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Derrière les paillettes, la précarité colle à la peau des drag-queen

Dans le sillage de Drag Race France, les divas ont gagné en visibilité, reste encore à les rémunérer correctement.

Par
Audrey Parmentier
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Deux silhouettes se détachent du public pour monter sur scène : une blonde aux allures de petit chaperon rouge déjanté et son acolyte, coiffée d’une perruque marron glacé qui semble vouloir atteindre le plafond. La première s’appelle Uta Valentine et la deuxième Mlle Kiss, deux noms connus au sein de l’univers drag (acronyme de dressed as a girl, « habillé en fille ») parisien.

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Derrière les deux créatures, un écran large projette des vidéos aux couleurs vives, accentuant le cadre faussement sirupeux des différents shows programmés à la Bellevilloise (Paris XXe). Les deux drag-queen sont accompagnées par un autre duo de divas formé par Hitsublu et Peach. Au programme : comédie, chant et danse. Au total, plus de 150 personnes sont présentes, encouragées à insérer des pourboires sous la forme de « Drag dollars » dans la fente d’une boîte rose customisée. Pourtant lourd de plusieurs liasses (un Drag dollar = 1 euro), le butin ne sera pas suffisant pour couvrir les frais du spectacle.

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Environ 100 euros le cachet de base

Uta Valentine, derrière laquelle se cache Florian, mentionne, une fois les lumières éteintes les difficultés financières liées à cette pratique artistique née et toujours ancrée dans la culture LGBT. Lors du spectacle mensuel Drag “Kiss My Valentine”, « on a privilégié un système de billetterie, où les artistes prennent une part et la Bellevilloise s’empare de l’autre. À cela, s’ajoutent les tips ». Avec une place à 10 euros et une prévente à 8 euros, la question d’augmenter les tarifs se pose, « mais il faut que ça reste quelque chose de populaire et d’accessible ». Ce soir, Uta Valentine sera rémunérée aux alentours de 250 euros pour quatre jours de travail et deux heures trente de performance. « Le cachet de base, c’est un peu plus de 100 euros, c’est vraiment la partie tips du public qui compte énormément dans notre économie », détaille Uta Valentine, dans le monde du drag depuis un an.

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Quand elle ne joue pas la séductrice vénéneuse, la trentenaire occupe un poste dans le cinéma d’animation, celles qui peuvent vivre du drag à Paris se comptent sur le doigt d’une main. La précarité imprègne le quotidien de ces animatrices de soirées qui caricaturent le genre féminin.

Remis au goût du jour par l’émission de divertissement RuPaul’s Drag Race, diffusée en 2009 outre-Atlantique, cet art a réussi à s’introduire dans les foyers français – après un engouement vite oublié dans les années 90 – avec la première édition bleu blanc rouge programmée cette année sur le service public. Si Drag Race France profite aux dix candidates qui devraient voir leur cachet gonfler, que va-t-il en advenir concernant les autres ? « Il y a beaucoup de drag pour très peu de show », répond Uta Valentine, qui a un statut de free-lance.

Reconnaître cet art à « sa juste valeur »

« Alors qu’il existe une explosion de la scène, le budget qui lui est alloué demeure marginal. Comme si ça ne parvenait pas économiquement à inclure l’ensemble des drag-queen », décrypte Arnaud Alessandrin, sociologue à l’université de Bordeaux, spécialiste des questions de genre et de transidentité. Bichette Xoxo, alias Andreas, fait partie de la génération Drag Race, découvrant cet univers sur son écran. Âgée de 23 ans, on la retrouve à l’affiche de plusieurs scènes drag de la capitale, à l’instar du Café de Paris. « Les très bonnes soirées, on peut monter jusqu’à 150 euros par personne », raconte celle qui vit encore chez ses parents. Parfois, les bars ne sont pas réglos : elle se souvient d’un en particulier, très intéressé par un show drag qui demandait en échange « une caution de 300 à 400 euros ».

