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Entrevue : Caroline Michel – « Tout le monde est susceptible de ressentir une pression sexuelle »
Charge sexuelle. Vous ne connaissez peut-être pas encore ce terme, mais beaucoup d’entre vous y ont certainement déjà été confrontés. Indices: sexualité dans le couple, plaisir, désir, contraception, MST… Pour faire simple, la charge sexuelle c’est devoir gérer seul.e tous les aspects liés à la sexualité dans son couple.
On en a discuté avec Caroline Michel, co-auteure avec Clémentine Gallot du livre La charge sexuelle qui vient tout juste de sortir en librairie.
Pour que tout le monde comprenne bien, peux-tu nous expliquer ce que signifie « charge sexuelle » ?
Très simplement, la charge sexuelle est l’addition de la charge mentale et la charge émotionnelle dans l’intimité du couple. Si on veut être un peu plus précis, rappelons que la charge mentale pour les femmes représente un poids quotidien lié à la gestion du foyer, à l’organisation et à l’anticipation (cuisine, enfants, ménage…). Quant à la charge émotionnelle c’est davantage la préoccupation de l’autre. Le fait d’être bienveillant, attentionné, soucieux de faire plaisir.
Donc quand on décline cette charge mentale et cette charge émotionnelle dans la sexualité, on obtient la charge sexuelle. Il incombe en général aux femmes « d’organiser » la sexualité. L’exemple le plus concret, c’est la contraception: il faut y penser… et la payer aussi, car le coût est rarement divisé par deux. Mais la charge sexuelle s’illustre également à travers le souci de l’autre et une panoplie de questions qui peuvent traverser les femmes comme: « est-ce qu’on fait assez l’amour ? », « est-ce que je réponds à ses désirs ? » ou encore « est-ce qu’on pimente notre sexualité comme il faut ? », etc. Jusqu’à tout mettre en œuvre pour que ça se passe bien, en cherchant comment satisfaire son partenaire, comment lui plaire, comment ne pas le froisser…
Comment se rendre compte qu’on porte une charge sexuelle ? Quels en sont les signes ?
C’est difficile parce qu’il n’est pas toujours simple de définir les contours de la charge sexuelle. Mais, souvent, la gestion de contraception nous aide à comprendre ce qu’est la charge sexuelle, parce que ce sont généralement les femmes qui s’en occupent – même si ça ne veut pas forcément dire qu’elles le vivent mal. Penser à avaler son comprimé tous les jours à 20 heures, ça peut être lourd. Se faire poser un stérilet aussi. Et pendant qu’on fait l’amour, il arrive que les femmes se demandent « oh mince, est-ce que j’ai bien pris ma pilule ? », et bien ce sont des exemples de charge sexuelle.
Mais la charge sexuelle n’est pas seulement la charge contraceptive. On peut aussi citer « la charge désir », ou le fait de veiller à répondre au désir du partenaire quitte à ne plus écouter le sien, de s’épiler ou de choisir des sous-vêtements que l’on estime appropriés pour plaire à l’autre. Il y aussi « la charge plaisir », ou le fait de prioriser le plaisir de son partenaire, de faire en sorte qu’il passe un bon moment, qu’il jouisse… D’un point de vue santé, la charge sexuelle, c’est aussi le fait de gérer la santé sexuelle du couple, soit les rendez-vous chez le médecin ou le sexologue, le dépistage… Il n’est pas toujours évident de savoir si oui ou non, on porte cette charge. En tout cas, les questions à se poser restent « à quel point cela me pèse ? » et « est-ce que je prends soin de ma vie sexuelle à moi, est-ce que je pense assez à moi, à mon désir, à mon plaisir ? ». Car dans la charge sexuelle, il y a la « fatigue » à tout devoir penser, mais aussi le fait de se sentir responsable du bien-être sexuel du couple jusqu’à en oublier son bien-être sexuel à soi.
Comment faire pour que cette charge sexuelle soit moins lourde à porter ?
Il faut d’abord se rappeler qu’il y a beaucoup de choses que l’on fait par automatisme. La charge sexuelle est le résultat d’une construction sociale et personnelle. On s’épile parce qu’on a toujours entendu qu’il fallait s’épiler. Il faut donc questionner ses habitudes, ses réflexes, mais aussi ses propres croyances. Par exemple, beaucoup de femmes pensent encore que les hommes ont tout le temps envie de faire l’amour et que leur sexualité relève même d’un besoin physiologique, alors elles font tout pour être « à la hauteur », quitte à ne pas questionner leur désir, notamment parce que le désir féminin, lui, a toujours été décrit comme mystérieux, bancal ou encore purement cérébral.
