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“Pédé, c’est sortir de la masculinité hégémonique” : interview croisée de Camille Desombre et Nanténé Traoré
Dans l’ouvrage collectif Pédés, coordonné par Florent Manelli, sept auteurs, journalistes, militants et artistes explorent les différentes conditions matérielles d’existence des homosexuels masculins de France. URBANIA a rencontré deux de ses auteurs pour discuter de l’identité pédé, de retournement de stigmate et de futurs révolutionnaires.
Camille Desombre, alias Matthieu Foucher, est auteur, réalisateur et journaliste culturel. Son article « A la recherche du #MeToo gay », paru en 2020 sur le site Vice, est à l’origine d’une libération de la parole autour des violences sexuelles vécues des personnes de la communauté. Nanténé Traoré est artiste, photographe et poète. Homme trans, il apporte un point de vue particulier dans une communauté qu’on pré suppose cis.
Pourquoi préférez-vous identifier par le mot pédé au mot homosexuel ou au mot gay par exemple ?
Nanténé Traoré :
Moi, j’ai grave une tendresse pour le mot pédé, je l’adore. J’adore ce mot, il est court, il est rigolo. Pour moi, effectivement, il y a une vraie différence entre être gay, pédé et homosexuel. C’est une question de revendication politique, c’est une question de volonté d’affirmer dans l’espace public une sexualité. C’est aussi, peut-être parfois, une connaissance de son histoire, des archives à disposition, de ce que c’est de ne pas avoir été hétéro dans la société. Quand je dis que je suis pédé, je me dis que je suis pédé comme plein de gens qui m’ont inspiré et qui n’étaient pas homosexuels. Ils étaient vraiment pédés.
Moi, mes premières euphories de genre en tant que mec trans, ont été parce qu’on m’a insulté de pédé dans la rue. C’était trop bien parce que ça voulait dire, pour moi, « je te vois comme un garçon ». Pour les mecs trans, d’expérience et d’expérience d’autres personnes dans mon entourage, c’est difficile de pas se dire qu’en transitionnant, on ne va pas rentrer dans tout ce qui fait qu’on n’aime pas les hommes cis-hétéro : les rapports de pouvoir, de domination, les violences insidieuses etc. Le fait d’être insulté de pédé dans la rue, moi, ça me permet aussi de me rappeler que je ne fais pas partie du monde de ceux qui m’insultent, que je suis reconnu et considéré comme en dehors de ce monde-là. Et ça me va très bien parce que je n’ai pas envie d’y être assimilé. Je n’ai pas transitionné pour devenir un mec. Je suis content d’être de ce côté-là de l’histoire.
Camille Desombre :
Pour moi, il était plus évident de me dire pédé que de me dire gay parce qu’il y avait quelque chose dans pédé qui résonnait avec une forme de colère. Je crois que j’aimais l’inconfort que ça suscitait chez les gens. C’est un avertissement, une manière de leur dire « ne me faites pas trop chier ». Pédé, ça affirme aussi quelque chose de militant, ça s’inscrit dans une histoire militante. Moi, je l’ai découvert à travers les textes du FHAR [Front homosexuel d’action révolutionnaire], et à travers Guillaume Dustan après. L’emploi de ce mot me plaisait dans son côté revendicatif.
En même temps, je n’ai pas envie d’opposer strictement gay, pédé et homo, parce que déjà, parfois, ces mots recouvrent des positions politiques différentes, mais parfois des réalités assez similaires. Selon les trajectoires, selon les positions sociales, tout le monde ne peut pas se dire pédé ou gay ou homo de la même manière. Je ne veux pas jeter gay à la poubelle, je trouve ça un peu trop simple de dire qu’il y aurait les bons pédés d’une part et les mauvais gays arriérés de l’autre côté. Je n’ai pas envie de tracer une barrière nette. Je pense que parfois, on peut naviguer d’une de ces catégories à l’autre selon les contextes et même les habiter un peu toutes en même temps.
