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Le pire métier du monde : la seumence des agriculteurs
Qui veut devenir agriculteur la tcheam ? Sur le papier, la France semble le décor parfait pour ça : 49% du territoire de notre métropole est une zone agricole. Un terrain de jeu géant qui permet au pays de trôner en tête des puissances agricoles de l’Union Européenne avec un chiffre d’affaires de 88.2 milliards d’euros. Sauf que derrière cette jolie carte postale et les promesses de “souveraineté alimentaire”, la réalité frappe : en France, plus personne ne rêve de devenir agriculteur.
Pour trois agriculteurs qui partent à la retraite – et plus de la moitié des chefs d’exploitation le fera d’ici 2030 – un seul s’installe. Résultat, les champs ne courent pas les rues (enfin les champs, du coup) : la France a vu disparaître 100 000 fermes en dix ans (soit plus de 20% du nombre d’exploitations). On a mis ça sur le dos de l’exode rural, de la mécanisation post guerre mondiale, de l’agrandissement des exploitations. Et si le souci était ailleurs ? Et si c’était tout simplement un calvaire d’être ou de devenir agriculteur en big 2026 ?
Les dettes agricocollent au cucul
Devenir agriculteur, ça coûte cher. Même quand on hérite.
Dans les schémas de succession agricole traditionnels – comme c’est encore le cas en Allemagne ou en Angleterre – c’est l’aîné·e qui récupère les terres et les machines de ses parents. Sauf qu’en France, depuis le Code civil de Napoléon en 1804, le repreneur familial est contraint de racheter les parts de ses frères et sœurs. L’idée n’est pas mauvaise (bien qu’en tant qu’aînée de la famille ça ne m’arrange pas) mais quand derrière la structure n’est pas immédiatement (si ce n’est jamais) rentable et que l’oseille ne suit pas, les agriculteurs se retrouvent juste endettés dès leur premier jour.
Voilà qui explique en partie pourquoi de plus en plus de terres restent sans repreneur solvable.
Ce qui a ouvert la voie à ce qu’on appelle les installations Hors Cadre Familial (HCF) pour les personnes qui ne sont pas issues d’une famille agricole et n’héritent donc d’aucune ressource. Elles représentaient moins de 23% des installations en 2010 contre 39% en 2020 ; mais là-aussi, le bât blesse.
Ces nouvelles fermes s’endettent pour acheter des terres, du matériel, des serres, des systèmes d’irrigation, etc etc, tout en se réservant une trésorerie de résilience climatique. Là encore, si la structure n’est pas rapidement rentable, les agriculteurs sont destinés à courir derrière les dettes.
A ces coûts de lancement s’ajoutent ceux de production parmi lesquels l’essence et l’énergie en big inflation, mais aussi… engrais, pesticides et aliments pour animaux. Des coûts qui ont augmenté de 70.6% entre 2005 et 2022.
Certes, la Politique Agricole Commune (la fameuse PAC) entend compenser et subventionner certaines filières et certaines exploitations qui s’installent, preuve s’il en fallait que le modèle est vicié, mais elle fonctionne à l’hectare. Comprendre, plus une ferme est grande, plus elle touche. Ce qui favorise inlassablement les grandes exploitations.
L’un dans l’autre : c’est la crise pour les nouveaux venus. “Il n’y a pas une crise de vocation, il y a une crise de la possibilité de s’installer” résume Samuel Chabré, co-réalisateur du podcast Le monde paysan, mon père et moi. “En fait tu t’endettes sur 30, 40 ans, et tu auras entre le RSA et 1 500 balles pour 80h de travail par semaine”.
De plus en plus régulièrement, on entend ainsi parler de jeunes agriculteurs contraints de cumuler des CDD avec leur activité agricole pour réussir à faire tourner leurs machines.
En amont : les fournisseurs sous gros blé
Mais comment en est-on arrivé là ?
D’abord, la chaîne de valeur agroalimentaire, de la fourche à la fourchette, s’est complexifiée au vingtième siècle. Et plus un produit passe entre des mains (agriculteurs, négociateurs, coopératives, industriels, distributeurs…) plus il vaut cher. Mais cela ne profite pas de la même manière à tout le monde.
