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À la soirée de lancement du média Omerta, entre transphobie et russophilie

Un média de terrain qui se veut anti-censure, et qui s’avère aussi conservateur que ses prédécesseurs.

Par
Maya Elboudrari
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« C’est bien d’avoir un média de plus pour répandre les vraies idées ». C’est l’une des premières phrases que j’entends en débarquant à la soirée de lancement d’Omerta, mercredi 16 novembre à Paris. Il s’agit du nouveau média de Régis Le Sommier, ancien reporter de Russia Today France (RT). Transidentité, Ukraine, Arménie : j’ai hâte de savoir à quoi ressemblent les « vraies idées » sur ces thèmes de la sphère russophile et conservatrice qui s’est réunie ce soir.

Contrôle à rallonges, palmiers, costards, musique de guerre. Le décor de la soirée est posé. On doit les arbres en plastique et les rivières artificielles au changement de lieu à la dernière minute de l’événement. La mobilisation de militant·es trans a conduit le Théâtre du Gymnase à annuler la soirée. Le Grand Rex avait effectué le même revirement quelques semaines plus tôt.

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La clique d’Omerta s’est donc rabattue sur La Palmeraie, « salle à ambiance exotique », selon le site de location. Le lieu avait déjà accueilli sous ses guirlandes d’étoiles la Convention de la droite, avec Marion Maréchal et Éric Zemmour en 2019. Régis Le Sommier et son équipe l’ont choisi pour nous présenter leur nouveau média, 100% digital, devant un demi-millier de personnes. La soirée se veut anti-censure, et sans concessions.

« Des sensibilités de gauche », où ça ?

Au bar, au fumoir, ou dans la queue pour les vestiaires, on parle de Valeurs Actuelles, de Boulevard Voltaire (deux médias d’extrême-droite), de Pécresse, des migrants – je vous épargne les blagues racistes entendues ici ou là. On croise ceux qui travaillent au Livre Noir, ce média en ligne qui a suivi complaisamment la campagne d’Éric Zemmour et qui partage ses locaux avec Omerta. L’inénarrable polémiste d’extrême-droite Élisabeth Levy, qui a « beaucoup d’amitié pour Régis Le Sommier », est présente. Le Monde évoque aussi plusieurs cadres du RN, et Aurélien Verhassel, l’ancien leader du groupe dissous Génération Identitaire.

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Au vu des bribes de conversation du public réuni pour découvrir Omerta, difficile de croire à l’affirmation de Régis Le Sommier dans Causeur (le magazine d’Élisabeth Levy, tout à fait neutre lui aussi), selon laquelle sa rédaction réunit « des gens qui ont des sensibilités de droite et des gens qui ont des sensibilités de gauche ». Je tente de repérer ou de discuter avec ces derniers tout au long de la soirée. À part une poignée d’étudiants en journalisme, et une jeune femme qui essayait vainement de convaincre ses amis de droite que tout le féminisme n’était pas à jeter à la poubelle, je suis au regret d’écrire que je ne les ai pas rencontrés.

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Mais ne jugeons pas un média sur son public. Que nous racontent ses reportages ?

Séparatistes pro-russes partout, opinion contradictoire nulle part

Le premier est consacré à « l’Ukraine de Poutine ». Régis Le Sommier se propose de documenter le front du Donbass. Il est aidé par Charles d’Anjou, son fixeur, seul et unique actionnaire, fondateur, et propriétaire d’Omerta. Ajoutons à son CV président du lobby pro-russe du Cercle Talleyrand, selon Libération et La Lettre A. Ils se filment donc tous deux aux côtés des séparatistes pro-russes, à grand renfort de musiques militaires et de montage façon « Tintin au front ».

Le reportage met principalement en scène les administrateurs pro-Moscou de ces régions – et Régis Le Sommier en tenue de combat dans les tranchées entre deux séquences. Les habitants ne prennent pas tellement la parole, à part pour décrire leur peur ou les bombes anonymes qui tombent sur leurs maisons, sans aucune opinion politique. Pas d’intervention pro-ukrainienne ; on se contentera de référence à cette « résistance » sans visages.

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Nous ne sommes pas explicitement dans le domaine de la propagande russe, plutôt dans celui du journalisme mono-sourcé. Le reportage n’est pas exempt de critiques sur Moscou, mais on en ressort en manquant d’analyse de fond ou d’informations sur les « exactions attribuées aux Russes » dans cette région. Et avec l’impression qu’attaque russe et défense ukrainienne se valent.

On ne les avait pas vues venir : le retour des « guerres de civilisation »

S’ensuit un débat avec Henri Guaino, qui ne nous apprend pas grand-chose, à part le pacifisme à la sauce relativiste de cet ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Son intervention revient essentiellement à souligner que : « Au fond, ce n’est pas la Russie et l’Ukraine, c’est la guerre. Dans les guerres, chacun pense être le camp du bien, donc on va à la catastrophe ». Nous voilà éclairés.

Le débat se conclut sur ces mots du politicien : « Nous sommes confrontés à des guerres de civilisations. Et nous sommes très faibles parce que nous n’avons plus confiance en la nôtre, nous ne défendons même pas nos intérêts de civilisation ». Pas de réponse du côté de notre directeur de rédaction. Ni de droite, ni de gauche, on vous dit.

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Entre deux thèmes plus « controversés », nous est présenté un documentaire sur l’Arménie. Précisons que le pays est soutenu par la Russie dans son conflit contre l’Azerbaïdjan. Peut-être que le choix de ce sujet lors d’une soirée organisée par un ancien de RT ne s’explique pas uniquement par le manque – réel – de médiatisation de cette guerre. En tout cas, le ton y est nettement plus sévère contre l’Azerbaïdjan que contre Moscou dans le reportage précédent.