Je trouve intéressant de dire qu’on peut aussi réhabiliter le mot gay. Je connais justement des militants gays qui sont très à gauche, très engagés. On peut être gay comme Carl Wittman, qui a écrit le Gay Manifesto, ou comme les membres du Gay Liberation Front aux États-Unis, qui ont lutté aux côtés des Black Panthers. C’est surtout lié à ce qui marche pour moi et ce que j’ai envie de faire de pédé, mais je pense que chacun de ces mots peut avoir sa valeur. De la même manière, homosexuel, c’était aussi le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, et donc, ce mot a eu une portée politique très forte dans un certain contexte.
Nanténé Traoré :
En fait, la plupart des personnes, notamment qui se disent gays, que j’ai rencontré, c’était beaucoup des gays de droite. Qui utilisent ce mot gay parce que c’est un mot anglais, et du coup il y a un peu ce truc aussi de pas dire, vraiment, « je suis homosexuel » ou « je suis pédé ». « Je suis gay » c’est un peu plus politiquement correct.
Camille tu as écrit « on ne nait pas pédé, on le devient ». Qu’est ce que ça veut dire ?
Camille Desombre :
C’est une référence, évidemment, à Beauvoir, mais je l’entends plutôt au sens de Eribon, qui dit « au commencement, il y a l’injure ». C’est l’injure qui fabrique le pédé. Devenir pédé, c’est habiter le mot pédé et faire l’expérience de ce déclassement. C’est comprendre que ce mot qui est dans toutes les bouches depuis qu’on est tout petit, parce qu’on parle quand même d’insultes, pédé et enculé, qui désignent une assez petite fraction de la population, et qui pourtant sont les deux insultes les plus répandues pour insulter un homme. Je pense que ça dit quelque chose. La gayphobie, pour moi, c’est pas quelque chose d’anecdotique ou de secondaire, c’est quelque chose d’assez structurant dans les rapports de genre, dans comment se constitue la masculinité hétérosexuelle et contre qui, et très très tôt.
Devenir pédé, habiter ce mot, c’est comprendre que c’est de nous dont il est question, alors que peut-être on n’en avait pas conscience, ou on n’avait pas voulu le comprendre. Il y a un moment où on comprend que si on veut survivre, il va falloir rentrer dans ce mot, l’embrasser d’une façon ou d’une autre, avec plus ou moins de fierté et de flamboyance. Je voulais, dans ce texte, parler de l’assujettissement par le langage, et de ce que ça veut dire de devoir habiter une catégorie de langage, avec tout ce qui vient après, matériellement. C’est un mot qui est avant tout subi, avant d’être choisi, en tout cas dans mon cas et dans celui de pas mal pédés cis. C’est un mot qui est avant tout une insulte, avant d’être un choix politique.
Nanténé Traoré :
Oui, je suis assez d’accord. Ce n’est pas tant quelque chose d’acquis, c’est juste un jour, on te l’a dit et t’as choisi. Enfin, tu t’es dit : “Bon, ben, ok du coup, je vais l’être.” C’est la réappropriation de l’insulte et le retournement du stigmate. Dans cet ouvrage collectif, c’est quelque chose dont tout le monde parle, dans tous les textes. Je me demande si ce n’est pas aussi tenter de guérir une espèce d’homophobie internalisée, parce qu’en se confrontant à cette insulte et en décidant qu’elle va devenir une part de son identité, il y a une histoire d’acceptation aussi dans une totalité de ce que c’est être homosexuel, gay ou pédé. Et il y a quelque chose qui peut être assez salvateur.
Camille Desombre :
Oui, c’est vrai. Je raconte ça dans mon texte, que je me fais tatouer le mot pédé, un peu comme un talisman. L’endroit qui m’a fait le plus souffrir, et qui a peut-être même failli me coûter la vie, devient aussi un talisman protecteur. C’est le retournement du stigmate, mais aussi plus individuellement, embrasser sa propre histoire et en tirer du pouvoir.
