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ASMR, ou comment prendre son pied avec ses oreilles
Non, je n’aime pas spécialement entendre le bruit d’une mâchoire déchirant un herbacé. Mais oui, j’adore l’ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response).
L’acronyme renvoie à une pratique en plein boom venue des États-Unis. Elle consiste à publier des vidéos provoquant un sentiment de bien-être. Ce à l’aide de mouvements ou de sons spécifiques appelés « triggers » — « déclencheurs » en français. Il peut s’agir de tapotement sur un objet (« tapping »), de chuchotements (« whispering »), de simples bruits de bouche. Et de bien d’autres choses.
Mais rien à faire. Lorsque j’évoque mon goût invétéré pour l’ASMR auprès d’inconnus, c’est systématiquement la scène ci-dessus qu’ils ont en tête. Ce qui me fait passer au mieux pour un original, au pire pour un pervers. Et je ne peux pas franchement leur en vouloir.
Car la vidéo, qui cumule aujourd’hui quelque 35 millions de vues, a de quoi surprendre. On y voit une youtubeuse, ASMR TheChew, grignoter face caméra un cornichon format XXL. Le tout enregistré à l’aide d’un micro spécifique donnant l’impression d’entendre chaque coup d’incisives à l’entrée des oreilles. Voire à l’intérieur du cerveau.
En 2017, et comme la plupart des interlocuteurs de mon âge, je suis introduit à l’ASMR par cet édifiant spectacle alors qu’il circule massivement sur Facebook. « WTF », « Insoutenable », « Le monde ne tourne plus rond »… En commentaire, les internautes n’ont pas de formule assez forte pour exprimer leur stupeur. Moi-même j’y vois instinctivement une œuvre de déraison, signée par un esprit malin.
De l’effroi à la caverne d’Alibaba
Savourer un cornichon, quoi de plus naturel. S’enregistrer en le faisant… pour le moins surprenant. Mais diffuser la scène sur la toile ? C’est aller trop loin. Mû par la conviction qu’en toutes circonstances il faut rester ouvert d’esprit, je me risque néanmoins à taper « ASMR France » sur la barre de recherche Youtube.
J’étais loin de me douter que ce sésame m’ouvrirait les portes d’un monde proche du conte de fées.
Après avoir appuyé sur « Entrée », apparaissent pêle-mêle des vignettes d’individus souriants. Certains sont déguisés en sorciers, d’autres en Lara Croft. Une partie d’entre eux semble tapoter sur des téléphones, ou murmurer près de micros. Le tout accompagné de titres à la typographie agressive. Du type : « MULTI-DECLENCHEUR POUR VOUS ENDORMIR ».
Flippant.
À cet instant précis, Petit Poucet réalisant qu’il était abandonné dans une sylve menaçante ne devait pas se sentir plus égaré que moi. C’est donc dans un geste franchement paniqué que je clique sur la vidéo ci-dessous, publiée par RoxaneASMR.
Je m’attends au pire. Mais surprise : les premières secondes d’écoute suffisent à me plonger dans un état de détente dont je ne soupçonnais pas l’existence. Une sensation chaude taquine mes tempes, et se diffuse lentement vers ma poitrine. Parallèlement, des caresses électriques circulent depuis le haut de mon crâne jusqu’à ma nuque. Avec des intensités variables, et souvent surprenantes. On pourrait comparer ça à un massage. Mais « de dedans ».
Depuis cette révélation, je visionne régulièrement de l’ASMR. Des vidéos soft de pianotage sur clavier, la plupart du temps. Histoire de faciliter l’arrivée du sommeil. Mais à des heures reculées de la nuit, une force inconnue m’entraîne parfois vers des rivages moins avouables. Lesquels sont souvent liés aux role plays, c’est-à-dire des mises en scène costumées où un Youtubeur prétend prendre soin de nous.
Et c’est là qu’opère la magie de l’ASMR. De clics en clics, il est possible de croiser une impératrice romaine voulant absolument vous octroyer un massage de pied, avant qu’une autre Youtubeuse, vous prenant pour un robot, se propose de vous « réparer ».
À titre personnel, il n’est pas rare qu’au terme d’une navigation effrénée je m’échoue, dans un état semi-halluciné, dans des productions imprégnées de surréalisme. Comme celle mettant en scène un alien jouant avec un monsieur-ananas. Pendant près de 50 minutes.
Parcours d’une youtubeuse ASMR
En bref, ma stupéfaction de premier abord s’est convertie en addiction.
« Classique ! », plaisante Roxane, la Youtubeuse et infirmière de 24 ans à l’origine de mon épiphanie. « La majorité des adeptes sont passés par une même phase d’étonnement… En tombant sur l’ASMR, je me suis moi-même dit que c’était franchement bizarre, avant d’y revenir encore et encore. Jusqu’à ce que ces vidéos deviennent l’unique bulle de bien-être dans laquelle je pouvais m’évader d’un quotidien stressant ».
On se comprend. Mais comment passer de simple auditrice à créatrice de contenu ASMR ?
