Charlie Hebdo : « Le dessin de presse est immortel »

5 ans après les attentats, ELDIABLO se souvient

«Bon, y’a cinq ans tout rond, deux kassos’ avec 8,6 de Q.I rentraient dans la rédaction d’un journal parisien, et flinguaient à la kalashnikov des dessinateurs de presse armés uniquement de leurs crayons. Pitoyable.» Ce sont les mots partagés sur Facebook par ELDIABLO, caricaturiste français installé à Montréal, qui a eu la chance de côtoyer les regrettés Cabu, Charb, et Tignous (entre autres), dans les années 90 et de tous les connaître un peu. 5 ans après, il a accepté de revenir sur les événements avec nous.

«C’est marrant, comme pour le 11 septembre, tout le monde se souvient très bien de ce qu’il faisait au moment des attentats contre Charlie», confie simplement celui qui n’a pas l’habitude de faire dans le pathos mais plutôt de pointer les absurdités de notre monde à coups de crayons bien aiguisés.

«Moi j’étais à une terrasse de café à Ménilmontant avec mon pote Seth, et j’ai reçu un texto qui me disait qu’il y avait eu des coups de feu à Charlie Hebdo. À l’époque, j’ai d’abord pensé à un drame conjugal», raconte celui qui a eu du mal à y croire. «Quand tu réalises qu’il y a des gens qui se sont fait flinguer à la kalach’ en plein Paris dans une rédaction… Surtout quand c’est des gens que tu connais, avec qui t’as fumé des joints et bu des coups…», lance le dessinateur, avec pudeur, qui ne pensait jamais faire face à ce genre de drame.

«Inconditionnellement, je suis contre toute forme de violence. Je trouve ça tellement ridicule, pénétrer dans une rédac avec une arme à feu, c’est une méthode fasciste, c’est n’importe quoi. Et ce, peu importe les positions prises par Charlie Hebdo d’ailleurs! J’aurais dit presque la même chose si ça avait été Zemmour qui se serait fait flinguer (rires). Bref, tout ça est inacceptable, on ne tue pas des gens parce qu’ils ont fait un dessin», a rapporté ELDIABLO rappelant au passage qu’avant Charlie,  d’autres drames du genre avaient déjà eu lieu ailleurs, en Algérie notamment où «dans les années 90, ça flinguait du journaliste à tout va».

Refléter les moeurs d’une époque et choisir ses batailles

Malgré le drame, cela ne l’a jamais empêché de continuer à crayonner ses “petits Mickeys” comme ils les appellent. Au contraire, il n’a jamais autant dessiné que maintenant. «Ça ne m’a pas fait peur, d’autant que j’ai une ligne éditoriale différente sur bien des points. Mes enfants m’ont posé des questions après Charlie… Mais je ne suis pas certain que mon travail soit la cible de Daech pour être honnête»», raconte celui qui ne traite jamais de religion dans ses caricatures. «En France, avec la lepénisation des esprits, je trouve qu’on tape un peu trop facilement sur la religion. Moi je n’ai pas de religion mais je ne juge pas celles et ceux qui en ont et je ne les attaque pas sur leurs croyances. Le fanatisme a autant à voir avec la religion que la violence conjugale avec l’amour : c’est deux choses différentes, trop souvent amalgamées. Je pense qu’il ne faut pas mettre en avant les revendications de ces mecs-là», explique ElDIABLO en précisant que l’expression «Allah akbar» (ndlr: cela signifie «Allah est [le] plus grand»), proférée par les auteurs de l’attaque contre Charlie, est devenu un slogan terroriste alors qu’elle invite à la paix à la base.

«On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui comme disait Desproges. Si ton dessin risque de blesser des gens ici ou à l’autre bout de la planète, tu te dois de faire attention.»