En lisant vos deux textes du livre, j’ai l’impression que tous les deux, le fait de se revendiquer pédé ça a été un passage dans l’affirmation de votre identité de genre. Camille, tu as écrit « les pédés ne sont pas des hommes ».
Est-ce que vous pouvez me raconter un peu comment le fait de vous approprier ce mot-là, ça vous a permis justement de vous affirmer dans votre genre ? Ou d’explorer votre genre ? Ou en tout cas d’avancer sur cette question-là ?
Camille Desombre :
En 2020, j’ai écrit un papier qui s’appelait « À la recherche du #Metoo gay », qui parlait des violences sexuelles vécues par les pédés dans leur vie et qui commençaient dès l’enfance. Et déjà, en faisant cette enquête-là, ce travail de réflexion-là, j’avais à cœur de m’interroger sur quelle était la place des pédés dans la matrice du genre. En partant du constat des violences sexuelles qui arrivaient très tôt dans la vie des pédés, je me rendais compte que la catégorie « mec cis » dans laquelle on nous range souvent en termes de genre, était un peu insatisfaisante puisqu’elle faisait passer un certain nombre d’expériences qui avaient trait au genre sous le tapis.
Ça s’est poursuivi quand j’ai commencé à m’interroger sur le rapport des pédés à l’espace public, puis aux meurtres gayphobes en France qui sont malheureusement assez invisibilisés, parce qu’il faut savoir qu’au moins une quinzaine d’hommes homosexuels ont été tués en France ces dix dernières années. Je pense que c’est vraiment une toute petite partie de l’iceberg, mais je m’interrogeais là-dessus et sur ces formes de violences. J’ai alors relu La pensée straight, qui est une lecture lesbienne, féministe, matérialiste, où Monique Wittig décrit l’hétérosexualité comme un régime politique et un régime d’exploitation des personnes catégorisées femmes par les personnes catégorisées hommes. Elle explique que ces deux catégories n’existent justement pas tant dans des réalités biologiques, mais dans des rapports sociaux d’exploitation et de domination. Et elle conclut que les lesbiennes ne sont pas des femmes puisqu’elles ne sont pas exploitées domestiquement par les hommes. Wittig parle assez peu des hommes homosexuels.
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Mais c’est vrai que si on regarde d’un point de vue matérialiste, justement, on peut se rendre compte que l’exploitation domestique, les violences sexuelles, les violences domestiques sur les femmes sont assez peu le fait des pédés, et ils en tirent peu ou pas de profit. On peut conclure à ce titre que les pédés ne sont pas tout à fait des hommes. A l’inverse, eux vont subir des formes de discriminations économiques, des formes de violences très spécifiques. Ce déclassement de la classe des hommes, va provoquer un certain nombre de violences propres envers les pédés, notamment les meurtres. Les pédés et les femmes trans sont, à peu près partout dans le monde, les deux catégories des LGBTI qui sont les plus exposées aux violences physiques extrêmes et aux meurtres.
Dire « Les pédés ne sont pas des hommes » c’est dresser un constat de cette distribution de la violence, et une proposition. On a bien vu qu’on n’avait jamais vraiment occupé des places de mecs. Je pense qu’on est quand même assez nombreux à avoir eu des enfances de pédales, c’est-à-dire des complicités avec les filles, des expressions de genre qui trahissaient déjà des formes d’efféminement, des choses comme ça. Je pense que cette proposition-là nous aide collectivement à mieux penser notre place dans la matrice du genre, et à construire peut-être des solidarités un peu plus fortes avec les femmes contre le patriarcat. Puisque les pédés sont aussi opprimés par le patriarcat, ils pourraient avoir une place pleine et entière aux côtés des femmes dans la lutte contre ce dernier.
