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Surprise : le sexisme touche aussi les voix féminines

Ou comment les podcasts entre femmes sont devenus inécoutables pour les machos.

Par
Audrey Boutin
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Quand on me demande pourquoi, en 2020, j’ai décidé de lancer un podcast de true crime avec ma meilleure amie, malgré les aspects peu ragoûtants du métier, la réponse m’apparaît évidente.

Parce que le podcast, à l’instar de YouTube pour le cinéma, c’est la démocratisation de la radio. Grâce à lui, plus besoin de studio, de budget, de producteurs. Il suffit maintenant d’un micro et d’un logiciel gratuit pour que soient diffusées tes idées, pour le meilleur et pour avouer à ta BFF que t’aimes boire de l’eau fraîche le matin.

Parmi les avantages du podcast sur la radio traditionnelle, c’est cette possibilité pour les communautés souvent marginalisées d’enfin prendre la parole afin de raconter leur histoire à leur manière. Cependant, cette émergence de voix souvent tues s’accompagne bien entendu de son lot de critiques plus ou moins constructives, pour ne pas dire carrément violentes ou répressives.

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À tous ces commentaires qui tombent sur la page de mon podcast avec la régularité d’une diète riche en fibres, je pose cette question : ma voix est-elle vraiment si agaçante ?

Parler comme un homme

Du haut de notre trentaine bien sonnée, ma co-animatrice et moi nous voyons dans les commentaires rabaissées au statut de « ptites filles de 10 ans qui papotent ensemble ». Dans un article d’ELLE, Martine Delvaux, professeure en littérature à l’UQAM, voit là une véritable insulte visant à nous retirer la légitimité de notre plateforme : « Nous sommes infantilisées d’emblée, et le ton haut perché, considéré comme irritant, évoque un affect qui est très souvent utilisé contre nous. »

Mais d’où provient cette réaction viscérale au fait d’entendre une voix qui dévie d’un certain standard qui semble décidé à nous exclure, nous, les femmes, en raison de la taille limitée de nos cordes vocales ?

Parce que ma situation est loin d’être isolée. L’article d’ELLE cité précédemment abonde en exemples de femmes s’étant fait dire de faire leur deuil de la radio comme projet d’avenir. Une visite hâtive des reviews laissés sur les podcasts animés par des femmes, true crime et autres, nous expose également à un véritable pullulement d’injonctions à se taire en raison de critères franchement durs à cerner.

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Trop vulgaires, trop sensibles, trop de blabla, trop peu de profondeur, trop « mean girls ». Pourtant, ce qui marque, ici, c’est le suremploi, du mot « trop ».

Comme quoi, dès qu’une voix féminine se fait entendre, elle est en trop et il faut la supprimer à tout prix.

Selon l’historienne Mary Beard, nous devons à nos ancêtres les Grecs et leurs propres réticences à entendre les femmes discuter dans l’espace public ce ick qui nous traverse l’échine quand une voix aiguë ose être transmise par un micro.

Dans son essai Women & Power, celle-ci explique que le fait de prendre la parole en public n’est non pas seulement un attribut que l’on associe à la masculinité, c’est de surcroît le fait de se réclamer de ce droit de parler dans la sphère publique qui crée la masculinité : « To become a man was to claim the right to speak. Public speech was – if not the – defining attribute of maleness. »

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En attribuant de facto un genre aux conversations dont dépendent la loi et l’ordre, la voix féminine est ainsi reléguée aux conversations que l’on considère comme dénuées d’importance, comme la rumeur, la moquerie, ou même, la braillerie. Une idée qui va de soi si l’on considère que cet auditeur (j’assume, je l’avoue) frustré trouve qu’on « papote » trop. Comme quoi la nature de notre échange ne justifie pas qu’il se retrouve à l’extérieur du sous-sol rétro de mon amie.

Une voix qui fait autorité

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Toujours exclues du monde des adultes, cet auditeur (je vais utiliser cette bonne vieille excuse voulant que j’utilise le masculin pour ne pas alourdir mon texte) nous renvoie cette fois-ci, mon amie et moi, sur les bancs d’école, nous apprêtant à effectuer un exposé oral « dans un français très limité ».

