Malgré le nombre important de femmes DJ que compte la scène électronique française, un manque de représentativité subsiste face à leurs homologues masculins. Leur présence – encore trop rare – derrière les platines de grands clubs ou en tête d’affiche de festivals, dissimule mal le sexisme latent du monde de la musique auquel elles font toujours face. R écit.
Le thermomètre doit monter dans les 40°C, facile. Sur l’étroite piste de danse saturée de chaleur du Chapiteau, des torses – parfois dénudés – s’agitent au rythme d’un remix de Blur. La musique est bonne, l’ambiance de ce milieu d’été aussi. Derrière les platines du club marseillais – la chose est assez rare pour être soulignée – pas un mec en vue. Ce soir, c’est le collectif Bande de filles qui est chargé de l’ambiance. De l’autre côté des enceintes, les trois DJ enchaînent les mix en se déhanchant avec la même énergie que celle de leur public.
Naajet, Léa et Arabella font partie de cette nouvelle génération de la scène électronique française qui compte replacer la question de la parité au cœur même de la fête. Avec leur collectif, les trois jeunes artistes se sont investies d’une mission complexe : réussir à créer de nouveaux espaces d’expression et de visibilité pour les femmes DJ en proposant des line-up 100 % féminin aux quatre coins de l’hexagone. Et elles ne sont pas les seules.
Avec la réouverture des clubs et le retour de la saison des festivals, l’épineuse question de la place des femmes dans le monde de l’électro est revenue sur le devant de la scène. Plus rarement programmées, plus facilement critiquées et moins bien payées, les artistes féminines restent moins considérées que leurs confrères masculins, malgré l’augmentation constante du nombre de femmes DJ sur le mercato du clubbing. Pour contrer ce phénomène, de nombreuses professionnelles – programmatrices, agentes, artistes – s’engagent seule ou à plusieurs et tentent de faire bouger les lignes.
« Tu mixes bien pour une fille »
Les chiffres ne mentent pas. Dans une étude réalisée entre 2013 et 2020 par la plateforme Female : Pressure, les datas récoltés sur les line-up de plus de 600 festivals internationaux révélaient un problème systémique : seulement 25 % des artistes programmés étaient des femmes, contre 65 % d’hommes. En huit ans, la part des performances féminines a malgré tout augmenté de 24 %, signe d’une évolution constante dans les mentalités des acteurs du milieu. Mais il reste que les femmes DJ sont encore trop souvent reléguées au bas de l’affiche. Hormis quelques grands noms – Nina Kravitz, The Black Madonna, Honey Dijon, Peggy Gou… – l’industrie musicale semble toujours préférer accorder sa confiance à des artistes masculins pour faire écouler des billets.
Comme la majorité des milieux artistiques, la scène électronique française et ses espaces festifs ne sont pas aveugles aux constructions de genre. Parce que le métier de DJ est étroitement lié à la technologie, les femmes en sont traditionnellement détournées : il faudrait croire que les machines et les ordinateurs seraient avant tout une affaire de mecs. Comme l’observait la chercheuse et auteure Rebekah Farrugia pour le magazine Trax, « les lieux communs voudraient que les hommes soient naturellement plus enclins à développer des compétences techniques alors que ces dispositions sont totalement construites. »
En se professionnalisant, les femmes DJ font également face à une constante remise en question de leur légitimité. Laissez trainer une oreille en club pendant qu’une artiste féminine performe et vous n’y manquerez pas : les commentaires sur son physique ou ses capacités finiront par être chuchotés quelque part dans le public. « De toute façon ça se voit, elle fait semblant de toucher les boutons », « la musique est pas ouf, mais elle est jolie donc ça passe », autant de phrases que le compte Instagram @tumixesbien s’applique à recenser pour dénoncer le sexisme ordinaire qui sévit aussi bien du côté spectateurs que de celui des professionnels.
Il aura fallu du temps à Sarah Gamrani pour surmonter son appréhension. « Pendant longtemps je me suis persuadée que je n’arriverai pas à mixer et que je n’y comprendrai rien, alors que j’ai une formation de musicienne. J’avais un stéréotype classique en tête : comment je vais faire avec tous ces boutons ? » C’est en observant son partenaire jouer et en s’inspirant d’Olympe 4000, une amie DJ, que la jeune toulousaine s’est lancée sous le nom d’Hawa Sarita. « Il y a quelque chose d’inspirant pour moi, à voir des femmes s’épanouir derrière des platines. C’est beaucoup plus simple d’avoir de l’ambition si on a des modèles auxquels s’identifier », explique-t-elle au téléphone.