Cinq ans jour pour jour après le drame, Charlie Hebdo vient de sortir un numéro anniversaire où il s’attaque à la censure et au politiquement correct. Interrogé sur le sujet, ELDIABLO ne se dit pas victime de censure (même si Facebook lui a censuré l’un de ses dessins fin 2019) mais reconnaît que de plus en plus de personnes s’offusquent sur tout et sur rien. «Toutes les sensibilités sont tellement à fleur de peau que ce ne sont jamais les plus modérés qu’on entend le plus. Je pense que peu importe le sujet qu’on traite, on peut aller très très loin surtout si on a la conviction qu’on a raison. Il faut y aller à fond. Mais il faut être irréprochable sur la forme. Moi je ne me censure jamais, d’autant que je ne vais pas aller sur de la provocation gratuite : soit je suis convaincu à cent pour cent de mes propos, soit je ne fais pas de dessin », raconte le dessinateur, conscient de sa responsabilité. «À l’heure actuelle, quand tu fais un dessin de presse, il est susceptible de se retrouver sur les réseaux sociaux au Pakistan ou ailleurs et de provoquer une bousculade qui fait 50 morts, par exemple. Quand tu fais ce dessin-là, tu as une responsabilité, alors on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui comme disait Desproges. Si ton dessin risque de blesser des gens ici ou à l’autre bout de la planète, tu te dois de faire attention. C’est la nouvelle donne depuis l’avènement d’internet : discuter entre soi équivaut parfois à hurler au porte-voix. Tu peux choisir de l’ignorer ou pas, mais ça relève de ta responsabilité.»

«Malheureusement, je pense qu’à l’heure actuelle, Charlie peut parfois être retweeté par Nadine Morano et ça me fait mal!»

Les belles années de Charlie? Les années 70 sans aucun doute pour ELDIABLO. «On avait un ennemi commun à l’époque, très identifié : c’était l’état policier avec la droite et l’extrême droite. Je trouve qu’il était beaucoup plus pertinent de taper autrefois sur les curés (qui exerçaient un réel pouvoir institutionnel dans les années 70) , que de taper aujourd’hui sur certaines pratiques des musulmans, qui représentent une minorité en France. D’autant qu’après, ce genre de saillies sont relayées par des authentiques raclures comme la bande à Zemmour et les théoriciens du grand remplacement. Malheureusement, je pense qu’à l’heure actuelle, Charlie peut parfois être retweeté par Nadine Morano et ça me fait mal!», raconte le dessinateur qui, dernièrement, a publié Radical Wars, une BD qui reprend les codes de la saga Star Wars pour décrypter le phénomène de radicalisation des jeunes. Une belle manière de lutter, en mots et en images, contre la bêtise des extrémistes de tous bords.

Et maintenant? 

D’après le Montréalais d’adoption, les dessins de presse et les publications dans la veine de Charlie ont encore de beaux jours devant eux, y compris au Québec où les spécimens de son acabit sont encore trop rares à son goût. «Le dessin de presse est immortel. Un dessin réussi résume un texte de 1000 mots et il aura toujours le vent en poupe mais c’est évident qu’il va évoluer. On ne pourra pas publier les mêmes choses en 2025 qu’en 1985, les
mœurs évoluent, et pas toujours pour le pire : il suffit de voir la libération de la parole en France en ce moment dans les affaires de pédophilie, c’est pas mal que ça bouge», estime celui qui “se régale” avec l’actu française en ce moment, la preuve ici.

«À chaque fois qu’il y a un mec comme Sarko ou Macron au pouvoir, c’est du pain béni pour les dessinateurs BD ou de presse. Ou même Trump! Le point de vue géopolitique m’inspire aussi beaucoup en tant que dessinateur et puis notre avenir… Il n’y a pas un seul pays qui soit en décroissance: le fait même que la croissance soit encore aujourd’hui une valeur positive dans la bouche de tous les politicards, ça ne fait aucun sens. C’est comme si on disait: on a encore pété un peu plus les murs de la maison, tout va s’écrouler, c’est génial. Il faut arrêter ça! Mais personne ne bouge, il y a comme une dichotomie étrange. Il faudrait changer radicalement les choses, ça paraît cliché mais c’est vrai».

À court et long terme, ELDIABLO espère quand même que le monde aille mieux. «Ça me donnerait moins de travail en tant que dessinateur, c’est sûr, mais au moins mes enfants pourraient profiter de l’avenir avec sérénité.» 

En attendant la fin du monde, vous pouvez retrouver tous ses «petits Mickeys» ici et sur notre page Facebook URBANIA France.

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