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Entrevue : Axelle Jah Njiké – Contre le silence assourdissant de l’inceste
À 11 ans, Axelle est victime d’un viol « sur le canapé du foyer familial ». Sa vie bascule, les livres la sauvent. Depuis, elle écrit pour développer son imaginaire, pour aider d’autres femmes à franchir le cap. Féministe, promotrice du plaisir féminin et grande défenseuse des droits des victimes de violences, elle a dévoilé en novembre dernier un podcast qui parle notamment d’inceste au sein des communautés noires, « La Fille sur le canapé ».
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C’est puissant, brutal et cru. Ça ne s’écoute pas d’une traite. J’ai versé des larmes à la fin, comme Axelle Jah Njiké pendant notre (longue) interview. De mon côté, je n’en menais pas large non plus. Entrevue mémorable.
À quel moment as-tu ressenti le besoin de raconter ton histoire ? Et celles d’autres femmes noires ayant vécu l’inceste ?
Je fais partie des 81% de personnes qui déclarent avoir été violentées durant leur enfance. J’ai relaté mon expérience à plusieurs occasions depuis 3 ans dans différents médias, dans des événements autour du « care » destinées à des personnes afrodescendantes. En août 2017, deux mois avant #metoo, j’ai proposé à un producteur de podcasts bien connu « La Fille sur le canapé ». On m’a répondu que le récit était trop dur.
- Quel est le but de ton podcast ?
De faire entendre ces récits, nos récits, d’énoncer les choses et d’être la voix de celles qui ne peuvent pas encore s’exprimer au sein de nos communautés. La façon dont j’aborde la question fait aussi écho à des personnes issues d’autres communautés, qu’elles soient maghrébines, asiatiques, blanches… Le fait que ça concerne le vécu d’une personne noire n’empêche pas les autres victimes de s’y retrouver. Les récits se ressemblent beaucoup, malheureusement.
- As-tu reçu des échos suite au lancement de ton podcast ?
Ceux des victimes sont touchants, pudiques, et très douloureux pour moi. C’est vertigineux de nous voir si nombreuses à avoir vécu ces agressions aux mêmes âges, sans avoir été accompagnées comme il le fallait. Ça donne de la force à celles qui s’engagent dans un parcours de reconstruction, c’est déjà très bien.
Personnellement, j’ai parfois du mal à réécouter certains épisodes. Même si l’histoire n’est pas la nôtre, quand on a vécu ça, il y a quelque chose de particulier qui se passe dans nos corps : on sait de quoi la personne parle.
- De ton côté, comment l’as-tu vécu ?
Le plus compliqué reste le premier épisode, celui où je raconte mon histoire. Je ne m’étais jamais entendu le raconter auparavant. Dès la première phrase, j’ai interrompu l’écoute et je me suis mise à pleurer. C’est une chose d’écrire son récit mais c’est autre chose d’entendre sa propre voix le raconter. D’un coup, je l’entendais, cette enfant que j’étais au moment où j’ai été agressée. Comme le dit l’autrice Karine Tuil dans son livre Les choses humaines : « Dans les agressions sexuelles, redire c’est revivre ». C’est la raison pour laquelle, parmi les activistes, on est de plus en plus réticentes à ce qu’on demande systématiquement aux victimes de répéter leurs récits. Il faut qu’on interroge un peu plus les agresseurs.
- As-tu eu d’autres retours marquants ?
J’ai également eu des retours de la part de femmes n’ayant pas vécu l’inceste. Elles me demandent souvent comment j’ai fait avec ma propre fille et comment appréhender cette question avec leurs enfants. J’ai abordé la question de la parentalité avec chacune de mes invitées dans le podcast mais on n’a pas pu garder cette partie. C’était fascinant, les réponses étaient diverses : moi, je voulais avoir une fille alors que pour d’autres, c’était inimaginable, elles étaient beaucoup plus à l’aise avec un garçon. Fabienne, qui témoigne dans l’épisode 4, est mère de quatre filles. Elle m’a expliqué que ses grossesses étaient très compliquées. C’est au bout de la quatrième qu’une sage femme lui a demandé s’il lui était arrivé quelque chose, et elle a fait le lien. C’est un facteur qui a un fort impact sur les grossesses. Par la suite, ça peut continuer à parasiter les relations avec leurs filles. Mais on en parle encore si peu. Je suis persuadée que même si on ne leur raconte pas ce qu’on a vécu, nos enfants le savent quand même. Ça a été le cas avec ma fille, elle l’avait deviné avant que je lui en parle.
