup de prudence, surtout lorsqu’il est question de confronter votre ami sur le sujet. Il se peut que les conséquences de la confrontation retombent sur la victime et non sur vous. Les recherches sur le sujet montrent que de confronter les conjoints violents a souvent peu d’effet, à moins que la personne qui les confronte soit en position d’autorité ou tenue à haute estime par ceux-ci.

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C’est une position délicate, mais qui ne nous dédouane pas de responsabilité, au contraire. On est particulièrement bien placé pour observer les signes chez notre ami, pour mieux savoir quand il est temps d’intervenir. Encore une fois, je conseille fortement de faire appel aux ressources en violence conjugale, car il n’y a pas de recette magique et que chaque situation est unique.

On voit de plus en plus d’initiatives menées par des hommes pour entamer une discussion sur la violence faite aux femmes, comme le #parleatesboys ainsi qu’un rassemblement qui a eu lieu samedi à Montréal. Quel est l’impact possible de ces mouvements masculins selon vous ?

Ce sont des initiatives qui m’intéressent beaucoup, car je crois que c’est dans la prévention que les hommes ont le plus grand rôle à jouer. C’est très important que des hommes prennent la parole pour s’adresser à d’autres hommes, pas parce qu’on a quelque chose de nouveau ou de plus intéressant à dire, mais parce que tout le monde devrait en parler !

C’est très important que des hommes prennent la parole pour s’adresser à d’autres hommes, pas parce qu’on a quelque chose de nouveau ou de plus intéressant à dire, mais parce que tout le monde devrait en parler !

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C’est relayer ce que les féministes nous disent depuis les années 60 à propos des inégalités et de la violence de notre système, pas pour prendre leur place, mais pour aller rejoindre le plus de gens qui n’auraient pas écouté autrement. Si on veut vraiment prévenir les féminicides, il faut que le message soit porté de manière cohérente par toute la société : par les femmes, par les hommes, par l’État et par les institutions. Il faut répéter partout que c’est inacceptable.

Plus tôt on aura cette discussion, plus on pourra prévenir la violence faite aux femmes avant qu’elle n’en vienne aux féminicides. Il faut apprendre dès le plus jeune âge aux garçons que lorsqu’on est en couple, notre conjointe est une personne, qu’elle ne nous appartient pas, qu’elle a le droit de faire ses choix et qu’elle a le droit de nous quitter.