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Mais comment expliquer que la précarité perdure depuis les années 90 ? « En France, le drag est encore trop peu pris au sérieux (…). Aux Etats-Unis, c’est différent, les performeuses sont payées de façon fixe », indique Bichette. À cela, s’ajoute l’instabilité inhérente au cercle artistique, tous ceux qui le côtoient y sont confrontés. Un phénomène accentué dans un monde nocturne et communautaire. « Le drag est très lié à la communauté, toujours marginalisée et souvent précaire », constate Clémence Trü , 32 ans, dont le prénom civil est Guillaume. Depuis six ans, la diva qui se décrit comme une « drag un peu shlag » brille dans les club et les bars parisiens. Le jour, elle travaille dans la communication, le drag ne représentant que 5% de ses revenus. « J’aimerais que notre art soit davantage reconnu à sa juste valeur », admet la diva rappelant qu’il faut jusqu’à trois heures de préparation pour devenir Clémence Trü. Son cachet : 130 euros la soirée.

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À peine de quoi couvrir les dépenses dédiées au look, d’autant que la visibilité des candidates de Drag Race, a élevé les exigences des spectateurs. « Pour faire du drag, il faut investir. » Ces mots appartiennent à Pamp Le Mousse, qui se considère comme « une baby drag ». Elle a acheté trois perruques dont le coût devient vite indécent. « Pour une perruque achetée sur Internet et de bonne qualité, il faut compter entre 60 et 100 euros. Déjà coiffé, le prix de l’accessoire grimpe à 180 euros.»

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Le look : un gouffre financier

Même constat pour Scarlette Punch, alias Julien 29 ans, qui « se met en drag depuis deux mois », mais elle était déjà bien ancrée dans le milieu puisqu’elle rédigeait les sous-titres français de Drag Race bénévolement sur un site fan. Celle qui se surnomme « l’idiote du village » sur Instagram nous liste ses récents achats : « Pour le moment, j’ai investi un minimum. Par exemple, j’ai acheté trois gros blocs de fond de teint couvrant, à trente euros l’unité. C’est déjà un coût. » Scarlette Punch confie « mettre entre 15 à 20 euros » de produits à chaque performance.

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Malgré cette insécurité , le milieu tend à se professionnaliser. Philippe Quintin-Stern, à la tête de l’agence événementielle, King chefs and drag queens, est entré dans l’univers drag il y a quatre ans. Il est en charge de douze artistes. Son credo : organiser des dîners de chefs, durant lesquels ses reines chantent en playback ou en live sur des titres originaux. « Quand j’ai rencontré le milieu drag, j’ai constaté qu’elles étaient dans une véritable précarité. Je leur ai fait comprendre qu’il ne fallait pas accepter de se faire payer en cash, sous le manteau, mais de tout faire pour obtenir des cachets, ou au moins pouvoir éditer des factures », déroule cet ancien journaliste. L’objectif étant de pouvoir justifier de son statut d’artiste de cabaret pour obtenir des droits qui ouvrent à l’intermittence du spectacle.

« Obtenir le statut d’intermittent du spectacle, c’est un graal pour tout artiste. Car c’est un système qui protège et assure un minimum financier mensuellement », complète-t-il. À noter que pour arracher le statut d’intermittent du spectacle, il faut justifier d’au moins 507 heures de travail ou d’heures assimilées au cours des douze derniers mois qui précèdent la fin de contrat de travail prise en considération pour l’ouverture des droits.

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Vers la création d’un syndicat drag ?

Preuve que la profession évolue, une nouvelle agence drag a vu le jour, il y a quelques mois : PopModels, dirigé par Mathieu Quadri. « On observe une professionnalisation des drag avec des structures qui se créent de plus en plus autour du drag et au sein des houses », explique Arnaud Alessandrin, qui précise que les drag ont besoin de lieux fixes pour celles qui connaissent la précarité financière ou relationnelle. De son côté, Philippe Quintin-Stern l’assure : les grandes marques font de plus en plus appel aux drag-queen, c’est dans l’air du temps.

D’où l’importance pour Uta Valentine de profiter de cette effervescence : « Je ne veux pas rater le coche d’un tournant plus professionnalisant qui, j’espère, va arriver. En ce moment, il y a clairement une brèche dans laquelle il est possible de s’engouffrer afin de mieux faire connaître notre art. » En 2018, 123 drag-queens et kings, club-kids, performeurs de la nuit se fendent d’une tribune dans le magazine Têtu pour demander à être payés à leur juste valeur. Récemment, l’idée de monter un syndicat fait son chemin. La queen Uta conclut : « Certaines artistes aimeraient fixer un tarif minimum pour les billets, genre 150 euros le cachet minimum. On réfléchit à monter un syndicat ou à se mettre en commun dans une société de production. » La scène drag n’a pas dit son dernier mot.

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