Nanténé Traoré :
Je vous enjoins à aller voir Barbie justement pour ça. Moi je l’ai trouvé vraiment génial justement pour le personnage d’Alan qui est vraiment très pédé, il n’y a pas d’autre mot, et qui est en fait le seul à, quand il y a cet espèce de rebasculement du patriarcat dans le monde de Barbie, à suivre Barbie, à être là, « moi je veux pas, je veux pas que les hommes gouvernent le monde, ça ne m’intéresse pas. » Effectivement, comme le dit Camille, ce serait bien qu’il y ait une coalition, à nouveau, qui se fasse entre les milieux féministes et les milieux pédés, parce qu’on lutte exactement contre la même chose. Et c’est dommage qu’on soit réduits à se faire la gueule, c’est beaucoup ça quand même.
Par rapport à ta question sur le lien entre la sexualité et le genre, j’ai l’impression qu’on a beaucoup répété « la sexualité et le genre. C’est deux choses différentes. Il faut vraiment séparer les deux. » Quand je suis rentré dans les milieux militants dits “queer”, ça a été vraiment quelque chose important qui m’a construit. Mais ça fait quelque temps que je ne suis plus trop d’accord avec ça. Dans beaucoup de cas, la sexualité et le genre sont hyper proches. En découvrant ta sexualité, t’es trop content, tu fais ton coming-out mais ensuite il y a toujours, ou presque, un truc qui te rattrape à un moment donné et t’as toujours un deuxième coming-out à faire. On a aussi beaucoup dit que le genre et l’expression de genre, c’est deux choses complètement différentes. Oui, c’est vrai mais en même temps, c’est un peu mouvant. En réalisant ta sexualité, ton expression de genre va changer. Et tu vas te poser des questions sur ton genre. Tout devient beaucoup plus trouble. Encore une fois, on catégorise de manière assez rigide.
Moi, je me sens moins trans que pédé, par exemple. Le terme trans, c’est ma réalité matérielle. C’est comme ça que je suis perçu dans la société. Mais je suis pédé. C’est un choix de vivre ma sexualité de cette manière-là et ça touche complètement mon genre : ça va toucher la manière que j’ai de m’exprimer corporellement, que j’ai de m’exprimer même dans mon expression de genre, dans ma manière de me présenter au monde. Je vis pas du tout la même masculinité et la même féminité, d’ailleurs, que les personnes qui ne sont pas pédés. On peut être trans tous ensemble, mais la sexualité va toucher notre genre à un moment donné. C’est drôle parce que mon meilleur pote est trans aussi et il est hétéro. On n’a pas la même manière d’être au monde. On n’a pas la même manière d’être. Et pourtant, on est trans tous les deux mais notre sexualité agit beaucoup plus sur notre personnalité. Je pense que ce serait cool, justement, de déroger un peu à cette rigidité de « le genre n’est pas la sexualité » pour se dire peut-être que c’est beaucoup plus proche que ce qu’on peut se dire et que parfois, la sexualité est un genre à part entière. Et c’est OK.
Camille Desombre :
J’ai l’impression qu’affirmer pédé comme mon genre m’a aussi aidé à lutter contre ma propre follophobie intériorisée : si je considère que je ne suis pas tout à fait un homme d’un point de vue matériel, et que me détacher politiquement de cette catégorie serait même plutôt salutaire, alors je peux aussi me demander ce que pourrait être mon genre de pédale à un niveau plus individuel, en redessiner les lisières, renouer avec des formes de féminités folles enfouies et effacées par la gayphobie, voire même inventer autre chose.
Est-ce qu’on peut dire qu’il y a de la misogynie et du sexisme dans l’insulte « pédé » ?
Nanténé Traoré :
Il y a eu cette notion de déclassement, dont tu as parlé Camille, que je trouve très pertinente. Moi, j’ai l’impression que dans l’insulte pédé, il y a la perte de virilité comme une espèce de chute où tu pars du haut du panier et tout à coup, on te prive de cette virilité. Le terme enculé et le terme pédé, qui sont des insultes tellement courantes parlent de la même chose. Elles parlent d’une perte de virilité supposée et présupposée pour les hommes qui deviennent les pénétrés. J’ai l’impression qu’il y a eu dans l’imaginaire commun et il y a toujours cette peur d’être une fille, cette peur de faire trop fille.
