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Entretien avec Gabrielle Richard : l’école est-elle une fabrique de petit.e.s hétéros ?

Le livre de la chercheuse québécoise, « Hétéro, l’école ? », vient de sortir en France.

Par
Maëlle Le Corre
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Un matin pluvieux de février, je retrouve Gabrielle Richard dans un café de la rue Vaugirard où elle a ses habitudes. La chercheuse québécoise vient de sortir Hétéro, l’école ?, un petit livre mauve à glisser entre toutes les mains, et peut-être plus particulièrement celles des enseignant.e.s. Elle y dresse un constat sans appel : l’école du XXIème siècle continue de véhiculer des injonctions à l’hétérosexualité, tout en validant et en reproduisant des normes de genres binaires et des inégalités. Dans une France où parler de genre et d’éducation sexuelle à l’école est quasi mission impossible sans risquer de réveiller les réacs de tout poil, ce livre fait du bien et surtout, donne des clefs pour repenser l’école et la rendre plus accueillante pour les jeunes LGBTQI. Rencontre avec son autrice.

Début 2019, l’autrice et militante féministe Valérie Rey-Robert a publié Une culture du viol à la française. Penses-tu qu’il est juste de parler d’une « culture de l’hétérosexualité à la française » ?

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Il y a définitivement un tabou autour de la question du genre à l’école qui est spécifique à la France pour une panoplie de raisons, mais qui est révélée par l’actualité récente avec les ABCD de l’égalité (un dispositif expérimental visant à lutter contre les stéréotypes de genres à l’école lancé puis retiré en 2014 après une opposition très virulente des mouvements conservateurs, ndlr). J’aime utiliser les termes d’ « idéologie hétérosexuelle » à l’école, ne serait-ce que parce qu’on entend souvent dire qu’il y a une « idéologie », une « théorie du genre » et j’aime bien montrer l’autre pendant : si l’école véhicule des normes, s’il y a bien une idéologie véhiculée par l’école, ce n’est pas celle qu’on croit, c’est bien celle de l’hétérosexualité qui ne dit pas son nom. Il y a aussi l’aspect de la conformité aux attentes de genre qui est très important.

Je suis souvent appelée à intervenir auprès des enseignants. Au Québec, on tape à la porte des établissements scolaires, on dit qu’on fait de la lutte contre l’homophobie et la transphobie et on nous dit « Venez ». Ici, en France, ce n’est pas le cas : on frappe à la porte et on dit qu’on vient parler d’égalité filles/garçons pour pouvoir entrer. On va pouvoir parler des normes de genres, de la question de l’hétérosexualité, mais la porte d’entrée laisse entendre qu’il y a des choses qui ne sont pas possibles en France. Je ne me vois pas dire à l’Éducation nationale qu’il faudrait mettre en place un programme de lutte contre la transphobie, bien que ce soit explicitement mentionné dans leur récente campagne ; il y a une marge entre ce qui est dit formellement et ce qu’on est prêt à accueillir dans les établissements, du fait de cette frilosité sur la question du genre.

« C’est souvent à l’école que les jeunes LGBTQI apprennent leur anormalité. Pourquoi ? Parce qu’on la leur enseigne. »

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Dans ton livre, tu écris cette phrase qui, à mon sens, résume parfaitement les conséquences de l’absence des questions LGBTQI à l’école : « C’est souvent à l’école que les jeunes LGBTQI apprennent leur anormalité. Pourquoi ? Parce qu’on la leur enseigne. »

C’est paradoxal, oui. Je cite aussi Adrienne Rich qui parle de ce moment où on n’est pas représenté.es : « Quand quelqu’un avec l’autorité d’un enseignant décrit le monde et que vous ne vous y retrouvez pas, il y a un moment de déséquilibre psychique, comme si vous vous regardiez dans le miroir sans vous y voir. » Toutes les personnes LGBTQI que je connais comprennent cette citation car elle fait écho à leur histoire. Dans mes travaux, j’essaie de faire que les personnes hétérosexuelles et cisgenres comprennent ce qu’elle veut dire : c’est quoi le vécu scolaire d’une personne qui ne se voit jamais représentée, ou bien seulement dans des contenus parcellaires, rarissimes et pathologisants ? Qu’est-ce que ça implique en termes de construction identitaire pour les jeunes LGBTQI ou en questionnement ? Je veux expliquer ce silence et l’impact assourdissant de ce silence. C’est un exercice difficile mais qu’on doit faire l’effort de faire.

Il y a une frilosité en France à parler de ces questions parce qu’on dit que c’est du communautarisme, que ça ne concerne que certaines minorités.

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Il y a une frilosité en France à parler de ces questions parce qu’on dit que c’est du communautarisme, que ça ne concerne que certaines minorités. Moi, ce que je veux faire, c’est ne pas expliquer le vécu de ces jeunes marginalisé.es sur le plan de l’orientation sexuelle ou l’identité de genre à une majorité hétéro et cisgenre, mais faire la démonstration que les normes sont dommageables pour ces jeunes-là et aussi pour l’ensemble des jeunes. C’est gagnant pour tout le monde. Donc ce n’est pas qu’un sujet minoritaire !… et quand bien même, ce serait légitime d’en parler.

Dans le livre, tu livres plein d’observations, d’études et de témoignages. Mais une fois que tu as montré ce qui ne va pas, tu proposes aussi des solutions, des outils, et tu prônes la pédagogie critique des normes, par exemple.

La pédagogie critique des normes, ou pédagogie queer, va porter notre attention sur la norme : au lieu d’étudier les minorités, pourquoi elles sont spécifiques, on va bifurquer notre regard sur l’hétérosexualité, la blanchité, sur ce qui est rendu invisible, ce qu’on prend pour acquis. On va regarder les normes, les questionner, puis on va se demander comment elles sont véhiculées, comment elles favorisent certains groupes de personnes au détriment d’autres. Cette prise de conscience n’a pas besoin d’être très complexe et coûteuse à mettre en place. Il y a des exercices à échelle humaine, des trucs très pratiques à mettre en place, avec lesquels on peut réfléchir avec des jeunes de tous les âges. Des gens comme toi et moi, on n’a probablement pas eu cette prise de conscience sur les questions LGBTQI à l’école mais à d’autres moments. Il faudrait systématiser ces questions-là, les implanter en milieu scolaire.

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