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Entrevue : Daphné B. – « Le maquillage dit beaucoup de notre société »

Dans son dernier ouvrage, l’autrice nous embarque dans une odyssée de la communauté beauté, de l’industrie du maquillage et des poudres dont on se farde chaque jour.

Par
Pauline Allione
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Adepte des poudres, fards et autres crèmes, Daphné B. peut passer des heures à regarder des tutos makeup ou à remplir son panier d’articles sur le site de Sephora. Poète, autrice et traductrice, la Montréalaise s’est interrogée sur ces produits qui remplissent sa salle de bain et ces textures qu’elle étale quotidiennement sur son visage pour en sublimer les traits. Que disent-ils d’elle, de son identité, de la société dans laquelle elle évolue ? Dans son dernier essai Maquillée, paru le 8 septembre aux éditions Grasset, l’autrice porte un regard inédit – et largement bienvenu – sur le maquillage, à la croisée de l’enquête, de la poésie et de la philosophie. Rencontre.

Pourquoi avoir voulu écrire un essai sur le maquillage ?

J’ai toujours été une grande consommatrice de maquillage, et quand je travaillais sur ma maîtrise, les tutos maquillage étaient un excellent moyen pour moi de procrastiner. C’est à ce moment là que j’ai découvert toute la communauté beauté sur les réseaux sociaux, et ses guerres en interne. J’étais super intéressée par le sujet, mais je ne trouvais rien qui en parle d’un point de vue sociologique ou intellectuel, alors que je trouvais que le maquillage en disait beaucoup sur la société contemporaine. On juge automatiquement le maquillage comme quelque chose de superficiel et l’on n’en parle jamais de façon sérieuse, mais c’est un objet technologique qui touche à plein de choses : l’identité, le féminisme, le corps…

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Tu compares beaucoup la communauté beauté à la société capitaliste. En quoi les deux se rejoignent-ils ?

Je ne crois pas que le maquillage soit par essence capitaliste, mais comme n’importe quel objet qui circule dans notre société, il le devient par défaut. La communauté beauté est intéressante parce qu’elle renvoie à une évolution plus contemporaine de notre système économique, ce qu’on appelle le capitalisme tardif. C’est un système mouvant qui change et qui tire notamment profit des médias sociaux pour vendre toujours plus, mais différemment.

Comment expliquer que les makeup gurus fédèrent des communautés entières ?

Il y a des YouTubeur·se·s ou Instagrammer·se·s que je suis de façon sincère, je ressens des émotions, j’ai l’impression d’avoir un lien affectif avec eux et ce qui se passe dans leur vie m’intéresse. C’est une relation à consommer dans le sens où ces personnes ne savent pas que j’existe, mais je consommer leur contenu me procure des émotions. Avec les médias sociaux et l’économie de l’influence, on est capable d’avoir un lien affectif avec des gens et les produits qu’ils nous vendent, ce n’est plus comme quand on faisait appel à des grandes entreprises. Là, on a affaire à des humains qui sont vulnérables, avec leurs qualités, leurs défauts et leurs failles.

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Dans ton livre, tu écris : « J’aimerais parfois faire comprendre et entendre à quel point ça me coûte, d’être cute. » Tu utilises l’expression “labeur de beauté” pour parler de ce travail quotidien, peux-tu expliquer de quoi il s’agit ?

Non seulement les produits de beauté coûtent cher, mais c’est une activité qui demande du temps, de l’espace et une certaine dose d’expertise. Il faut de la pratique avant de réussir le trait d’eyeliner parfait. Avant un rendez-vous romantique, on est très conscientes du temps que nécessite ce labeur : par exemple me doucher, me coiffer et me maquiller me prend minimum 30 minutes. Le labeur de beauté c’est tout ça, mais c’est aussi le temps que l’on passe à regarder des tutos, à faire du shopping en ligne, à se mettre en scène…

Ce travail n’est pas équivalent selon les genres, car même si des hommes se maquillent, ce sont surtout les femmes qui consomment ces produits. Le labeur de beauté peut aussi avoir des retombées économiques, parce que correspondre aux normes de beauté peut nous apporter des privilèges.

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Les tendances du nude et du no-makeup valorisent une utilisation du maquillage très discrète. Pour que le maquillage soit validé, doit-il être caché ?

C’est comme si on voulait être consciemment dupé·e·s, en désirant une beauté mais en occultant le processus de transformation qui a permis de l’atteindre. En guise de révolte, certaines personnes décident de ne jamais se maquiller, tandis qu’à l’inverse, d’autres se maquillent à outrance. Dans les deux cas, il s’agit d’une déviance de la norme et d’une forme de subversion.

Tu utilises aussi le terme selfie-ready. L’avènement du selfie et des réseaux sociaux ont-ils un lien direct avec notre utilisation du maquillage ?

Le maquillage et les réseaux sociaux s’interpénètrent parce que l’on va désirer la peau lisse et sans imperfection que les filtres nous renvoient. Au Québec, de plus en plus de produits de beauté font allusion aux réseaux sociaux. Certains fonds de teint promettent une couvrance équivalente à un filtre Instagram, ou il y a encore le fameux fond de teint de Rihanna qui avait défrayé la chronique avec ses 40 teintes, et qui s’appelait Pro Filt’r. Là encore, il y a cette idée d’un filtre passé sur la peau.

Qu’est-ce que le jailhouse makeup ?

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Ce sont des techniques que des prisonnières, notamment aux Etats-Unis, utilisent en prison, où elles n’ont pas, ou très difficilement, accès au maquillage. Elles vont détourner des objets du quotidien comme du café instantané, de la vaseline ou du Kool-Aid. C’est une façon de s’embellir, mais aussi de reprendre possession de leur corps dans un univers pénitentiaire qui dépossède les gens de leur humanité.

Le maquillage est considéré comme artificiel et futile, comme beaucoup de choses dites féminines finalement. Ce livre est-il un moyen de lui rendre ses lettres de noblesse ?

J’ai récemment entendu parler de “la contamination par le genre” : c’est l’idée que dès qu’un objet ou sujet est associé à un genre, comme le genre féminin, il est tout de suite dévalorisé. C’est le cas du maquillage auquel j’essaie de redonner ses lettres de noblesse, mais sans en faire l’apologie. Je pense qu’il s’agit d’un objet culturel très intéressant qui se trouve au carrefour de plein de discours : le racisme, le féminisme, l’économie… Et comme tout objet qui existe dans un système capitaliste, c’est une marchandise qui comporte aussi son lot de violences.

Que représente le maquillage pour toi ?

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Plus jeune, le maquillage a été un moyen de me composer un corps sexuel et d’accéder à une forme de féminité. Quand j’étais sugar baby, le maquillage était un outil de travail pour correspondre aux normes de beauté et être désirable. Au quotidien, il m’arrive souvent de me maquiller et de ne pas sortir de chez moi : comme le café pour certains, le maquillage est un rituel pour entamer ma journée. C’est une forme de méditation, un moment pour me recueillir, me recentrer sur moi et être proche de mon visage.

Je ne suis pas moins moi quand je suis maquillée que quand je me démaquille le soir. Dans un documentaire, la chanteuse Dolly Parton, qui porte toujours une grosse perruque blonde et que l’on n’a jamais vue sans, raconte que la personne que l’on voit sur scène n’est que l’une des facettes de son identité. Cela résume assez bien mon rapport au maquillage.