Camille Desombre :
Je sais pas. Moi, s’il y a de la misogynie dans la violence homophobe, je pense que c’est lié, mais que encore une fois, la violence gayphobe a aussi des formes de punition très spécifiques. On te punit de ne pas être assez un homme et de trahir la classe des hommes. Par contre, c’est très lié au système sexiste et au système patriarcal hétérosexuel en général. Mais en effet, pédé, c’est sortir de la masculinité hégémonique et rejoindre le camp des corps potentiellement pénétrables. Dans Testo Junkie, Preciado parle de la matrice du genre et dit que les gays et les femmes sont les seuls corps considérés potentiellement pénétrables. Je pense que les hommes hétéros ne veulent pas se percevoir comme pénétrés, parce que cette distinction pénétrant-pénétrée soutient aussi la binarité homme-femme et donc ses rapports de domination.
Pourquoi c’est important pour vous d’affirmer le mot pédé aujourd’hui, alors que le terme queer est en train de prendre beaucoup d’importance ?
Camille Desombre :
Queer est un outil très intéressant pour penser plein de choses. Ça permet de créer un mouvement assez puissant et plein de formes de solidarité. Et en même temps, j’ai l’impression que parfois ça produit une forme d’invisibilisation aussi de nos spécificités, à la fois en termes de vécus et de violences subies. Parce que je pense que les lesbiennes, les gays, les femmes bi, les hommes bi, les femmes trans, les hommes trans, les personnes intersexes, vivent tous et toutes des formes de violences et d’oppressions assez différentes. “Queer” a un côté un peu uniformisant qui nous empêche de les penser. J’ai l’impression qu’on finit par penser qu’il y aurait une communauté LGBTI, une culture LGBTI comme si c’était un ensemble net et cohérent, alors qu’en fait c’est plein de communautés différentes qui ont vraiment des cultures, des histoires et des pratiques assez différentes. Parfois elles se réunissent pour former un tout, mais il est aussi intéressant de questionner leurs histoires spécifiques.
J’avais aussi l’impression qu’au bout d’un moment, “queer” finissait par empêcher de penser certaines formes de visibilités pédé : dans les collectifs militants dont j’ai fait partie, par exemple, j’ai souvent constaté que les pédés avaient souvent tendance à se dire queer, se revendiquer queer ou affirmer leurs propositions comme queer au lieu de les assumer comme pédé. On a tendance à penser que les pédés sont absents des luttes. Pourtant, des pédés assez engagés, j’en ai vu dans beaucoup d’endroits, que ce soit dans les luttes écolo, pour les droits des réfugiés. Mais par contre, en effet, rarement visibles individuellement et collectivement en tant que pédé. Il serait pertinent de revendiquer ces actions-là dans la communauté pédé, d’autant qu’on est dans un temps où la société se droitise, et avec elle, les gays aussi. Pour lutter contre ça, ça serait sans doute intéressant d’affirmer une position pédé, en plus d’une position queer. D’autant que le mot pédé semble plus difficilement récupérable que le mot queer.
Nanténé Traoré :
Je suis assez d’accord avec toi. Je pense que j’irais même plus loin. Aujourd’hui, on arrive à la fin du mot queer. Il a été globalement vidé de son sens. En France, on ne sait pas trop ce que ça veut dire. Avec la traduction du manifeste de Bash Back!, le mot queer est revenu à sa férocité qu’il avait dès le début aux Etats-Unis : un mouvement violent qui a prôné la désobéissance civile chez les personnes minorisées, avec des actions coup de poing, comme ce qu’a pu faire Act Up chez nous. Quand c’est arrivé en France, j’ai eu l’impression que c’est devenu une catégorisation pour toutes les personnes qui ne sont pas cis-hétéro. Il n’y avait pas du tout cette notion de revendication politique, ou en tout cas beaucoup moins qu’aux Etats-Unis. Quand on dit « I am queer », il y a tout de suite quelque chose qui parle d’aller contre l’autorité et d’une position assez anticapitaliste. Ce qui n’est pas du tout le cas chez nous. C’est un terme qui est beaucoup pink-washed en ce moment. Et moi, personnellement, je ne me dis pas queer parce que je ne comprends pas ce que ça veut dire.
