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L’Extinction chromatique n’aura pas lieu (Merci Harry Gruyaert)
Pourquoi les photos d'Harry Gruyaert sont le jardin zen ultime de nos cerveaux anxieux, fatigués de l’omniprésence du "Millennial Grey".
Ne me dites pas que vous ne l’aviez pas remarqué. Cette sensation insidieuse que quelqu’un a lentement baissé le curseur de saturation de notre réalité quotidienne. Ouvrez votre penderie : du beige, de l’écru, du bleu marine. Descendez dans la rue : trois voitures sur quatre sont aujourd’hui blanches, grises ou noires – alors qu’en 1952, les trois quarts brillaient encore en rouge, vert ou bleu. Même nos intérieurs se sont fait envahir par des paravents gris de chez Action et des murs d’un blanc cassé qu’on voit à la pelle sur Pinterest. Les plus foufous osent un vert olive ou une énième variation d’un marron taupe à faire pâlir Valérie Damidot. Une étude britannique très sérieuse a même analysé 7 000 objets du quotidien : si le blanc, le noir et le gris ne représentaient que 15 % des couleurs vers 1800, ils en monopolisent près de la moitié aujourd’hui. Le journaliste Jean-Laurent Cassely a même trouvé un nom parfait pour cette époque tristement monotone post-Trente Glorieuses : les « Trente Génériques ».
Le règne du gris chiant et notre peur des couleurs
Bienvenue dans l’ère de la monochromie standardisée, où le moindre éclat de couleur vive est suspecté d’être vulgaire ou de mauvais goût. C’est ce que l’artiste David Batchelor appelle la « chromophobie » : cette peur occidentale et ultra-rationnelle de la couleur, historiquement reléguée au rang de concept « féminin », « infantile » ou « oriental », face au sérieux du dessin et des formes grises. À force de tout épurer pour plaire aux gogolitos virilistes et au plus grand nombre, on a fini par s’enfermer dans un monde fade. Et comme le capitalisme adore s’auto-alimenter, aujourd’hui on ne voit quasiment plus que des voitures grises ou blanches, juste parce qu’elles seraient plus faciles à revendre par la suite. Petit, quand j’imaginais le futur, il n’était pas parsemé d’immondes SUV blancs, ni de salles de bain effet béton.
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Heureusement, pour sauver nos rétines de l’atrophie et soigner nos petits pics d’anxiété contemporaine, il y a Harry Gruyaert.
Si, comme moi, vous avez de légers tocs d’alignement, que vous passez votre temps à trier vos applications de téléphone par couleur, les photos de ce Mr Gruyaert vont agir sur vous comme un anxiolytique mental hautement esthétique. Un véritable jardin zen occulaire.
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Harry Gruyaert, le pickpocket de la couleur
À 84 ans, ce monument belge (presque aussi cool que l’Atomium) de l’agence Magnum -qu’il a rejointe en 1982, bien avant Martin Parr qui n’y est entré qu’en 1994- se définit comme un « pickpocket » : il dégaine son appareil, vole un instant à la dérobée, et s’en va. Son terrain de jeu ? Partout. Vraiment partout, genre : New York, Paris, Tokyo, Moscou, Anvers ou Zanzibar. Après, il vient d’une époque où tout ne cramait pas encore et où c’était ok de prendre plein d’avions : on ne lui en veut pas.
Son exposition « A Sense of Place » (Le sens du lieu), aux Rencontres d’Arles (du 6 juillet au 4 octobre 2026), est une véritable décharge de 220 volts de pure lumière, et pas seulement d’images du passé : il propose d’ailleurs quelques photos récentes et colorées de Arles, Paris ou du Nord de la France, parce que oui, il existe encore quelques bastions colorés qui résistent encore à l’envahisseur monochromique.
En parallèle, pour ceux qui n’auront pas la chance -ou comme moi, les moyens- de se rendre dans le Sud, il existe une superbe alternative : les géniales éditions Textuel publient le livre éponyme (ça veut dire du même nom) “A Sense Of Place”. Pour 39€ (franchement, c’est même pas l’équivalent d’une place de concert dans la France à Macron, je m’en plains dans un autre article à retrouver ici), vous repartez avec un passeport pour le sublime.
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Gruyaert fait parler les nuances entre elles comme dans un monde magique, où les teintes dialoguent directement avec notre inconscient. Le rouge écarlate d’un ballon, une robe émeraude, une devanture orange ou une buée verte dans une laverie automatique… Chez ce grand photographe, la couleur n’est pas un accessoire décoratif, c’est un besoin métaphysique voire vital. Un truc viscéral hérité d’un père qui travaillait dans une usine de produits photographiques. Il a passé plus de cinquante ans à traquer la lumière là où on ne l’attendait plus. Et en ce moment, on a vraiment besoin de lumière(s).
Le monde contemporain réel est un chaos sans nom. Des câbles électriques, des enseignes agressives, des passants pressés. Mais Gruyaert, lui, s’installe dans ce bordel et fige des compositions d’une perfection géométrique absolue. Chaque élément y trouve sa place exacte, au millimètre près. Le photographe confie être lui-aussi « quelqu’un de très nerveux qui s’épanouit dans la tension ».
Ses photos ne sont pas de simples poses tranquilles sorties de magazines de mode, mais plutôt des moments suspendues dans des halls d’aéroport ou des cafés d’Ostende. Admirer son travail, c’est accepter que le hasard puisse être d’une géométrie parfaite et c’est profondément apaisant.
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Ses clichés ne jugent pas. Ses personnages sont des citadins anonymes, saisis de dos ou de profil, dans la banalité du quotidien. Et pourtant, dans son œil, l’ordinaire devient théâtral, étrange, tendre, ou subtilement ironique. En redonnant une dignité graphique et une vibration chromatique divine au moindre coin de rue poussiéreux, Harry Gruyaert nous rappelle que le monde réel, pour peu qu’on daigne lever les yeux, est encore capable de nous émerveiller.
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Alors cet été, faites-vous du bien. Fuyez votre grisaille quotidienne. Foncez à Arles (ou chez votre libraire préféré pour choper le magnifique ouvrage édité par Textuel) et laissez-vous porter par les compositions de ce grand monsieur. Parce qu’au fond, quand on réapprend à voir la couleur, on peut sûrement mieux envisager un avenir plus apaisé.
« A Sense of Place », aux Rencontres de la photographie d’Arles (commissariat artistique : Géraldine Lay et Cyril Delhomme – co-production Gallery FIFTY ONE, Anvers), chapelle Saint-Martin du Méjan, du 6 juillet au 4 octobre.
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