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CRA : ces lieux de rétention destinés aux sans-papiers qui se multiplient
Alors que quatre nouveaux centres de rétention administrative destinés à l’expulsion des sans-papiers vont être érigés en 2023, retour sur cette « course à l’enfermement » qui s’est accélérée ces dernières années sur le territoire et ses conséquences.
A l’aéroport de Roissy, les avions grondent dans le ciel. Gluée à la cité aéroportuaire, la commune de Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) a été créée dans un moule bien connu : des petites maisons parfaitement identiques sont scotchées le long des rues désertes. Seul un gros bloc de béton rectangulaire, aux murs jaunes délavés, éclate le décor monotone : il s’agit du plus important centre de rétention administrative (CRA) de France. En 2019, 3 684 personnes sans-papiers y ont été détenues. Comme des vingtaines d’établissements similaires répartis en France, sa fonction est la suivante : enfermer et préparer l’expulsion des individus.
« La rétention administrative a été créée en 1984 après l’affaire d’Arenc », rembobine Paul Chiron, juriste et militant des droits humains à la Cimade. Fin des années 70 : la presse révèle que des personnes de nationalité algérienne en attente d’expulsion sont retenues dans des hangars désaffectés sur le port d’Arenc à Marseille. « C’est à ce moment-là que la gauche au pouvoir décide d’encadrer la rétention administrative », poursuit le juriste. Mais en quarante ans, la machine s’est emballée. 19 juin 2021. Devant le CRA du Mesnil-Amelot, une centaine de personnes protestent. Sous une pluie battante, la foule clairsemée s’oppose à la sortie de terre de quatre nouveaux centres de rétention administrative : un deuxième CRA à Lyon est prévu à partir de 2022, un autre à Olivet, près d’Orléans (en 2023). Enfin deux autres CRA sont en projet au Mesnil-Amelot et à Bordeaux pour 2025.
« Une politique de gestion migratoire qui se banalise »
Militant pour le collectif des sans-papiers (CSP 75), Anzoumane Sissoko, a observé l’évolution de l’institutionnalisation des CRA. Arrivé en France il y a 27 ans, cet homme d’origine malienne a dû attendre treize ans avant d’obtenir des papiers. Il a été incarcéré à trois reprises. « En CRA, les gens sont enfermés comme du bétail », peste-t-il, installé sur le rebord de la fontaine, place de la République. Quand Anzoumane Sissoko est détenu en 1997, la durée d’enfermement maximum était de sept jours, explique-t-il. Mais depuis leur création, la durée d’enfermement s’étire petit à petit comme du chewing-gum. En 2018, la loi asile et immigration a allongé la durée légale de séjour de 45 à 90 jours.
Conséquences : le nombre de personnes en rétention gonfle. En 2019, 54 000 personnes ont été retenues dans ces centres (+23 % comparé à l’année précédente), selon le rapport réalisé par plusieurs associations dont La Cimade. « Il y a une course à l’enfermement dans les centres de rétention. C’est devenu une politique de gestion migratoire qui se banalise », tance Paul Chiron, juriste et militant des droits humains à la Cimade. La moitié des placements en rétention décidés par l’administration concerne le CRA de Mayotte. Pour atteindre ces résultats, les différents ministres de l’Intérieur – compétents sur ce volet – poussent les murs afin de créer de nouvelles places. Alors que 480 places avaient été créées ou remises en service en 2018, les centres de rétention de métropole ont encore vu leur capacité totale s’accroître de 174 places en 2019.
Des allers-retours entre la prison et les CRA
Et ces extensions ont un coût. Au total, le budget de l’État pour financer l’enfermement des étrangers s’élevait à 22 millions en 2019. Si le nombre de personnes détenues gonfle, les expulsions – censées être l’objectif premier de ces centres de rétention – n’augmentent pas. Au Mesnil-Amelot par exemple, le taux d’éloignement en 2019 s’élève à 55,7 %. Les autres sont libérés, avec la crainte d’être de nouveau incarcérés. « Les CRA servent en réalité de punition », dénonce Paul Chiron. Et la crise sanitaire a souligné ce phénomène. Une partie des frontières étaient fermées, mais les enfermements ont continué : sur les 1000 Algériens incarcérés pendant la crise sanitaire, seuls quatre ont été expulsés. Et les allers-retours entre la prison et les centres de rétention se multiplient. « Le fait que les sortants de prison finissent au CRA s’est systématisé ces dernières années », reprend Juliette, qui travaille à la Cabane juridique, en lien avec le CRA de Coquelles.
Depuis septembre 2020, Ayoub* alterne entre les séjours en prison et les rétentions en centres de rétention administrative. A chaque fois, on lui demande de quitter le territoire. A chaque fois, il refuse d’embarquer dans l’avion direction Tunis. Total : quatre vols ratés. Ayoub est emprisonné deux mois pour avoir décliné le test PCR – nécessaire pour être renvoyé dans son pays. « Dans l’immense majorité des tribunaux judiciaires de France, on a considéré que refuser un test était considéré comme une obstruction à une mesure d’éloignement et non un acte médical », éclaire Juliette. Au téléphone avec URBANIA début juillet, Ayoub disait être retenu depuis « un mois et dix jours » au CRA de Coquelles. « Ici, les conditions de vie sont merdiques. On n’a même pas d’oreiller », peste le vingtenaire qui partage sa chambre avec trois autres personnes. La voix d’Ayoub est marquée par la colère.
« J’ai essayé de me tailler les veines »
« La nourriture n’est pas bonne. J’ai perdu beaucoup de poids », proteste-t-il. Il y a quelques semaines, les retenus de Coquelles ont organisé une grève de la faim pour que les responsables améliorent la nourriture. « Ils ont rajouté de la mayo et du ketchup à chaque repas », conclut-il fièrement. Un brin grande gueule, Ayoub a rapidement trouvé sa place au sein du CRA : il dit lui-même faire office de messager entre celle qu’il appelle « la méchante commandante » et les retenus – dont certains ne parlent pas français. « Dans les autres centres, on peut nous apporter à manger de l’extérieur. Ici, on a seulement le droit à du tabac, pour que tu crèves », lâche-t-il dans un rire las. Lorsqu’il parle de sa situation, sa fille revient à plusieurs reprises dans la discussion. « Je ne comprends pas pourquoi on m’a séparé d’elle, soupire-t-il avant de lâcher, Je ne vais pas bien du tout ».
Les rétentions à répétition et l’allongement du délai d’enfermement fragilise encore un peu plus les personnes concernées sur le plan psychologique. « Alors que j’étais emmené de force à l’aéroport, j’ai trouvé un morceau de fer et j’ai essayé de me tailler les veines », confie Alain, incarcéré au CRA de Bordeaux. Le 19 juin dernier, c’’était la première fois qu’il tentait de se suicider. Arrivé en France en 2005, Alain est bercé chaque soir par le bruit des avions, lui rappelant qu’il peut être renvoyé en République Démocratique du Congo : « Je ne veux pas y retourner je n’ai plus rien là-bas. Ma vie est en France ». Derrière le combiné, l’homme de 38 ans fait entendre une voix fatiguée. « Je ne dors pas la nuit. Je n’y arrive pas », confie-t-il.
Contacté à plusieurs reprises, le ministère de l’Intérieur n’a pas souhaité répondre à nos questions. Idem du côté des préfectures. Déclinant notre demande d’entretien, Beauvau s’est contenté de rappeler quelques chiffres dans un mail laconique. « 18 906 éloignements forcés ont été réalisés en 2019, soit une hausse de 20% par rapport à 2018, et de 33% par rapport à 2017 », se félicite-t-il.