Ça m’insulte un peu quand on me dit que je suis queer parce que pour moi, je suis vraiment pédé. Et je suis pédé aussi parce qu’il y a une notion de violence dans le mot, parce qu’il y a une notion d’être contre une autorité, d’être contre une norme. Et ça, ce n’est pas récupérable. Ça va être très dur de pink-washer pédé. J’ai du mal à imaginer une marque à un moment se dire « On va faire des t-shirts pédés. Ça va être super. Tout le monde va les acheter. » Alors qu’aujourd’hui, il y a plein de marques qui font des t-shirts, des notes queer. Pour moi, c’est important de revendiquer ce mot parce qu’on revendique avec toute une lutte politique et un historique politique qu’il n’y a plus aujourd’hui, je pense, dans les mots queer.
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Quels sont les obstacles à la pédérité aujourd’hui ?
Camille Desombre :
Le premier obstacle à la pédérité, pour moi, c’est la gayphobie, c’est-à-dire que dans un monde qui apprend aux gays à se détester, à se mépriser, à la fois individuellement et collectivement, et donc où on va intérioriser une partie de ce mépris, je pense que la tendresse et la complicité entre pédales, elle ne va pas de soi, elle n’est pas si évidente. De la même manière, d’ailleurs, qu’entre femmes, parfois, il peut y avoir des formes de rivalité très fortes empreintes de misogynie intériorisée. Le concept de sororité essaye de questionner ça et de proposer des pratiques autres. Je pense que c’est un peu la même chose entre pédés.
On a tous en nous une part de gayphobie intériorisée. Le nombre de fois où ce mot a été employé négativement dans notre vie… Il est tellement fort que personne ne peut échapper, ni les LGBTI, ni les pédés eux-mêmes, à des formes de mépris inconscients. C’est aussi ce qui explique que les rapports entre pédés peuvent être parfois aussi compétitifs, durs, brutaux, consuméristes : on ne nous a pas trop appris qu’on avait le droit à la tendresse entre nous. Pour que les pédés acceptent l’idée qu’ils ont le droit de s’aimer, de se soutenir, de s’apporter du soin, de lutter ensemble politiquement : c’est déjà un grand travail. On est aussi dans un moment où l’idée que les pédés peuvent lutter ensemble politiquement, n’est pas forcément très en vogue. Donc, c’est beaucoup de boulot.
Le mot pédérité m’a été soufflé en partie par un auteur qui s’appelle David Le Guillermic après mon article sur #MeToo Gay. Il m’avait envoyé un long mail assez poignant, et m’avait alors dit, j’aimerais bien qu’on fasse pédorité, un peu comme la sororité. J’appelais dans mon texte justement des formes de communauté pour penser un peu les violences qu’on subit et celles entre nous. Comme je réfléchissais pas mal à des formes de solidarité politique gay, j’avais commencé à employer ce mot en disant il faudrait qu’on fasse des recueils collectifs pour questionner, travailler cette question de la pédérité. Il y a une idée assez répandue selon laquelle la solidarité entre gays serait forcément des formes de camaraderie masculine et donc oppressive. Alors qu’en tant que minorité, les gays ont le droit d’être solidaires et de s’aider, et de s’aimer, et de se soutenir, et de se célébrer les uns les autres. Ils devraient avoir ce droit. Et justement, d’ailleurs, l’affirmation de pédé comme genre permet aussi de dépasser ça. Il y a, par exemple, PD La Revue qui essaie de repenser une identité, une communauté, des formes de politique pédée.
