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Le bruit, une affaire de classe ?

Cet été 2026, le Canal Saint-Martin est devenu le théâtre de tous les fantasmes…. Ceux des ricains en goguette dont les reels ont envahi mon algo insta à coup de “THIS is the real Paris” “omg, french art de vivre” ; ceux des fafs du PAF qui à force de fixettes racelardes ultra médiatisées ont réussi à envoyer en gardav un mioche de 14 ans, armé d’un pistolet à eau. Et les miens ! En laissant traîner ma savate quai de Jemmapes au cœur de l’été caniculaire, j’ai entrevu la possibilité d’un autre Paris. Un Paris moins étriqué,  plus spontané et populaire. Quelle utopie ce canal où cohabitent amateurs de bières fortes et tièdes, cleans girls sous matcha, jeunes, vieux… Tous ensemble, barbotant dans une flotte à la couleur douteuse. 

4 août 2026
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Mais tututut, trêve de rêverie, la lecture d’un article du Monde sur “l’exaspération des riverains du Canal, en bataille contre la mairie”, m’a vite fait redescendre.

À Paris, le bruit, on n’aime pas ça. En tant qu’organisatrice d’événements de musiques électroniques et squatteuse de terrasse, mon expérience me l’a appris. Qui dit fun dans la ville dit au mieux main courante, au pire pétition de voisinage quand c’est pas carrément une association de riverains qu’il faut s’attendre à voir débouler, remontés comme des coucous, prêts à scander leur terrifiant cri de ralliement : “ON N’EN PEUT PLUS !” ou sa redoutable variante : “Y’EN A QUI BOSSENT”. Mais quand diable sommes-nous devenus si intolérants au bruit ? Qui choisit ce qui qualifie une nuisance sonore ? Face au bruit, sommes-nous tous logés à la même enseigne, avec Bernard Arnault ?

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Le bruit, “fléau social”

De la même manière que la perception des odeurs est une construction sociale (on vous en parlait ici), le bruit n’a pas toujours été considéré comme une agression justifiant les pires pétages de boulons en charentaises et les plus vives pulsions délationnistes.

Dans son article Le coq et le klaxon, ou la France à la découverte du bruit (1945-1975), l’historien Christophe Granger explique que les nuisances sonores, si elles ont toujours existé, deviennent un problème à résoudre à partir des années 50 (décennie de Sacha Distel et Annie Cordy, difficile de croire à la coïncidence…).

C’est à partir du début du XXe siècle qu’on commence à relever des plaintes groupées contre des sons de cloches trop matinaux, des sirènes ou les machines des buanderies et chaudronneries. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre Mondiale que se met en branle la “pacification sonore de la France”. “En peu d’années, médecins, biologistes et ténors de l’hygiène publique se chargent de faire du bruit un véritable fléau social universel.” détaille Christophe Granger – “Appliqués à fonder scientifiquement les vigilances, ils mettent en circulation de quoi légitimer l’horreur nouvelle du tapage.” À coup d’études, de mesures de décibels, de rapports et finalement de législations, on intègre que le bruit est mauvais pour la santé, qu’il perturbe l’ordre social, nuit à la productivité des travailleurs et à la paix des ménages.

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Mais qu’est-ce qui fait qu’un son devient un bruit ?

Tout le monde peut s’accorder à dire que le crissement d’un métro ou le hurlement d’une sirène en sont. Pour d’autres sonorités, c’est un peu plus subjectif : la techno à laquelle je peux dédier une écoute attentive va être considérée par certains comme du “boom boom”. Ce que je peux comprendre. Pour ma part, je suis trigger par les chœurs d’enfants, type Kids United, qui peuvent éveiller en moi une certaine forme de violence. Et justement, parlons-en, des enfants ! Ils sont très intéressants sur le plan du bruit : à quel niveau de décibels des mioches qui jouent joyeusement dans la rue deviennent “une nuisance” ? Quand les pleurs de bébés ont-ils commencé à être considérés comme du tapage, au point de vouloir dernièrement les exclure de certains lieux (mesure à laquelle je suis fermement opposée, je tiens à le dire, sauf pour les Kids United, eux il faut les mettre en taule) ?

Comme le résume Christophe Granger, « Ce ne sont pas les sons eux-mêmes qui changent de nature, mais le regard – ou plutôt l’écoute – que les sociétés portent sur eux. » Autrement dit, un son ne devient un bruit que lorsqu’une société décide qu’il est indésirable.

Alors permettez-moi de reformuler la question initiale :

QUI fait qu’un son devient un bruit ?

