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Entrevue : Raphaelle Macaron – De Beyrouth à Paris, dessiner l’effondrement
« Have some Arak[1] » sur une illustration dans mon feed Instagram qui m’accroche le regard. Les reflets bleus dans les cheveux de la jeune femme, la larme qui coule de son oeil, la bouteille vintage d’eau-de-vie libanaise : tout sur ce dessin m’interpelle. Je clique dessus et suis redirigée vers une page de crowdfunding Kiss Kiss Bank Bank qui m’annonce que cette affiche est en rupture de stock – comme toutes les autres de la page, hélas. Nous sommes mi-août 2020, cette affiche est l’œuvre de l’illustratrice Raphaelle Macaron. Cette campagne de financement doit panser les plaies de Beyrouth, où des explosions viennent de retentir, et de s’ajouter à la situation déjà instable du Liban.
Raphaelle Macaron est une illustratrice et autrice de BD. Elle a grandi et vécu au Liban jusqu’à ses 25 ans, et s’est installée en France, il y a cinq ans. Son portfolio est vaste et varié : des covers pour Acid Arab et Habibi Funk, des illustrations pour le New York Times, un album écrit avec Noël Mamère, et son travail avec Samandal Comics.
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L’art palliatif d’urgence
Dans ma déception provoquée par la rupture de stock des affiches « Have some Arak », j’ai toutefois vite compris que cela était une excellente nouvelle. Par téléphone, depuis son atelier d’artistes à Paris, Raphaelle me confirme le succès inattendu de cette campagne caritative improvisée. Elle devait rentrer au Liban au mois d’août, et se retrouve contrainte de rester ici, sachant toute sa famille et ses amis sur place. L’explosion a lieu dans le quartier dans lequel elle a grandi. Envahie d’un sentiment d’impuissance, elle cherche un moyen d’aider à distance. Elle pense alors à mettre des affiches qu’il lui reste en stock, et espère récolter quelques milliers d’euros qu’elle pourra reverser. Le succès est aussi immédiat qu’inattendu : tout disparaît en moins de trente minutes. Raphaelle et son petit-ami, Vincent Longhi du studio d’impression Studio Fidèle, comprennent alors qu’ils peuvent voir plus grand. Studio Fidèle lance l’impression de nouvelles affiches, et la campagne Kiss Kiss Bank Bank totalise aujourd’hui plus de quatre-vingt-dix mille euros, qui ont été reversés à l’ONG Impact Lebanon.
« Dans mon désespoir, je lui disais que je ne savais pas quoi faire de toute ma douleur. »
Raphaelle Macaron dédie déjà une partie de son travail à des projets engagés, et m’explique qu’elle voudrait poursuivre en ce sens. Dans ses actualités récentes, il y a Les Terrestres, album illustré et fruit d’un reportage de six mois mené par Noël Mamère et l’illustratrice. Ils sont tous deux allés à la rencontre des collapsologues en France, ces personnes qui se préparent à l’effondrement de notre société. Ce duo touchant tire avec humilité la sonnette d’alarme. Raphaelle m’explique calmement ce qu’elle observe : « On arrive à un moment où on se rend compte que le système de surconsommation et de capitalisme poussé à l’extrême ne tient plus. Ce système est basé sur le principe selon lequel les ressources sont infinies; or on arrive à la conclusion qu’elles ne le sont pas, et qu’elles arrivent même à leur fin. » Le journaliste écolo et la jeune illustratrice se réunissent autour de cette évidence, celle de la fin d’un monde. Ce n’est pas la fin du monde, mais un renouveau nécessaire.
Pour autant, Raphaelle m’explique qu’elle n’est pas prête à opérer des changements aussi radicaux que certaines personnes qu’elle a rencontrées pendant le reportage. Cela me rassure, car moi non plus. Le livre n’a pas vocation à être un manuel de bonne conduite, et elle ne s’érige pas en modèle à suivre. Elle y pose des questions et se heurte à ses propres contradictions, ce qui nous permet de nous y retrouver.
Dessiner avant que tout ne s’effondre
Raphaelle a toujours été concernée par les enjeux environnementaux, et c’est tout naturellement qu’elle a suivi Noël Mamère dans son tour de France. C’est ainsi qu’elle découvre les concepts d’effondrement et de collapsologie. Si la pop culture s’en empare de plus en plus ouvertement, l’idée de la fin de la société actuelle (capitaliste, industrielle, telle que nous la connaissons) n’est pas encore ancrée dans les esprits de tout le monde.
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On doit le néologisme « collapsologie » à Pablo Servigne, auteur et chercheur “in-terre-dépendant”, selon sa propre formule. Le terme apparaît seulement en 2015, dans son ouvrage Comment tout peut s’effondrer (Seuil), et désigne « l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle » et de ce qui pourrait lui succéder. Le concept est né en France et c’est encore ici qu’il rencontre le plus de succès. Une enquête publiée par l’Ifop en février 2020 titre même « La France : patrie de la collapsologie ?» et révèle que 65 % des Français sont d’accord avec l’assertion selon laquelle « la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir ». Parmi les causes, on retrouve l’urgence climatique en tête des raisons possibles, qui mènerait à un « délitement progressif des conditions de vie ». Le clivage se crée entre celleux qui appréhendent un monde d’après stressant et violent, et celleux qui espèrent un retour à une agriculture traditionnelle.
« La surconsommation et le rapport qu’on a au vivant et à la nature sont clairement malsains. »
Pour Raphaelle, la pandémie actuelle n’est qu’un symptôme de l’état désastreux dans lequel se trouve notre monde. En attendant de pouvoir retourner au Liban, l’illustratrice travaille dans son studio à Paris, se penchant notamment sur une nouvelle BD consacrée à son pays natal. Elle me confie que le scénario, écrit il y a quelques années, nécessite néanmoins quelques mises à jour. À suivre…
[1] “Bois donc un peu d’arak”