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Ludovic-Mohamed Zahed, l’imam gay de Marseille
Gay, séropo et imam, Ludovic-Mohamed Zahed a lancé la première mosquée inclusive en France. A Marseille, il vient d’ouvrir une house, un lieu d’accueil pour les personnes migrantes LGBT+ et pour la formation des futurs imams.
Le regard anxieux, les mains collées à son téléphone, Ludovic-Mohamed Zahed, s’excuse. Aujourd’hui le temps lui manque. Un de ses amis à disparu depuis plusieurs jours. « J’ignore s’il a été arrêté et mis dans un CRA [centre de rétention administratif*] ou s’il est mort », lance-t-il sans lever les yeux de son écran. Imam et chercheur Ludovic-Mohammed gère l’institut Calem, située dans le quartier le plus pauvre de France qu’est le 3e arrondissement de Marseille. Dans cette house ouverte en 2021, des touristes, des exilé·es LGBT+, des chercheurs et de futurs imam·es s’apprivoisent autour de repas, de temps de prières et / ou de soirées drag.
« Nous n’avons touché aucune subvention de la ville pour ce lieu qui fait aussi de l’hébergement d’urgence, souligne Ludovic-Mohammed, 45 ans. Alors pour payer les factures, on met des lits sur airbnb et on prévient qu’on est une association d’aide aux migrant·es LGBT+ et aux personnes LGBT. Dans la très grande majorité des cas, la cohabitation se passe très bien, mais il est déjà arrivé qu’un couple retire le poster de deux hommes en nous disant que c’était pas un lieu pour les familles, lance-t-il. Beaucoup de gens ne comprennent pas vraiment qui on est. Être imam c’est risqué en France alors quand en plus on se présente comme queer, séropo et gay, pour certaines personnes cela questionne. »
Des discriminations racistes et homophobes
Autour de lui, la lumière d’une fin d’été dessine les ombres d’ouvrages philosophiques, de préventions ou d’histoire. Un rideau sépare la pièce principale de lits. Au mur, un poster rappelle que cette house est un lieu safe. Un lieu créé pour permettre à toutes les personnes LGBT+, et religieuses de trouver un refuge, un hébergement temporaire et un lieu pour se former sans discriminations. Une enclave de tranquillité loin des personnes LGBTphobes mais aussi loin de la haine et du racisme. Un lieu où les identités multiples de la communauté queer exilée et croyante trouvent leur place.
Ludovic-Mohammed Zahed n’a pas oublié, lui, les propos racistes, islamophobes ou homophobes dont il a été victime. Comme cette fois-là, où un élu de la République lance lors d’un évènement inter-associatif, « c’est bien que vous ne soyez pas que des musulmans queer aujourd’hui et que d’autres asso soient présentes ». Ou alors cette autre fois, lors d’un événement professionnel où un imam le regarde avant de dire à voix haute « on invite vraiment n’importe qui ici ». « C’est pas compliqué pourtant, s’amuse Ludovic-Mohammed Zahed. L’islam n’interdit pas l’homosexualité. Être musulman et gay, c’est ok. C’est tout. On peut juste passer à autre chose maintenant et avancer ensemble ? Ce n’est pas une question. »
Lutte contre le VIH et bénédictions
Ce docteur en sciences sociales a étudié l’anthropologie avant de faire une thèse sur “l’émergence publique des minorités sexuelles musulmanes et les mutations d’un rapport inclusif à l’islam en France”. En parallèle, il se forme pour devenir imam et lance une mosquée inclusive à Paris, en 2012. Une première en France. Depuis, ce sont deux imames qui officient : Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. Lui, décide de retourner à Marseille, et s’y installe deux ans plus tard. Marseille, sa ville de cœur où vivent aujourd’hui ses parents, avec qui il a quitté Alger quand il était enfant.