Alors pourquoi ne pas repartir à zéro? Oubliez tout ce que vous pensez savoir sur la sexualité, tous les « il faut » et faites ce dont vous avez envie ! Vous pouvez aussi questionner votre partenaire, ça n’est pas toujours facile, mais il faut agir, passer à l’action.
D’où vient cette charge sexuelle ? De notre histoire ? De notre éducation ?
Globalement, ça vient d’une domination masculine, d’une éducation genrée.
Quand tu es une petite fille, on te dit que tu dois plaire, être bienveillante, ne pas déranger, alors tu fais tout pour être parfaite. Le regard des autres prend une place très importante. Et l’école en rajoute une couche : pendant les cours d’éducation sexuelle, ou plutôt de SVT, on parle le plus fréquemment du corps de la femme seulement par le prisme de la reproduction, même si les choses tendent à changer aujourd’hui. Il y a encore quelques années, on ne parlait jamais du clitoris parce que cet organe dédié au plaisir féminin ne joue aucun rôle dans la procréation. Alors que chez les hommes, on évoque davantage le plaisir. Toute cette éducation fait que les femmes ont toujours été un peu dépossédées de leur plaisir et de leur désir. Elles ont grandi avec l’idée que leur plaisir ne comptait pas vraiment, ou moins que celui des autres, si bien qu’elles pensent donc davantage à celui de leur partenaire.
Et les hommes, ont-ils eux aussi une charge sexuelle ?
Souvent, on accuse les hommes, un peu comme s’ils n’étaient pas assez attentifs à leur partenaire. Je pense que les hommes ont aussi leur charge sexuelle, même si elle est différente et davantage racontée. Pour les hommes, la charge sexuelle est fortement liée à la performance : est-ce que je vais bander, est-ce que je bande assez, est-ce que je vais tenir ?
La différence, c’est certainement qu’on en parle davantage, qu’on comprend mieux cette charge, qu’on la trouve « déplorable ». Alors que la charge sexuelle portée par les femmes est rarement évoquée, et souvent considérée comme « normale » comme s’il était communément admis que les femmes passent des heures à s’épiler et à se faire jolies pour plaire…
Je pense que les hommes ont un rôle à jouer dans la charge sexuelle que portent les femmes, ne serait-ce que dans la communication. Un mec peut rassurer en disant à sa compagne, par exemple, « mais, en fait, moi je n’attends pas que tu t’épiles ». C’est intéressant d’en discuter parce que nos croyances nous poussent à penser à la place de l’autre, à répondre à des normes.
D’avoir mis un mot sur ce que ressentent les femmes, ça va les aider ?
Je crois vraiment que mettre des mots sur les choses, ça aide. Il y a un vrai pouvoir des mots, qui permettent de prendre conscience d’une réalité. Autour de moi ça a été un déclic, les nanas ont été soulagées de voir qu’elles n’étaient pas seules à ressentir cette charge sexuelle. Elles étaient soulagées de voir que c’est une réalité, que ça existe vraiment.
Chez les couples homosexuels, c’est pareil ?
Au vu des témoignages que l’on a récupérés, on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de plus positif, les femmes sont un peu plus détendues, elles sont moins sous pression.
Ce qui ressortait c’est que, dans un couple lesbien, les femmes se sentent moins jugées et que les hommes, entre eux, ont beaucoup moins de pression à réussir, à épater.
Mais tous les cas sont dans la nature. Une amie bisexuelle nous a confié qu’elle avait souvent peur de ne pas être bien épilée quand elle rencontrait des nanas. Ce n’est pas étonnant parce que c’est toujours la même éducation, que tu préfères les filles ou les garçons: finalement, les codes de la séduction envahissent tous les esprits. Tout ça, c’est une question de pression, et cette pression, nous sommes tous susceptibles de la croiser un jour ou l’autre, à force d’entendre que oui, il faut réussir sa vie sexuelle, il faut se masturber, il faut tester des choses, pimenter son intimité, etc.
Pourquoi devrions-nous lire votre livre ?
Je pense que ce livre fait réfléchir et peut générer des déclics. Ça peut être intéressant pour commencer à établir un dialogue avec son partenaire, ça peut donner des ficelles. Je le conseillerais autant à un homme qu’à une femme en espérant que les hommes y soient sensibles aussi parce que je pense qu’ils peuvent apprendre des choses.
Les femmes, on les bombarde d’informations sur la sexualité, les hommes moins. Alors adressons-nous à eux avec ce livre.
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La charge sexuelle ; désir, plaisir, contraception, IST… encore l’affaire des femmes de Clémentine Gallot, Caroline Michel.