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Musée Médusées, ou quand la photographie lesbienne sort du placard
Jusqu’à il y a quelques semaines, l’exposition Love Songs, à la Maison européenne de la photographie à Paris, racontait l’amour, l’intimité et le sexe en photo. À travers deux siècles et le travail de 14 photographes internationaux, l’institution montre des amants endormis, une relation abusive, un couple gay dans son intimité, le bonheur domestique… mais aucun couple lesbien. Sur Instagram, le compte curatif Musée Médusées, tenu par Nora et Louise, comble ce manque évident de représentation, et ne publie que des clichés de femmes lesbiennes, souvent capturés par des artistes également lesbienne. Deux ans après la création de ce musée virtuel, les deux fondatrices comptent bien sortir du cadre d’Instagram et ramener la photographie lesbienne dans l’enceinte de la cité phocéenne. Rencontre avec Nora, à quelques jours de la fin de la campagne de financement participatif qui veut donner jour à l’exposition.
Comment est né le projet Musée Médusées ?
Comme toutes les personnes de ma génération, j’avais un compte Instagram sur lequel je publiais des photos pour moi. Mais lorsque je cherchais des photographies lesbiennes je ne trouvais rien, ou du moins pas les comptes que j’aurais aimé voir. J’adore la photo, donc j’ai commencé à archiver les photographies que je trouvais et à les partager, parce que je ne suis pas la seule à désirer une plus grande représentation lesbienne dans la photographie.
Comment as-tu pris conscience que les lesbiennes n’étaient pas ou peu représentées dans l’art et la photographie ?
De manière générale, les lesbiennes manquent de visibilité dans la culture et plus spécifiquement dans la photographie. Même sur Instagram, qui est un réseau dédié à la photographie, j’avais du mal à trouver ce que je cherchais. Quand tu enlèves toutes les photos libres de droit ou que tu ne mets pas de hashtag #lesbienne dans ta recherche, c’est super galère de trouver des photos lesbiennes. Il faut vraiment faire une veille sur les comptes Instagram des photographes, sur les sites de photographie queer… Je me suis dit que si je ne trouvais pas de photos, c’était soit qu’elles étaient mal répertoriées, soit qu’il n’y en avait pas. Aujourd’hui, j’ai fini par réunir beaucoup d’images et j’en suis contente car je n’aurais jamais pensé en découvrir autant au départ.
Tu t’es rendue à l’exposition Love Songs, sur l’amour et l’intimité, à la Maison européenne de la photographie à Paris. Peux-tu me dire ce qui a retenu ton attention là-bas ?
J’ai apprécié l’exposition que j’ai trouvée qualitative, mais j’ai ressenti un énorme sentiment de frustration parce que je n’étais pas représentée. Pas une seule photo ne montrait de lesbienne et ça m’a peinée parce que je me suis dit, si la MEP ne le fait pas, qu’est-ce que ça veut dire du reste des institutions culturelles et artistiques ? L’exposition montrait pourtant le travail d’artistes de nationalités et d’époques différentes, ce n’est pas comme si le champ était restreint. Je ne pointe pas la MEP du doigt, il y avait d’ailleurs des représentations gay, mais je me demande pourquoi il n’y avait aucun couple lesbien.
Où trouves-tu les artistes que tu publies sur ton compte Instagram ?
Il y a des photographes professionnel·le·s, des photographes amateur·ice·s, et même des photos trouvées sur Pinterest. Je ne veux pas me limiter à des grands noms ou à des photographes pro, j’ai envie de me faire plaisir et de partager de belles photos.
Y a-t-il des artistes qui montrent des lesbiennes, dont le travail t’a particulièrement marquéE ?
La première à m’avoir touchée, c’est Lily Olsen. Son travail m’a vraiment inspirée, parce que j’aime beaucoup les photos qui traitent de corps et de nudité. Il y aussi Zanele Muholi, qui est une photographe sud-africaine qui a déjà une grande visibilité et qui a beaucoup oeuvré pour la représentation lesbienne. J’aimerais aussi voir la photographe Anne-Sophie Guillet exposée au Musée Médusées. Son travail n’est pas seulement tourné autour des lesbiennes, mais l’ensemble de son œuvre est intéressante et les questions d’identité queer son centrales dans son travail.
Avec votre projet d’exposition “Médusées”, prévu pour 2023, vous voulez sortir la photographie lesbienne de la marge pour l’exposer dans un cadre plus traditionnel. Tu peux m’en dire un peu plus ?
C’est une exposition collective qui fait appel à des artistes amatrices et professionnelles, et qui va se focaliser sur la photographie lesbienne contemporaine. L’idée n’est pas de faire une exposition “white tube”, avec un mur blanc auquel sont accrochées des photos. J’ai envie qu’on rentre dans l’exposition et qu’on trouve quelque chose de festif. Une expo, ce n’est pas forcément un vernissage et un public passif : ça peut prendre d’autres formes et je veux vraiment décomplexer là-dessus, et construire ça collectivement avec les artistes.
Tu as choisi Marseille pour monter “Médusées ”. Tu penses que c’est le bon endroit pour cela ?
C’est compliqué parce Marseille est à la fois la ville à la mode, elle a la réputation d’être hyper culturelle et hyper queer, mais c’est aussi la ville dont je viens. C’est un atout, mais le reproche de profiter de la popularité de la ville pour lancer son projet n’est jamais loin. Mais je pense que la ville est plus ouverte qu’on le croit, et je ne veux pas une exposition trop bobo dont les locaux se sentent exclus.
As-tu ressenti une évolution en termes de représentations dans l’art ? Notamment depuis #MeToo, l’essor des mouvements féministes, la remise en question de l’hétéronormativité ?
Oui, sinon je pense que je n’aurais même pas imaginé l’exposition. Je sais que mon projet n’est pas visionnaire, il y a plein de collectifs queer, les représentations sont plus inclusives, dans le cinéma et la photographie. Mais des représentations spécifiquement lesbiennes, on en voit un peu moins, or on a besoin de ces images. J’ai vraiment envie que le projet voit le jour, pour participer à cette évolution et continuer d’oeuvrer pour la visibilité lesbienne. Et si des gens veulent m’aider, ils sont les bienvenus.