« Un travail bluffant » de manipulation sur la transidentité

On arrive enfin au clou du spectacle : un « choc », un « documentaire qu’il faut regarder », « un travail bluffant ». Amélie Menu entre sur scène, sous les cris d’encouragement de ses proches dans le public. Certain·es la connaissent déjà : avant de s’improviser journaliste pour cette enquête, elle a tenu une chaîne Youtube, où elle raconte par exemple que « le féminisme a gâché [sa] vie » ou comment elle est devenue conservatrice. Notre confiance en sa neutralité est totale.

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Musique mélancolique, images de feuilles mortes. Ça commence. La Youtubeuse trouve cet automne « particulièrement anxiogène », après avoir passé des mois à enquêter sur « l’un des thèmes les plus tristement populaires du moment ». Enquêter, ou plutôt mentir sur son identité et tromper ses interlocuteurs, comme le raconte Arrêt sur images. Elle annonce d’emblée que ses intentions étaient pures, avant d’enchaîner sur des images qui ne laissent vite plus de place au doute : la « nouvelle vague » du « phénomène transgenre » menace nos enfants.

Les précautions d’usage, la poignée d’interventions factuelles et les quelques voix discordantes, comme celle du Dr Ouafik – qui a depuis demandé à être retiré du reportage – n’enlèvent rien au résultat : un pamphlet alarmiste, manipulateur, qui alimente la transphobie. Aucun fait n’est recoupé ou contextualisé. Des intervenantes parlent par exemple de suicides, d’euthanasies de personnes trans post-transition, sans jamais donner de chiffres ou de preuves.

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Après avoir insisté sur les risques, évoqué « l’augmentation exponentielle des transitions » – toujours aucun chiffre à l’horizon –, Amélie conclut. Pour elle, son travail est « un appel à l’aide pour ces personnes, pour la plupart en grande détresse et trop jeunes pour comprendre dans quoi ils se sont engagés idéologiquement ». On avait dit, déjà, misérabiliste et condescendant ?

Débat sur un monde parallèle, celui de la dictature trans

La discussion de clôture devait à l’origine opposer la « femelliste » Dora Moutot, et Charlotte d’Ornellas, chroniqueuse d’extrême-droite à Valeurs Actuelles (VA). Peut-être que quelqu’un au sein de l’équipe s’est finalement rendu compte qu’un débat entre deux personnes qui partagent exactement les mêmes idées n’a que peu d’intérêt. Ou alors, Omerta a craint un nouveau shitstorm sur Twitter. Quoiqu’il en soit, la journaliste de VA faisait finalement face à Marie Cau, première maire trans en France.

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Tout au long de son intervention, Marie Cau a tenu à se distancier de la « minorité de militants agressifs et extrémistes ». Elle fait référence à celles et ceux, parmi les activistes LGBTI+, qui l’ont invitée à ne pas aller discuter avec la droite, qui ont appelé à annuler l’événement.

On n’est pas face à la militante la plus à gauche du pays – d’ailleurs, elle ne se définit pas comme telle -, mais en dehors de ça, elle a le mérite de rappeler des évidences face à une salle hostile. La maire balaye ainsi les accusations de « mode trans », de redéfinition forcée du genre, de médicalisation inutile et néfaste des enfants.

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« Je ne revendique rien, y’a pas d’idéologie. Je donne l’exemple d’un parcours pour que les gens voient que derrière ces débats, il y a des êtres humains. Si j’arrive à faire ça, j’aurais gagné ma soirée ». Fair enough.

Mais on voit dans quel étau on se retrouve lorsqu’on débat dans un tel cadre. Sur la vingtaine de minutes que dure la conversation, Marie Cau passe plus de temps à justifier ne pas être une horrible activiste pro-censure, qu’à expliquer son parcours ou son regard sur les enjeux trans. La seule fois où la maire parvient à arracher quelques timides applaudissements au public, c’est lorsqu’elle reconnaît que les parents d’enfants trans ne devraient pas les amener sur des plateaux télés pour « faire le buzz ». Au nom de la protection des enfants selon elle, au nom du combat contre le « prosélytisme » pour ses interlocuteurs, oserais-je supposer.

De son côté, Charlotte d’Ornellas enchaîne les hyperboles. Elle parle de « négation de la biologie », de « délire complètement démiurgique », de « crime », de « terreur », etc., etc. On se croirait presque sous la dictature de la transidentité, plutôt que dans une société où des personnes marginalisées réclament leurs droits. Régis Le Sommier, qui modère le débat, parvient d’ailleurs à caser la fameuse « dictature des minorités ».

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Charlotte d’Ornellas, pas assez d’extrême-droite pour l’extrême-droite ?

La chroniqueuse tente même un « On aurait peut-être mieux fait de s’abstenir pour la pilule aussi », lorsque son interlocutrice évoque le temps qu’il a fallu pour en étudier les effets secondaires. La saillie récolte quelques applaudissements : incroyable, serait-on aussi anti-contraception chez les conservateurs ?

Blague à part, la libération de la parole des femmes sur les conséquences délétères qu’a eue l’utilisation de la pilule pour certaines est salutaire. De là à remettre en question sa création même… Il n’y a qu’un pas que Charlotte d’Ornellas, fidèle à elle-même, franchit volontiers.

Mais ce n’est jamais assez pour ces fans. À la sortie de la Palmeraie, deux jeunes femmes, en manteaux de fourrure, regrettent qu’elle n’ait pas été aussi véhémente que d’habitude. « Elle devait être fatiguée … ». En tout cas, on est impatient·es de la retrouver en meilleure forme, pour débattre d’une autre des paniques morales qu’Omerta nous promet. Parions que la prochaine fois, ce sera l’immigration.

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