En amont de la chaîne de valeur agricole, les fournisseurs se remplissent les poches : ces vingt dernières années, les industries de matériel agricole ont gonflé les prix de 60%, et les engrais de 202.7% (merci la guerre en Ukraine et Ormuz). Et pendant ce temps-là Bayer et Syngenta, les rois des pesticides qui se délectent du vote de la loi d’urgence agricole prospèrent (allez donc jeter un oeil à notre interview de Fleur Breteau vous nous en direz des nouvelles)
En aval : un max d’oseille pour les industries agroalimentaires et les distributeurs
Les géants de la distribution et grosses entreprises agroalimentaires se font aussi des patates en or. Avec leurs centrales d’achat implantées à l’étranger, les filous échappent aux lois françaises, ce qui leur permet de faucher encore plus les petits agriculteurs en se faisant des marges de salopard (formulation non contractuelle).
À titre d’exemple, pour la vente d’une bouteille de lait, les entreprises agroalimentaires ont augmenté leur marge de 64% entre 2001 et 2022 et les distributeurs de 188%. Quand je vous disais que c’était des marges de salopard (“). Sur la vente de cette même bouteille de lait, les éleveurs ont vu leur marge baisser de 4% sur la même période. C’est l’effet ciseau : les coûts de production des agriculteurs augmentent et ceux de leurs ventes diminuent.
“L’agriculture, c’est l’endroit où le capitalisme se voit le plus” résume encore ce sage Samuel Chabré.
Raison de plus de prioriser la vente en circuit court quand on peut se le permettre. Elle permet une marge plus élevée pour le producteur, même si elle implique également une plus grande charge de travail.
Les agriculteurs pris en sandwich sauce capitalisme
L’État (main dans la main avec la FNSEA) pousse donc à un système agro-industriel productiviste écrasant sur son passage tout un monde agricole paysan et tout modèle alternatif.
“En 2026, tu t’installes direct dans ce modèle-là. Même si tu veux faire autrement, tu n’as pas les moyens de le faire. C’est un modèle où tu n’as pas le choix de creuser des mégabassines, de mettre des pesticides, d’avoir des ouvriers prolétarisés dans tes fermes. J’ai déjà des camarades qui arrêtent.”.
Des agriculteurs au pied du mur, qui subissent en plus les aléas climatiques (canicules, sécheresses, inondations). Cette année, les rendements ont été particulièrement catastrophiques. La quantité et la qualité ont été impactées, particulièrement dans la filière maraîchère : c’est donc la fin des haricots, mais aussi des choux, maïs, de la betterave etc.
Le vice-président de la FNSEA (= Fédération Nazionale des Supers Énormes Agro-industriels) estimait les pertes pour le monde agricole à environ dix milliards d’euros rien que pour l’été. Et si l’État promet de mettre du beurre dans les épinards avec son aide d’un milliard d’euros, il ne s’adresse pourtant qu’à une minorité d’agriculteurs assurés et ayant souscrit à l’Assurance récolte, jugée pourtant trop floue et trop chère par de nombreux agriculteurs.
Résultat : ceux qui ont les moyens ont de plus en plus les moyens, mais ils sont surtout de moins en moins nombreux. Dans le secteur de l’agriculture, les taux de pauvreté croissent, la dépression toque aux portes et statistiquement, les agriculteurs de 15 à 65 ans ont un risque de se suicider 30% supérieur aux autres catégories professionnelles en plus d’être surexposés à des risques de cancer. Un drame hautement bien illustré par Francis Récap au cas où vous l’auriez loupé.
Alors, toujours pas envie d’être agriculteur ?
Si ça vous scandalise, rendez-vous à Saint‑Pierre‑la‑Garenne pour dénoncer les ravages de l’industrie agrochimique et obtenir la mise à l’arrêt de ce site majeur de Syngenta, emblématique de l’impunité dont bénéficient les multinationales qui nous empoisonnent. Toutes les infos à retrouver ici
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