« Sur un coup de tête ! », répond Roxane. « Personnellement, je m’étais endormie pour la énième fois à l’aide d’une vidéo. Au réveil, je me suis dit que j’allais me lancer. J’ai acheté du matériel, publié. Ça a pris, et je ne m’arrête plus ». Concrètement, l’animation de sa chaîne YouTube lancée en 2017 représente un travail quotidien de 2-3h. Entre courses pour trouver des « déclencheurs », les tournages, les montages…
Et ça paye. Aujourd’hui, celle qui compte parmi le top 10 des Youtubeurs ASMR français affirme qu’elle pourrait exclusivement vivre de son activité numérique. Notamment grâce aux rétributions des plateformes de diffusion, et de partenariats avec plusieurs marques ou institutions décidées à surfer sur la vague ASMR.
Alors que je l’interroge sur la genèse du phénomène, Roxane me cite un certain Bob Ross. J’apprends que cet animateur de télévision des années 1980-90 est considéré comme le père fondateur du genre. Dans « The Joy of Painting », un show devenu culte, l’Américain à la mine enjouée peint de paisibles paysages, en détaillant d’une voix chaleureuse chaque étape de création.
À l’origine, l’émission s’adresse donc à ceux qui souhaitent apprendre la peinture. En réalité, tous ceux qui l’écoutent le font pour se détendre. Concernant la version « moderne » de la production ASMR, avec micro etc., Roxane date son émergence en 2012. Avec, à l’ouvrage, plusieurs Youtubeuses américaines.
Une pratique en vogue
Depuis, l’ASMIR a pris son essor. Si bien que certains médias n’hésitent pas à s’en emparer, en proposant leur propre contenu. Tels GQ, avec des vidéos de barbiers. Ou W Magazine et ses interviews ASMR en compagnie de stars telles Margot Robbie ou, plus étonnamment peut-être, la sulfureuse Cardi B.
Côté Youtubeurs, ça cartonne. Certains professionnels d’Outre-Atlantique comptent près de 2,7 millions d’abonnés sur leur chaîne. « La mèche a bien pris là-bas, ça décolle carrément. En France, il y a une popularisation, mais avec des audiences largement inférieures », commente Roxane, dont la chaîne compte quelques 210 000 fidèles.
Un chiffre impressionnant, pour un contenu de niche que beaucoup jugent encore — au bas mot — saugrenu. « Il existe une forme d’incompréhension… J’ai déjà dû faire face à quelques taquineries, quelques moqueries en tant que créatrice d’ASMR. Mais c’est le jeu ! » En effet, on imagine aisément que se déguiser en sirène susurrant des paroles réconfortantes sur Youtube, c’est prêter le flanc aux critiques des incrédules.
D’ailleurs, comment expliquer que cette vidéo éveille chez moi un sentiment de bien-être, mais laisse la plupart de mes proches indifférents ? Voire suscite en eux un sentiment de malaise, d’irritation. Selon Roxane, c’est une question d’atomes crochus entre le spectateur et le contenu.
« Nous sommes tous sensibles à l’ASMR. Mais il s’agit d’une expérience singulière. À l’écoute, certains ressentent une chaleur au ventre, d’autres des chatouillements à la nuque. C’est variable. De la même manière, certaines productions laisseront une personne de marbre tandis que son voisin en raffolera. À chacun son ASMR, le tout est de le trouver. »
Semaines après semaines, le rang des prosélytes ASMR ne cesse d’enfler. C’est tout particulièrement vrai en ce moment. La faute au passage à l’automne, qui provoque parfois des chutes de moral, voire une dépression saisonnière. La faute aussi, et peut-être surtout, à un climat particulièrement anxiogène lié au regain de l’épidémie Covid-19.
« Durant le confinement, j’ai observé un bond de mon nombre d’abonnés. Et avec ce contexte sanitaire, on peut s’attendre à une accentuation de la tendance… Dans la mesure où l’ASMR apporte du réconfort à ceux qui en ressentent le besoin. »
Mais comment ça fonctionne ?
Pour expliquer le succès du phénomène en général, Roxane mentionne un rapport spécifique au temps. « Nos vidéos sont l’occasion de prendre un moment de détente pour soi, rien que pour soi. C’est quelque chose de contre-intuitif de nos jours. De rare, de précieux ». Après le tumulte métro-boulot-métro, la consommation d’ASMR ferait office d’exutoire.
En réponse j’évoque le fait que, dans notre monde de brutes, il est simplement agréable d’entendre quelqu’un se dédier à notre bien-être. Et endosser un rôle bienveillant à la chaleur presque maternelle. « Précisément ! », relève Roxane. « À mon sens l’ASMR provoque une régression infantile. Par exemple, les mots chuchotés renvoient aux sensations ressenties lorsque nos parents nous racontaient des histoires étant petits. On se sent en sécurité, comme dans un cocon. C’est une atmosphère paisible, et ça conduit au lâcher prise ».
