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Inceste : Lettre à celles et ceux qui savaient

Le #balancetonporcdefamille me démange depuis #metooinceste.

Par
Daisy Le Corre
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Ça y est. La vague #metooinceste déferle sur la France depuis ce samedi 16 janvier 2021. On s’y attendait depuis quelques temps, on entrevoyait un tsunami. Depuis, on ne compte plus les milliers de témoignages sur Twitter, aussi terribles que libérateurs. Impossible de lire tous ces messages sans avoir la gorge qui se noue. J’espère que Camille Kouchner est fière d’elle. C’est grâce à la parution de son livre, La Familia Grande où elle accuse son beau-père Olivier Duhamel d’avoir abusé de son frère, que l’élan a été donné. Quelle force. Il n’en fallait pas plus aux militantes du collectif #NousToutes pour lancer le hashtag #metooinceste. Twitter donne des ailes, littéralement.

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Si la parole est actuellement aux victimes, du moins à celles qui osent témoigner et qui en ressentent le besoin, je ne peux m’empêcher de penser à celles et ceux qui « savaient ». Comment s’arranger avec sa conscience actuellement face à un tel déferlement d’abus commis en toute impunité, jusqu’ici ? Comment continuer à faire semblant ? C’est à vous que je m’adresse aujourd’hui.

Le #balancetonporcdefamille me démange depuis #metooinceste. Il suffirait d’un clic pour tout faire valser. Vous devez sentir le vent tourner, vous aussi, vous qui saviez. Vos oreilles doivent siffler, c’est sûr.

Si j’écris librement aujourd’hui, sans me torturer l’esprit, c’est que j’ai la « chance » d’être passée entre les mailles du filet, de n’avoir jamais été victime d’aucune violence sexuelle. Je dois avoir une bonne étoile quand on voit le nombre ahurissant de victimes. La plupart (!) de mes ami.es n’ont pas eu cette « chance ». Après avoir vécu divers abus sexuels durant leur enfance, ils.elles se donnent aujourd’hui un mal de chien pour juste… vivre. Et trouver un sens à leur existence. Ça me donne la rage et la nausée. Leur amnésie traumatique parle pour eux.elles, et les protège sûrement (ce sera l’objet d’un autre article). Morceaux choisis de leurs confessions qui me restent sur la conscience, quotidiennement : « Je n’ai aucun souvenir d’enfance. Je suis mort.e à 4 ans » ; « Ils m’ont tout pris, tu sais, en me faisant tout ce qu’ils m’ont fait. Et puis c’était la famille, impossible d’en parler » ; « J’ai un rapport tordu à mon corps, avec mes seins en particulier, depuis que X m’a fait ça. J’avais 11 ans » ; « Tu sais avec ce que son père lui a fait vivre, il n’est pas hyper à l’aise de donner le bain à son fils maintenant » ; « Ça a duré toute mon enfance, jusqu’à ce que je trouve mon premier appart’. C’était un salopard, tout le monde l’adorait. Même toi ! Tu ne pouvais pas savoir » ; etc.

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Et toujours cette question en boucle dans ma tête : « Pourquoi X n’a rien fait, rien dit ? X était là pourtant, impossible de ne pas voir, de ne pas savoir ». C’est peut-être la question qui court sur bien des lèvres depuis ce week-end. C’est à vous, vous qui saviez, que je me permets de poser la question maintenant. Sans vous juger. J’imagine combien cela vous tourmente et vous taraude depuis ce week-end, du moins je l’espère. Si ce n’est pas le cas, remettez-vous en question, ne faites pas les amnésiques, faites en sorte de changer votre posture mentale pour que leur combat devienne le vôtre. C’est votre responsabilité. Pour que vos descendants ne vivent pas un énième #metooinceste.

Vous êtes peut-être une mère, un père, une soeur, un frère, une grand-mère, un grand-père, un oncle, une tante, etc. Que sais-je. Et vous avez tous un point commun : vous saviez que quelque chose clochait mais vous ne saviez pas quoi « en » faire. Soit parce que c’était trop grave, ou pas assez ? Peut-être que, comme les signataires de cette nauséabonde tribune du Monde et de Libé datant de 1977, vous aviez cru que les enfants (les vôtres peut-être) avaient été consentants et n’avaient donc pas été victimes de la moindre violence ? Que « trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit» ? Maintenant vous savez combien vous aviez tort. Il est temps de réaliser, de passer à l’action. D’écouter les victimes, de punir les coupables. Ça doit être désagréable de se retrouver au pied du mur, de se confronter à l’inavouable mais c’est vital.

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« C’était une autre époque, tu sais… ». Non justement, je ne sais pas. Mais c’est ce qu’on me dit souvent quand je tente de comprendre l’irréparable, l’indescriptible. J’ose croire qu’en 2021, le monde du silence est révolu, que les clichés et les masques tombent : l’agresseur.se, ce n’est pas une personne tordue qui vous saute dessus dans un parking une fois la nuit tombée. Il faut défaire les mythes et rétablir la vérité. Mettre des mots sur les maux et les points sur les « i ». L’agresseur, n’ayez pas peur des mots, c’est votre fils qui dit à sa petite soeur que c’est « leur secret ». Ou votre conjoint qui fait croire à votre enfant que l’amour paternel c’est « ça ». Votre père qui « adore passer du bon temps » avec ses petits-enfants, etc.

Si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est pour tenter d’apaiser les moeurs, de « réparer » vos erreurs. Pour libérer votre parole, à vous aussi. Dites-leur que dorénavant vous les écoutez, vous les croyez, vous les soutenez, et que vous êtes désolé.es. Dites-leur la vérité. Et acceptez leur réponse, violente peut-être. Proportionnelle à ce qu’ils.elles ont vécu. Ne prenez pas la mouche ni la fuite. Vous ne saurez peut-être jamais ce que cela fait d’être victime d’inceste, ou peut-être que vous le savez trop ayant été vous-même victime : quoiqu’il en soit, ne restez plus silencieux.ses. Des vies en dépendent.

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Faites-le pour les enfants du monde d’Après, pour que leur cause devienne enfin celle de la société. Pour qu’on les respecte comme on aurait toujours dû le faire. Faites-le pour les adultes qu’ils vont devenir et les enfants qu’ils auront peut-être. Pour que ce #metooinceste permette la création d’un texte de loi qui interdise aux adultes de coucher avec des enfants. Pour reconnaitre, noir sur blanc, que l’inceste est un viol. Pour outiller les professionnel.le.s à détecter les violences et à les signaler. Pour que justice soit faite.

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Merci pour eux, elles. Pour toutes les victimes qui ne trouveront jamais la force de témoigner même cachées derrière un écran et un hashtag. Et pour la mémoire de celles qui n’en pouvaient plus.

***

Victime ou témoin d’agressions sexuelles : faites le 119 (ou le 114 si vous voulez être contacté.e par SMS). Le site arretonslesviolences.gouv permet aussi à un témoin ou une victime d’être directement en lien avec un policier ou un gendarme afin d’être accompagné et même de façon anonyme.