L’autre obstacle, c’est le manque d’espaces non-mixtes qui soient dédiés à la politique et au soin. On dit souvent, oui, les gays, ils ont plein d’espace. C’est à la fois vrai et faux : les gays ont des bars. Mais dans des bars, on fait plein de choses, mais on fait plus trop de politique, et on ne fait pas vraiment de soin non plus. On aurait besoin d’autres espaces pour s’apporter du soin collectivement, se demander qu’est-ce que ça veut dire justement pédés. Qu’est-ce qu’on a envie d’en faire, comment on peut organiser des luttes pédées, produire de la pensée pédée, travailler les rapports de domination à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté pédée. Moi, j’ai été assez inspiré par un bouquin qui s’appelle The Faggots and Their Friends Between Revolutions, qui a été traduit entre le temps où j’ai écrit mon texte et aujourd’hui, et qui, justement donne à voir des formes de camaraderie pédale très, très belles et très inspirantes. Finalement, ce sont des récits qui sont assez rares et assez précieux. Par contre, pour moi, la pédérité, c’est pas du tout quelque chose d’inconditionnel. D’ailleurs, si c’est le mot pédé qu’est employé, c’est aussi une façon de le situer dans un certain prisme politique. Ce n’est pas une solidarité inconditionnelle envers tous les homosexuels, c’est plus une complicité politique entre pédales de gauche, avec un esprit de lutte contre tous ces rapports de domination.
Nanténé Traoré :
Je suis assez d’accord. Globalement, que cette interdiction facile de se donner de la tendresse ou du soutien entre pédés, c’est quelque chose qui se retrouve en fait chez toutes les personnes minorisées et globalement toutes les personnes exploitées par le système capitaliste, à qui on a inculqués d’être les uns et les unes contre les autres. Le fait de faire communauté et de faire soin à l’intérieur, c’est quelque chose qui a du mal à prendre une ampleur très grande parce qu’on ne nous apprend pas ça. Jamais. Le système scolaire ne nous apprend pas ça, les systèmes intrafamiliaux hétéronormatifs ne nous apprennent pas ça. Je pense qu’on part effectivement avec une grosse épine dans le pied, que ce soit pour les pédés ou comme toutes les personnes minorisées.
Moi, c’est quelque chose auquel j’ai assez peu réfléchi encore. Je pense que c’est parce que même si je me sens moins trans que pédé, ma communauté est quand même trans à la base. Aussi, parce qu’il y a un problème de transphobie chez les pédés. Il y a des choses à voir en interne sur comment est-ce qu’on accueille notamment les personnes trans dans les espaces pédés, gays et homosexuels. D’expérience commune de mec trans pédé, c’est compliqué de se sentir accueilli dans ces espaces.
Il faut qu’il y ait des dialogues politiques qui se construisent pour se demander comment est-ce qu’on fait pour être toustes ensemble. Comment est-ce qu’on fait pour accueillir le plus de personnes possible dans ces espaces ? Comment est-ce qu’on fait pour ne pas recréer un entre-soi ? Moi, j’ai foi. J’ai l’impression que ça se fait quand même de plus en plus. Puis les personnes y vont un peu au pied de biche. À un moment donné, il faut y aller. Donc on est là et on force aussi cette discussion-là. Je serais ravi de pouvoir avoir des espaces de pédérité où il y a des meufs trans qui n’ont pas d’espace chez les pédés. Et ça me désole parce que c’est une grande part de leur histoire. J’aimerais voir plus de facettes de ce qu’être pédé veut dire et qu’on puisse faire communauté et s’apporter du soin autour autour de ça.
Camille Desombre :
Il existe des espaces construits autour de la culture pédé où il y a aussi des nouvelles formes de complicité qui se fabriquent entre pédés cis, pédés trans, entre meufs trans anciennement pédées et pédés cis. Mais ils sont rares, fragiles et assez discrets. Pour moi la pédérité c’est aussi ça, c’est une pratique de solidarité qui interroge les endroits d’exclusion à l’intérieur de la communauté. Aussi sur d’autres critères : comme l’âge. Comment on fait communauté avec des gens qui sont plus âgés ? Je pense qu’il y a pas mal de choses à repenser. Mais ça demande d’avoir des espaces pour le faire.