L’ASMR serait une madeleine de Proust, capable de nous replonger dans la tendresse duveteuse de nos enfances. Cette caractéristique pourrait bien être la clé de « l’effet ASMR ». L’idée paraît cohérente. Reste à savoir ce qu’en dit la science.
Lorsque j’entre en contact avec Yanick Bressan, le chercheur en neuropsychologie et auteur de La particule fondamentale de l’être (2019) rappelle que, en matière d’analyses scientifiques sur l’ASMR, tout reste à faire. Les rares rapports sur le sujet souffrant de problèmes d’échantillonnage, juge mon interlocuteur.
C’est le cas d’une étude de 2018 conduite par 4 universitaires américains. Elle consistait à faire passer des IRM à une dizaine de volontaires alors qu’ils regardaient de l’ASMR — une première. Conclusion ? Les chercheurs ont noté, chez les personnes sensibles au contenu, une sollicitation significative de certaines zones du cerveau. Notamment celles liées au système de récompense, et à l’émotion. Par ailleurs, l’activité cérébrale observée serait similaire à celle d’un individu « frissonnant à l’écoute d’une musique ».
« C’est un début de piste, mais qui n’est pas scientifiquement concluant », estime Yannick Bressan. Selon lui, le profil des participants « n’étant pas assez détaillé du point de vue neurologique, social et biologique », les recherches pourraient donc être biaisées.
Même en l’absence de données étayées, on peut néanmoins supposer une chimie du cerveau à l’œuvre, lorsqu’on se relaxe à l’aide de l’ASMR. « Sans trop s’avancer, il paraît probable qu’une écoute puisse causer la sécrétion d’endorphine », une hormone agissant sur les émotions, et notamment la sensation de bien-être.
Yannick Bressan estime que l’action des neurones miroirs pourrait également rendre compte de « l’effet ASMR ». Ceux-ci jouent un rôle majeur dans l’empathie, et permettent de se projeter à la place d’autrui. Par leur truchement, voir quelqu’un se faire lisser les cheveux enclencherait un processus d’identification. Lequel déboucherait ensuite sur une sensation de bien-être, en rappelant les sensations agréables que l’on ressent par exemple dans un salon de coiffure.
L’ASMR, bientôt dans nos hôpitaux ?
Voilà pour ce qui est de la dimension biologique. Du côté de la psychologie pure, Yannick Bressan souscrit « complètement » à l’idée selon laquelle l’ASMR provoquerait une régression infantile. « Mais si nous allions encore plus loin ? », ose le scientifique. « Nous pourrions faire l’hypothèse que l’ASMR permette d’effectuer un voyage encore plus poussé… Jusqu’à la vie intra-utérine ! Un moment où, fœtus, nous percevions déjà des sons. »
Ce type de mécanique régressive est propre à l’hypnothérapie, pointe Yannick Bressan. Avant de risquer : « on peut supposer que l’ASMR ferait basculer certains dans un état pré-hypnotique, à partir duquel on pourrait induire un état de bien-être ».
De là à envisager une instrumentalisation clinique de l’ASMR, il n’y a plus qu’un pas. Et le docteur en sciences humaines n’hésite pas à le franchir: « Dans le cadre d’un accompagnement de personnes aux pathologies lourdes, comme le cancer, on peut tout à fait imaginer un usage réfléchi de l’ASMR ».
Sous une forme différente de celle qu’on voit fleurir sur Youtube, sans surprise. « Il faudrait que cette pratique s’inscrive dans le cadre d’un travail de mise en scène thérapeutique, avec un protocole défini et très personnalisé ». Un créateur d’ASMR pourrait, par exemple, adapter ses récits et son esthétique à l’histoire du patient.
Afin de « l’accompagner dans un cheminement de retour intérieur » qui permettrait de « mieux accepter les soins lourds ». Voire d’améliorer directement l’état de santé, par la voie d’un éventuel effet placebo. « Pour peu que le patient y croit, l’ASMR pourrait se révéler un formidable outil de guérison et d’auto-guérison », affirme Yannick Bressan. Avoir foi en l’impact psychologique positif de l’ASMR entraînerait des répercussions bénéfiques sur le corps. « On est en plein dans le psychosomatique », résume le chercheur.
J’avais déjà entendu parler de personnes consommant de l’ASMR afin de lutter contre une dépression, ou des souffrances chroniques. Mais c’est la première fois que j’écoute un scientifique évoquer l’utilisation médicale de cette pratique. À contre-courant de l’« incorrigible cartésianisme français », le chercheur appelle de ses vœux une considération sérieuse des potentialités thérapeutiques de l’ASMR. Notamment en milieu hospitalier.
La piste paraît prometteuse. Aussi, dans l’attente d’avancées scientifiques sur le sujet, je peux légitimement continuer à louanger les vertus de l’ASMR en public. Avec la conviction que, non, décidément non, nul ne saurait réduire cette technique de relaxation à un plaisir coupable teinté d’ésotérisme.
Et encore moins à une dame croquant bruyamment des cornichons.