De quelle façon as-tu décidé d’éduquer ta fille?
J’ai choisi d’établir une communication perpétuelle avec elle, sur tous les sujets. Je lui ai donné tous les outils pour qu’elle comprenne comment son corps est fait, quelle sensation elle pouvait ressentir, qu’elle ne se laisse rien imposer par quiconque et de veiller à toujours prendre en compte son plaisir à elle , et son droit d’expression dans ce domaine, comme dans tout le reste. C’était une éducation où je prenais en compte la personne qu’elle était susceptible de devenir, pour qu’elle soit à l’aise avec elle-même et la personne qu’elle allait devenir. Autant de choses qu’on ne m’a jamais appris à l’enfance et à l’adolescence. Je ne voulais pas faire de mon agression le centre de mon récit, ça aurait été faire gagner mon agresseur.
Comment t’es-tu construite à la suite de ce traumatisme que tu as vécu ?
C’est la littérature, et en particulier les autrices noires, qui m’ont aidée. Alice Walker, Toni Morrison, Maya Angelou et d’autres, dont je cite des extraits dans le podcast. La littérature m’a permis de nommer des choses, et à un moment donné j’ai été en mesure d’écrire mes propres textes.
La littérature érotique, elle, m’a permis d’apprivoiser mon corps après l’agression. Les extraits de textes qu’on entend à chaque épisode du podcast ne sont pas là pour faire joli ! Je voulais offrir deux portes d’entrée pour le public : la réalité à travers les témoignages et la fiction avec les lectures de textes.
Dans ton podcast, il est évoqué la notion de famille étendue que l’on connaît au sein des communautés africaines et diasporas noires. Selon toi, cela joue t-il un rôle particulier dans la façon dont l’inceste est vécu par les victimes ?
Les fameu.x.ses tontons et tantines qui n’ont aucun lien de sang avec toi et que tu appelles comme ça à cause de la tradition et du droit d’aînesse. A hauteur d’enfant, tu penses quand même que ces gens-là font partie de ta famille puisqu’ils te sont présentés comme tels. Or, cela induit une proximité affective avec l’enfant validée par les parents.
Maintenant que j’y pense, peut-être que des personnes noires n’ont pas osé prendre la parole sous le hashtag #metooinceste car elles se sont posé la question de la légitimité, se disant que leurs agresseurs n’étaient pas vraiment des gens de la famille car iels n’avaient aucun lien de sang. Je considère qu’il y a une circonstance aggravante car iels sont accueilli.e.s comme des membres de la famille.
Pour moi, c’est tout de même de l’inceste. Car tu vas les recroiser dans ton environnement familial, dans des fêtes. Ça pourrait ne pas relever de l’inceste si ces gens disparaissaient de ta vie avec le temps. Il serait bon d’élargir les définitions.
Que penses-tu de la vague #metooinceste qui déferle actuellement sur Twitter en France ? Tu t’y attendais ?
Non, je ne suis pas du tout surprise ! Quand on est au fait de la situation, il n’y a absolument rien d’étonnant. Selon une récente enquête de l’association Face à l’inceste, un.e Français.e sur dix a été victime d’inceste ( soit 6.7 millions de personnes) et l’inceste représente 50% des violences pédocriminelles, des agressions ou viols commis sur des mineur.e.s. Si on prend une classe de 30 enfants, on pense que 2 ou 3 enfants ont été victimes d’inceste. Et encore, combien passent sous les radars ? Ce qui me choque, ce sont celleux qui ont l’air de découvrir le phénomène alors que c’est extrêmement répandu !
Qu’est-ce que ça suscite/réveille comme émotions chez toi ?
Je me demande si on va enfin nous écouter, nous entendre. Les victimes, les enfants, n’ont pourtant jamais cessé de parler. Ignorer la question, c’est donner de la puissance aux agresseurs. Nos silences les protègent. C’est révoltant !