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Son existence, son engagement contre le VIH et sa volonté de créer un lieu religieux musulman inclusif et LGBT+ où il organise des bénédictions de mariages inter-religieux et/ou LGBT+, lui valent régulièrement des critiques et des menaces de toute part. « Mais qui n’a jamais reçu des menaces de mort ?, balaye-t-il d’un sourire. C’est à l’image de la société, de comment elle inclut, ou non, les personnes. Nous on est juste aux croisements de plusieurs discriminations. C’est tout. Après l’avantage d’être à Marseille, c’est qu’ici comme la ville a été abandonnée pendant plusieurs décennies, les personnes ont l’habitude de se débrouiller seules. Globalement, si je fais mon lieu dans mon coin sans déranger le voisinage, je n’ai pas de problèmes. C’était plus compliqué à Paris », lâche-t-il.
Former les futur·es imam·es
Son téléphone vibre. Un regard en coin et le voilà qui s’excuse à nouveau. Une connaissance vient de lui transmettre le numéro d’un avocat, si besoin, pour son ami. « D’habitude je laisse les associations de terrain s’en occuper, mais là c’est compliqué pour moi de le faire parce que c’est une personne dont je suis proche. » Il regarde l’heure. Envoie deux trois messages. C’est réglé. Dans une heure, il ira au commissariat pour voir si son ami y est ou bien s’il est à la morgue. « C’est toujours l’angoisse ce genre de situation. J’espère juste qu’il va bien et qu’on va pouvoir le ramener à la maison. »
Deux ans après avoir lancé la mosquée inclusive à Paris, il revient dans la cité phocéenne qu’il affectionne et s’y installe. Les échanges autrefois difficiles avec ses parents, s’adoucissent. Il pardonne, sans hésiter, les coups et la violence de son frère lors de son coming-out. Celles et ceux qui l’insultent aujourd’hui, il ne les écoute plus. « Ici, on forme des imam·es cis trans et/ou gays. On permet à celles et ceux qui en ont besoin de trouver un peu de paix mais aussi des réponses à leurs questions. » Notamment sur le droit français et les démarches administratives.
Car depuis plusieurs années, les procédures de demande d’asile sont régulièrement dénoncées par les associations comme la Cimade, qui tentent d’alerter sur un durcissement des conditions d’accueil. Car en France, pour pouvoir obtenir l’asile politique en étant victime de LGBTphobie dans son pays d’origine, il est nécessaire de prouver son orientation sexuelle.
Ce qui est impossible dénonce l’Ardhis, une association qui aide les personnes exilées LGBT+ à Paris. « Par essence, prouver qu’on est LGBT dans un pays où cela est interdit est impossible, explique sa présidente Aude Le Moullec-Rieu. L’acceptation de cette demande va donc découler de l’intime conviction de la personne qui va faire l’interview à l’OFPRA. »
« C’est compliqué de vivre en France avec le climat ambiant »
« C’est compliqué de vivre en France avec le climat ambiant, ajoute Ludovic-Mohamed Zahed. Mais ça le serait encore plus si on n’était pas solidaires les uns avec les autres. » L’air songeur, il s’installe dans la cour intérieure, tire sur sa cigarette électronique et annonce qu’il va partir à la recherche de son ami. « Je vais manger avant parce que je n’ai pas pris le temps aujourd’hui et que je sais que la nuit peut être longue. »
Plus tard dans la soirée, il apprendra que son ami a été relâché. Un soulagement qui va lui permettre de souffler. Un temps. Demain, il doit organiser le prochain évènement de l’institut. Une soirée interreligieuse avec des performances drag.
* Les centres de rétention administratif sont des lieux fermés de privation de liberté où les personnes, n’ayant pas les bons documents d’identités pour rester sur le territoire français, sont enfermées avant d’être éventuellement expulsées. Leur fonctionnement est régulièrement dénoncé par les associations et les ONG.
* Contactée la mairie de Marseille n’a pas souhaité s’exprimer