Du Boys Club à la sororité
Avec l’arrivée de la pandémie et l’arrêt momentané de la fête, Sarah a voulu prendre le temps de s’interroger sur la sphère dans laquelle elle évoluait. De cette réflexion est né le projet Au-delà du Club, un ouvrage féministe et collaboratif qui explore le monde de la nuit à travers des perspectives d’artistes femmes et par la poésie. « Au début je me suis demandé avec qui j’allais pouvoir mener ce projet mais je me suis vite rendu compte que je n’avais que l’embarras du choix, constate-t-elle. Le premier préjugé qui circule c’est de penser qu’il n’y a pratiquement pas de femmes dans la profession. »
Les intermédiaires entre les artistes et la scène semblent être les principaux responsables de ce manque de visibilité. Labels, programmateurs et agences de booking sont encore à la traîne sur la question paritaire – dans leurs rangs comme dans leur sélection – malgré la volonté de certains de sortir de cette dynamique. Mais difficile de citer, en 2021, plus d’une ou deux directrices artistiques de clubs ou festival français tant les postes à responsabilité restent réservés aux hommes…
En lançant le collectif Imported il y a neuf ans avec son ex-partenaire, Charline Rico a dû briser ce même plafond de verre. « On a commencé l’aventure Imported avec des soirées qui nous permettaient de faire découvrir de jeunes talents de la House sur la scène parisienne. Dès le début, on m’a cataloguée comme “la meuf de…“ alors que j’étais à l’origine du projet. » Avec les années, Imported a évolué d’un collectif à une agence de booking pour enfin devenir un label. Malgré le succès, Charline a continué d’essuyer les réflexions sexistes. « Ça a mis énormément de temps avant qu’on me considère comme l’égale des hommes avec qui je travaille. Aujourd’hui, il arrive encore que je croise des artistes dont j’ai négocié le cachet qui me présentent comme l’ancienne copine de leur bookeur », déplore-t-elle. « Et ce n’est même pas une guerre d’égo, on demande juste un minimum de reconnaissance. »
Pour contrer les effets de ce « boys club », nombreuses sont les artistes féminines et programmatrices à se regrouper en collectif afin de proposer des soirées et des line-up plus diversifiés : Bande de filles, Vénus Club, Sœurs Malsaines et tant d’autres sont l’aboutissement de ces revendications féministes.
Avec leur programme mensuel sur la web-radio Rinse, les animatrices de l’émission Good Sisters – orientée sur la valorisation des minorités dans le paysage culturel français – ont réussi à s’imposer comme des actrices incontournables de la scène parisienne. Pour Andy 4000, DJ et co-animatrice du talk-show, les revendications qu’elle veut porter sont avant tout intersectionnelles : « On ne va pas se mentir, j’évolue dans un milieu majoritairement masculin et blanc. En tant que femme noire, ce n’est pas nécessairement là qu’on m’attendait. » En quelques années, la jeune artiste a réussi à se faire une place au soleil dans les soirées Yard et en tant que résidente chez Rinse, grâce à son approche éclectique de la musique électronique. « L’intérêt pour moi, c’est de faire danser les gens sur des musiques qu’on entend encore trop peu en club. La Baile Funk, l’UK Drill ou l’Afrobeat, c’est récent pour la scène parisienne mais ça a autant sa place que la house ou la techno. »
De la nécessité d’une fête inclusive
Malgré le fait qu’une partie de ses origines puise dans les cultures underground, noire et queer, la musique électronique a fini par échapper des mains des minorités pour devenir un business comme un autre, faisant du monde de la nuit un espace principalement dirigé par des hommes, souvent blancs et cis. « Mais il est nécessaire d’inclure tout le monde : les femmes, les queers, les racisés », insiste Andy, « parce que si on retrouve toujours les mêmes personnes derrière les platines, les soirées finissent par toutes se ressembler. »
Un avis que les organisateurs du Peacock Festival, à Paris, semblent partager. Pour cette édition 2021, la programmation a fait la part belle à l’équipe de Good Sisters en leur proposant de devenir curatrices d’une scène et d’en choisir les artistes. « C’est une forme de prise de parole que d’avoir pu décider qui allait mixer avec nous. On a pu mettre en avant notre communauté », se réjouit Andy.
Quant à la crise du Covid, elle aura au moins eu le mérite de forcer les programmateurs à chercher des artistes locaux pour remplir leur salle et leur festival. À Lyon, l’emblématique festival des Nuits Sonores proposait cette année une programmation quasi paritaire, pour cause d’un déficit en DJs internationaux. « Je crois aussi que les acteurs du milieu ont eu plus d’un an pour faire un état des lieux de leur écosystème et prendre du recul », constate Sarah Gamrani. En témoigne le rapport « Danser Demain », initié par l’association Technopol et visant à amorcer des réflexions sur le potentiel politique et inclusif des espaces festifs et à mettre en place des actions concrètes.
« La démarche positive, c’est de revaloriser toutes ces personnes qui sont traditionnellement mises de côté mais qui participent activement à l’attractivité de la scène musicale française, qu’il s’agisse de producteurs, d’associations, d’artistes ou du public », résume Andy.
Et aux détracteurs, à ceux qui agitent le chiffon rouge de la non-mixité et des dégâts de la discrimination positive, Sarah Gamrani sait quoi leur répondre. « J’entends souvent dire “pourquoi vous faites des projets seulement entre filles“ mais les espaces festifs ont besoin d’être reconquis par les minorités. » Avant d’ajouter, de bonne guerre : « À terme, je suis persuadée qu’on saura être plus intelligent.es et qu’on arrivera à créer des lieux où chacun d’entre nous se sentira pleinement intégré. »