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Dans la seconde moitié du XXe siècle, ceux qui portent la révolution hygiéniste du bruit sont médecins, ingénieurs, avocats, architectes. En bref, pas les gus les plus en galère à la fin du mois. Et ceux sont eux qui vont “arracher le bruit à l’univers de l’aléa inévitable pour en faire un véritable problème de civilisation.”

Une affaire de classe

Les ploucs, ça parle fort.

La guerre contre le bruit ne s’arrête pas au tintamarre urbain : travaux, circulation, machines et clochers… Dans la seconde partie du XXème siècle, elle implique une évolution profonde des mœurs. “Le bruit, et plus exactement les conduites de bruit, informe désormais le tracé des grandes découpes sociales. Il distingue le raffiné et le vulgaire, le moral et l’immoral, le civilisé et l’incivil.”

Désormais, il sera mal vu chez les cadres d’aboyer sur leurs salariés, les bonnes mères de famille apprendront à tenir une ambiance feutrée dans la maisonnée et si emboucanement il doit y avoir sur la place publique, le couple civilisé saura l’opérer en chuchotant.

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Mais devinez qui ne va pas savoir la boucler ? Comme d’hab’, ces satanés pauvres ! “Tout comme, au milieu du siècle précédent, la puanteur des corps et des logis s’en est soudain venue désigner le pauvre, le bruit et les conduites de bruit identifient l’incivil, le sans‑gêne, l’individu grossier. Ils connotent celui qui ne sait pas se tenir ou qui, imagine‑t‑on pire affront, choisit d’ignorer les convenances collectives. Classes tapageuses, classes dangereuses, en somme.” On pointe le volume sonore dans les quartiers habités par les étrangers : Espagnols, Portugais, Algériens… Et on s’insurge contre les jeunes, leurs mobylettes et leurs transistors – devenus aujourd’hui scooters et JBL.

Inégalités dans les nuisances

Qui dit nuisances dit possibilité de recours pour les personnes qui en souffrent. Depuis 1949, il suffit que la tranquillité d’une seule personne soit troublée pour qu’une plainte soit recevable. Or, aujourd’hui comme hier, ce sont bien les moins fortunés qui sont le plus directement exposés aux nuisances sonores, comme le constate une étude Eurostat, relayée en 2023 par l’Observatoire des Inégalités. Pas parce qu’ils passent leur temps à brailler, mais pour des raisons simples d’urbanisme et d’architecture : “Les ménages pauvres vivent le plus souvent dans les grandes villes, avec un risque accru d’habiter près de grands axes routiers ou ferrés, voire à proximité d’un aéroport ou au-dessus de terrasses bondées. En moyenne en France, plus on est aisé, moins on risque de vivre dans un logement bruyant.”

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Pourtant, les revenus modestes sont moins susceptibles de faire d’une gêne privée un problème public, là où les plus aisés vont créer des associations, interpeller les élus, commander des expertises et saisir les tribunaux. Capital culturel, Bourdieu, tu connais, on y revient toujours…

Gentrifié = cher = mort ?

Si on reprend l’exemple du Canal Saint-Martin, les cartes de mesures sonores publiées par l’organisme Bruit Parif le prouvent : c’est bien une zone exposée à des bruits relatifs à la “vie nocturne”. Tout comme le sont les quartiers du faubourg Saint Denis, la Butte aux Cailles, le Canal de l’Ourcq. Ces zones ont pour point commun d’avoir été habitées autrefois par des classes ouvrières avant de connaître un renouveau artistique et culturel. Des quartiers traditionnellement bruyants du fait de leur activité industrielle, commerciale ou culturelle, qui ont connu une gentrification intense ces dernières décennies.

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Donc si on résume : les riches investissent dans des quartiers populaires vivants et animés par essence. Ils font grimper le prix des loyers, chassant indirectement les habitants. Les quartiers sont transformés, on y voit fleurir les coffee shops et bars à vin nat’ hors de prix. Et quand malgré tout persiste un semblant de vie populaire, comme cet été caniculaire au bord du Canal, les riverains montent au créneau. L’exemple est à Paris, mais les mêmes logiques sont à l’œuvre à Rouen, Lille ou Marseille.

La guerre du bruit est sociale, culturelle, générationnelle. Des associations comme Les Pierrots de la Nuit ouvrent dans la capitale un dialogue intelligent entre riverains et noctambules, pour préserver “la vitalité de la nuit”. Car défendre la nuit, ce n’est pas défendre le zbeul (ou pas que). C’est défendre le droit à des espaces publics ouverts où l’on puisse encore se retrouver sans claquer un verre à 12 balles. C’est accepter qu’une ville produise parfois des frictions. C’est rappeler à cette société vieillissante que sa jeunesse existe et que, comme elle, la ville est vivante. “THIS is the real Paris”, n’en déplaise à certains.

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