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J’ai essayé de prendre le contrôle de mes rêves

Et dire que j’ai passé 25 ans à dormir bêtement.

Par
Pauline Allione
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Un matin du mois d’août, je me suis réveillée avec l’étrange sensation d’avoir vécu un truc nouveau. D’après Google, je venais de faire un rêve lucide, soit un rêve pendant lequel j’avais conscience de rêver. J’étais en soirée avec des potes, je pouvais aller où j’en avais envie, décider de la playlist, parler à qui je voulais et certainement faire un tas d’autres choses bien plus intéressantes, mais trop émerveillée par ce nouveau mélange de conscient et d’inconscient, j’ai laissé filer cette chance.

Depuis, j’attends de revivre l’expérience pour faire tous ces trucs qui ne me sont pas venus à l’esprit cette nuit-là : voler, vivre dans l’appartement de Monica dans Friends, pécho Alain Delon (jeune et de gauche), me gaver de nourriture lors d’un festin de Poudlard… Mais mon premier rêve lucide étant arrivé à mes 24 ans, l’attente risque d’être longue avant de vivre le second. Au lieu d’attendre passivement, j’ai donc décidé de forcer le destin. Parce que oui, faire les rêves qu’on veut, avec un peu de taff, c’est possible.

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« Pour faire des rêves lucides, il faut avoir une bonne habileté à se souvenir de ses rêves. Cette habileté peut se développer mais cela prend du temps, c’est pourquoi la motivation est importante », me confirme Antonio Zadra, chercheur au Centre d’étude avancée en médecine du sommeil et professeur de psychologie à l’Université de Montréal. Pour une motivation gonflée à bloc, je rejoins le forum Attrape-Songes qui réunit une communauté de rêveurs expérimentés et débutants. C’est là que je trouve un tuto censé permettre d’induire des rêves lucides, que je m’applique à suivre à la lettre. J’entame un journal dans lequel je consigne tous mes rêves pour améliorer ma mémoire onirique et chaque soir avant de dormir, je me convaincs mentalement que « quand je rêverai, je serai lucide ». Mais surtout, je m’efforce de développer mon esprit critique à l’état de veille.

« SI VOUS N’ÊTES PAS CERTAIN D’ÊTRE EN TRAIN DE RÊVER, ALORS VOUS RÊVEZ »

« Il faut se demander au moins 10-15 fois par jour, « Est-ce que je suis en train de rêver ? » Si on prend cette habitude, cette habileté peut se transposer au monde onirique », m’explique le Professeur Zadra. Il existe ainsi ce que l’on appelle des tests de réalité, qui permettent de distinguer un rêve de la vraie vie : compter ses dix doigts, se boucher le nez, se pincer, essayer de passer un doigt à travers sa paume… À force de répétition, ce geste fera irruption dans le songe et le résultat, a priori différent, permettra de confirmer que l’on est en plein rêve. « Si vous n’êtes pas certain d’être en train de rêver, alors vous rêvez. Parce qu’à l’état de veille, la réponse est claire ».

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Les premiers jours ne sont pas très concluants : j’ai surtout l’air de développer des tocs à force de répéter les tests de réalité, qui n’ont pas l’air de vouloir apparaître dans mon sommeil. Axel, 28 ans et dormeur conscient depuis une poignée d’années, avait quant à lui obtenu des résultats rapidement. « Je me rappelle que les couleurs étaient particulièrement vives », rembobine-t-il pour me décrire son premier rêve lucide. Je suis sorti de chez moi par la fenêtre et j’ai essayé de m’envoler, mais j’ai fini par me balancer de lampadaire en lampadaire avec un fil, comme Spiderman ». À force d’entraînement, il maîtrise de mieux en mieux ses rêves : il s’essaie à la téléportation, se dote de pouvoirs magiques et se lance même dans les quêtes proposées sur le forum, avant de comparer ses résultats avec d’autres « onironautes ». « Je fais ça pour m’amuser, mais aussi pour voir comment l’inconscient s’inspire du réel pour bâtir les rêves. En ce moment, j’essaie de ramener des musiques dans mes rêves ».

DIFFÉRENTS DEGRÉS DE LUCIDITÉ

Je suis encore loin d’entendre Bande organisée dans mon inconscient, mais ma mémoire onirique s’améliore notablement et les matins où je ne me souviens de rien sont désormais rares. Au bout du neuvième jour, je fais même ce que l’on appelle un faux-éveil : je pense m’être réveillée, mais c’est seulement le décor qui vient de changer pour imiter ma chambre. Pendant que je rêvais de mon lit, Amélie, quant à elle, recomposait volontairement le Pôle Nord, curieuse de voir ce qu’allait fabriquer son inconscient. « J’ai vu un ours polaire et des glaciers, mais c’était bizarre parce qu’il y avait une zone tropicale à côté ». Si cette étudiante de 24 ans mène un tas d’expériences en dormant, elle utilisait au départ la lucidité de manière basique, pour échapper à ses cauchemars.

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Il existe en effet différents degrés de lucidité, et faire un rêve lucide ne signifie pas que l’on est maître du scénario. « Certaines personnes utilisent la prise de conscience pour se réveiller, tandis que d’autres ont accès à leur mémoire autobiographique, peuvent faire preuve de jugement et influencer le déroulement du rêve », m’indique le chercheur. Au fil de ses rêves, Amélie, alors âgée d’une dizaine d’années, a réalisé l’étendue de ses possibilités. « Je me souviens de rêves lucides où j’étais à l’école et quand je me rendais compte que je rêvais, je me mettais debout sur la table, j’insultais la maîtresse… Je faisais aussi apparaître mes hamsters lorsqu’ils mourraient dans la vraie vie pour leur dire au revoir ».

DES SENSATIONS QUASI RÉELLES

Après les adieux à ses animaux de compagnie, la jeune femme a convoqué des proches décédés, s’est expliquée avec des amis avec qui elle a été en conflit, et s’est mise au voyage et à la lévitation. « Quand on vole, on sent le vent, le poids de la gravité, c’est très réaliste », détaille-t-elle. « C’est vraiment quelque chose d’être immergé dans un monde virtuel onirique hyper convainquant, confirme Antonio Zadra. On bouge dans un espace en trois dimensions, on entend les voix des gens, on sent les températures et les douleurs physiques… Tout en sachant qu’en réalité, on est en train de dormir dans son lit ».

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Voyage, sexe, surnaturel, expérimentation ou simple observation… Accéder à la lucidité offre des possibilités quasi infinies et des sensations plus vraies que nature. Pour ma part, cela fait un mois que je m’évertue à devenir une rêveuse lucide et le moment est venu de rendre ce papier, mais je ne compte pas lâcher l’affaire tout de suite. D’ici là je retourne au lit, mes rêves idéaux ne vont pas se fabriquer tout seuls.