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Ça y est, on en a ras le cul. À tous les hommes qui revendiquent des idées de gauche mais qui avancent tranquillement leur agenda miso : on vous voit. On vous voit quand vous défendez vos potes agresseurs. On vous voit quand vous violentez votre copine, physiquement ou psychologiquement, que vous minimisez ou niez. On vous voit quand vous critiquez la soi-disant trop grande virulence des militantes. On vous voit quand vous vous moquez des féministes en discréditant la portée de leurs livres, de leurs podcasts. On vous voit quand vous ne bossez qu’en boys club. On vous voit quand vous harcelez des femmes sur les réseaux (ou dans la vie).
La bonne nouvelle, c’est que vos discours bernent de moins en moins de monde, même si certaines figures médiatiques masculines de gauche ont toujours pignon sur rue, comme le philosophe-sociologue Geoffroy de Lagasnerie, l’écrivain François Bégaudeau ou les streamers de la Zawa Prod. En juillet 2025, le premier enjoignait les féministes à ne pas “laisser libre cours aux affects spontanés” et à “prendre de la distance” par rapport aux affaires de violences sexuelles, comparant les militantes présentes en soutien à Gisèle Pélicot lors du procès des viols de Mazan à l’extrême droite. Le second, après avoir publiquement émis une infâme injure sexiste envers l’historienne Ludivine Bantigny, publiait en 2024 un essai dans lequel on pouvait lire ceci à propos des victimes de VSS : “Le “Je te crois” inconditionnel est insupportable pour cette autre raison qu’il substantialise la victime. Il la décrète victime avant même l’établissement des faits seuls à même d’en faire une victime.” Les derniers ont, en mai 2025, défendu leur streamer-star Dany Caligula, accusé de viols, le présentant comme un “ami” et évoquant un “contexte relationnel compliqué” ainsi qu’une “toxicité mutuelle” entre lui et son ex-compagne.
Des arguments régulièrement utilisés par les masculinistes. Normalement, on est contre. Mais là ça va, c’est la gauche.
Le masculinisme dans nos rangs, c’était justement le cœur du travail du sociologue Léo Thiers-Vidal, décédé en 2007. Celui-ci avait particulièrement étudié la manifestation de la misogynie dans les sphères anarchistes. Il notait ainsi, dans son texte “Libéralisme libertaire et anarchoféminisme : quelques éléments de réflexion”, que “la solidarité mâle” “fait que les hommes font quasi toujours front face aux femmes et au féminisme”. Il donnait l’exemple de l’humour, particulièrement parlant : “J’ai souvent entendu des hommes libertaires exprimer leur rejet du “politiquement correct” et revendiquer le droit à la blague sexiste, à l’insulte misogyne ou lesbophobe – au nom de la liberté d’expression. Pourtant, l’enjeu n’est pas tant la liberté d’expression que la solidarité masculine.” Ça, c’est pour Bégaudeau.
Se moquer et dénigrer les femmes, ça sert toujours aux hommes, quel que soit leur bord. Nos bros de gauche auraient tort de s’en priver.
Thiers-Vidal avait par ailleurs repris dans ses travaux une nomenclature du sociologue David Kahane, qui distinguait quatre types de ce qu’on pourrait aujourd’hui appeler “alliés du féminisme” :
Je sais bien que les bros de gauche ont plus d’un tour dans leur sac et qu’ils m’opposeront probablement que le féminisme est de plus en plus instrumentalisé à des fins racistes ou libérales. C’est vrai, mais ça n’a aucun rapport avec le sujet qui nous intéresse ici : leur violence et leur misogynie primaire. Némésis ne doit pas être une excuse à vos comportements de prédateurs.
Cordialement.
Dans un autre texte intitulé “Culpabilité personnelle et responsabilité collective : le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat comme aboutissement d’un processus collectif”, Léo Thiers-Vidal analysait ce comportement chez les hommes de gauche radicale comme la résultante de “l’absence d’une pratique de la responsabilité individuelle et/ou collective”. Il l’expliquait ainsi : “La socialisation de gauche implique souvent une projection de ce qui pose problème dans un autre abstrait – le système capitaliste, l’État, les multinationales – ou dans un autre concret – les patrons, les politiciens, les policiers. La rencontre avec le féminisme donne alors souvent lieu à une intégration de la critique féministe selon ce même mode : l’autre abstrait devient le système patriarcal, la socialisation genrée, l’autre concret, les machos, les violeurs. Cette culture politique désincarnée empêche alors souvent ces hommes de jeter un regard politique sur leurs propres pratiques, sur celles au sein de leurs propres collectifs ou organisations et sur celles au sein de leurs vies personnelles. Or cette culture politique désincarnée a une fonction politique précise : le maintien d’une culture politique masculine, c’est-à-dire servant les intérêts et les subjectivités des hommes hétérosexuels de gauche.”
Pour aller plus loin dans la pensée de Léo Thiers-Vidal, je me suis entretenue avec le philosophe Tanguy Grannis, spécialiste de son travail. “Ce que vous appelez masculinisme de gauche correspond chez Thiers-Vidal à l’anti-masculinisme désincarné. C’est l’intégration des critiques féministes par des hommes se déclarant pro-féministes, mais qui ne remettent pas en question leurs propres agissements dans la sphère privée, avec les femmes de leur entourage. Thiers-Vidal appelle cela une subjectivation idéelle. Ces hommes se voient sur le mode des idées : s’ils sont favorables à l’égalité, cela leur suffit et ils ne questionnent pas leurs pratiques matérielles.”
Ainsi, Léo Thiers-Vidal considérait-il comme rarissimes les hommes en mesure de s’intéresser au féminisme et d’agir en conséquence. N’en déplaise à nos adorés profem et performative males. “Pour s’engager réellement, un homme doit travailler à lutter activement contre le masculinisme. Il faudrait être anti-masculiniste plutôt que proféministe. Mais être proféministe est plus simple, car cela n’impose pas de lutter contre un système dont on bénéficie. L’anti-masculinisme est exigeant, puisqu’il suppose de trahir sa propre classe de genre, ce qui est lourd psychologiquement et matériellement”, résume Grannis.