Eva Thomas ne cesse d’en parler depuis 35 ans. Quelle patience ! Mais je sais pourquoi elle continue, pourquoi on s’exprime encore. On le fait pour permettre de préserver de potentielles futures victimes, aider celles qui le vivent et convaincre des gens que ces réalités existent et qu’ils peuvent changer les choses.
Crois-tu que cela va changer quelque chose ?
Je ne crois que ce que je vois. Des paroles, des tribunes, j’en ai soupé. Maintenant, je veux des actes. J’espère de tout coeur que ça va changer quelque chose.
L’inceste est, hélas, encore un sujet tabou dans notre société. Qu’en est-il de l’inceste vécu par les personnes noires ? Penses-tu que ce soit encore plus tabou ?
Sous le hashtag #Metooinceste, un tweet m’a interpellée :
Il m’a plongé dans une rage dont je ne me croyais plus capable. Une fois calmée, je l’ai placardé sur mon mur car il me paraissait inadmissible de le laisser passer. Pour commencer, une agression sur enfant commis par un membre de sa propre famille n’a rien de drôle. À cela s’ajoute une violence foudroyante pour les personnes noires qui sont concernées car, au regard de ce tweet, elles n’existent pas. Pour celui qui a fait ce tweet, ça veut dire que c’est une histoire de blanc.hes. Les afrodescendant.es, asiatiques, maghrébin.e.s sont concerné.e.s est car iels sont aussi français.es. La cellule familiale est partagée par tous ces gens. Ce n’est pas une affaire d’appartenance culturelle ou sociale, il s’agit d’une domination qui permet de prendre possession du corps de l’enfant, de coloniser son esprit et de porter une marque indélébile qui perdure toute sa vie.
- Qu’aimerais-tu dire aux victimes qui ont la force de témoigner actuellement grâce à #metooinceste ? Et à celles qui n’oseront jamais ?
Que ces personnes aient témoigné ou pas, j’espère que lire les récits des autres leur apprend qu’elles ne sont pas seules et qu’elles ont le droit de se pardonner de s’être crues fautives et indignes d’amour. Je vous crois, je vous vois et je suis désolée pour ce que vous avez vécu.
Qu’aimerais-tu dire à celles et ceux qui savaient/savent mais n’ont rien dit, rien fait ?
Dans l’épisode 8, je voulais parler de la responsabilité de l’entourage. Ce que dit Sokhna Fall, anthropologue et vice-présidente de l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie, c’est qu’on fait encore tout peser sur les épaules des victimes et on s’intéresse peu aux agresseurs. On occulte aussi totalement les autres proches. Pour moi, les complicités sont criminelles. Si l’on prétend vouloir prévenir les agressions, on devrait se poser la question suivante : est-on prêt à dénoncer les adultes qui agressent un enfant voire notre enfant ? Si c’était le cas, on mettrait peut-être plus de moyens dans le soutien aux victimes et l’éradication de ce fléau. Celleux qui me préoccupent également sont les femmes et les hommes qui n’ont pas été confrontés à cette situation. Est-ce qu’iels seraient capable de défendre l’enfant de leur entourage si l’agresseur était un oncle, une tante, un beau-père, belle-mère ? Croirait-il leur propre enfant si ça arrivait ? Est-ce que l’enfant pourrait compter sur elleux?
Un mot de la fin ? Une chose que tu aimerais ajouter ?
Quand on parlait des communautés noires, j’aimerais ajouter l’injonction à la loyauté communautaire qui muselle les victimes et qui retarde aussi leur prise en charge. A défaut d’être vues, considérées, soutenues ou aidées, elles restent en grande souffrance, double peine non seulement au sein de la communauté mais aussi de la discussion globale sur les violences. Il faut changer ça. Ces questions-là doivent trouver leur place au sein de leur communauté, maintenant. Ce serait bien qu’on ne loupe pas le coche. Il serait aussi temps de se questionner et de revoir la place de l’enfant, en tant que sujet politique qui a des droits, et sur le rôle que joue le socle qu’est la famille dans toutes sociétés.