Je vous rassure. Je ne ferai pas de blagues sur l’ironie mordante de critiquer la qualité du français d’une personne lorsque son propre français ferait faire un burn-out à Antidote. Non, je ne le ferai pas. Parce que dans ce commentaire, ce qui m’intéresse, ce sont les deux mondes qui s’y opposent : le monde scolaire, où mon amie et moi nous trouvons exclues de toute position d’autorité (les élèves passent des oraux, et non pas les profs) et celui de la sacro-sainte « démarche journalistique ».

En qualifiant nos échanges de cabotinages dans un français déficient, cet auditeur cherche à retirer toute valeur autoritaire de nos paroles. Dans Women & Power, Mary Beard relève que la manière selon laquelle on décrit la façon de parler des femmes s’apparente à une arme visant à trivialiser nos mots. Parce que des petites filles, ça cabotine dans la cour de récréation, ou dans le fond de la classe, empêchant le prof de transmettre sa matière.

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Pour Mary Beard, la parole se divise selon le contraste de l’homme à la voix profonde, dans laquelle se fait entendre les connaissances et l’autorité et la voix féminine, une voix qui n’est autoritaire que dans certains contextes précis, dont celui de la maison familiale où la mère ou l’épouse peuvent donner des ordres (et récolter leur lot de mépris ou de blagues toues droit sorties d’un numéro de stand up des années 90).

Ainsi, toujours selon Mary Beard, en ne reconnaissant pas la valeur des propos tenus par une voix féminine, nous avons une réaction plus viscérale lorsque ces propos sont en conflit avec nos propres croyances. En d’autres mots, lorsqu’on entend une femme parler d’enjeux qui leur sont propres, on ne considère pas l’oratrice comme une personne avec qui débattre ou échanger des idées, mais plutôt une personne dénuée d’intelligence qui ne mérite que du mépris et des insultes.

Si vous êtes tenté de me dire que j’exagère (aka me traiter de woke), je vous invite à consulter les commentaires accompagnant des vidéos, podcasts ou émissions de radio où des femmes discutent de sport, de politique ou de culture geek.

Attention, c’est à vos risques et périls.

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La liberté de se raconter

Selon une étude menée par AT&T, on dénote que 71% des répondants de sexe masculin seraient plus portés à cesser d’écouter un podcast s’ils n’aimaient pas la voix de son ou de ses animateur.rice.s. Ici, permettons-nous un retour dans le temps. Si le podcast se voulait d’abord une manière de consommer du contenu radiophonique sur son iPod (un genre de iPhone pas de forfait pour les plus jeunes qui nous lisent), le médium connaîtra une véritable révolution avec le lancement, en 2014, de Serial, un podcast de true crime animé par… une femme.

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En introduction à ce texte, je mentionnais qu’un des avantages principaux du podcast est cette émergence des voix marginalisées. Selon moi, il va sans dire que si le médium est ainsi arrivé à perdurer, c’est justement parce qu’il a permis à un public trop souvent invisibilisé de trouver ces voix qui s’adressaient à lui. Si on se questionne aujourd’hui sur la lente déchéance de la télévision québécoise, je crois que c’est parce que celle-ci s’entête à résister à cette éclosion.

Le podcast est ce médium grâce auquel on parvient à se dire et à se raconter, au-delà des diktats d’une industrie.

Mues par une passion plus que par l’appât du gain, c’est un désir de raconter et de transmettre qui nous habite et notre salaire, c’est le plaisir que vous prenez à nous écouter en route vers votre propre travail. C’est cette place que le public nous fait dans son quotidien qui nourrit les créat.eur.rice.s de podcast, et ce, bien plus que l’argent ou la renommée.

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Toutefois, ces critiques, à la fois violentes et répressives, minent cet élan de créativité et s’ensuit une hésitation des femmes à prendre la parole. Ainsi, en conclusion à ce texte, j’aimerais faire un appel au calme et nous encourager à écouter les récits des autres. À remplir ce médium d’histoires qui nous permettent d’aller à la rencontre d’autres réalités et de passions que nous ignorions partager.

Et vous, mesdames, que vous soyez férues de true crime, d’histoire ou de philatélie, je vous encourage à vous rendre à la FNAC. Un micro, c’est bien moins cher que vous pensez.