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Ukraine : l’exode du retour

Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Ukrainien·nes décident de rentrer. Parmi eux, Viktoriia et Mykhailo, 71 ans.

Par
Elie Hervé
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Sur cette autoroute, les files de voitures s’allongent. La chaleur écrase les centaines de familles qui patientent pour franchir de nouveau la frontière. Cette fois-ci, en direction de l’Ukraine. Au milieu de ce silence, chaque voiture renferme ses histoires et ses drames de Mariupol, Kyiv, ou encore Boutcha. Trois mois après le début de la guerre, nombre de familles retournent en Ukraine. Pour aider. Pour reconstruire. Ou juste parce qu’ici en Europe, la vie est trop chère.

Embouteillage sur l’autoroute qui mène a la frontière ukrainienne
Embouteillage sur l’autoroute qui mène a la frontière ukrainienne

« On a été très bien accueillies en Europe, mais le niveau de vie est beaucoup trop élevé pour nous », admet Lida, 52 ans. Avec sa fille Yana, 23 ans, elles patientent depuis plus de 4 heures pour rentrer chez elles à Vinnytsia. « Nous avons obtenu des visas temporaires de six mois pour l’Europe, donc on sait que l’on va devoir retourner chez nous. On rentre juste un peu plus tôt pour aider notre pays mais aussi parce qu’on a plus d’argent. » Avant la guerre, le salaire minimum en Ukraine était de de 4700 Hryvnia, soit environ 178 euros.

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« On ne peut pas rester réfugiés, on n’a pas les moyens de vivre en Italie avec toute la famille », lance Irina, 37 ans. Dans sa voiture qui déborde de chocolats, de rires et d’angoisses, sa fille, Nastia, 18 ans, s’occupe de son enfant de 8 mois, Vladimir.

Vladimir, le petit fils de Lida, avec son père.
Vladimir, le petit fils de Lida, avec son père.

Ensemble, elles ont fui la guerre en mars. Hébergées dans un monastère, elles ont pris la décision de faire le chemin inverse en fin de semaine dernière. « On sait pas dans quel état on va retrouver notre pays, ni notre maison mais il est temps pour nous de rentrer. » Après trois jours de voyage depuis l’Italie, elles attendent désormais à la frontière polonaise.

« Bien sûr, j’ai peur de rentrer parce que la guerre n’est pas terminée, mais je ne vois pas ce que l’on pourrait faire d’autre. »

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Sous l’œil attendri des centaines de personnes coincées sur cette autoroute, Vladimir fait ses premiers pas. Un peu plus loin, des chiens se dégourdissent les pattes sur un béton brûlant. En moyenne, ce jour-là, les voitures devront patienter 6 heures avant de pouvoir franchir ces quelques mètres qui séparent l’Union européenne de l’Ukraine. « Nous on est venu·es ici parce que c’est le point de passage le plus rapide pour franchir la frontière », souligne Lenny. Un peu plus bas, du côté de Medyka, il faut en moyenne 20 heures pour passer la frontière en voiture, et plusieurs heures pour la franchir à pied.

Des réfugiés ukrainiens rentrent chez eux, frontière côté Ukraine.
Des réfugiés ukrainiens rentrent chez eux, frontière côté Ukraine.
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Sur le bitume, Vladimir tente de trouver l’équilibre, accroché aux mains de sa mère. Irina esquisse un sourire. Son souhait maintenant : aider les personnes qui ont été victimes d’exactions à Boutcha. « D’abord je vais nettoyer ma maison si elle est toujours debout, lance-t-elle, après j’irai aider. Bien sûr, j’ai peur de rentrer parce que la guerre n’est pas terminée, mais je ne vois pas ce que l’on pourrait faire d’autre. Je n’arrivais plus à rester en Italie. »

« Ce que l’on a vu là-bas, ce que l’on a vécu, je n’ai pas de mots pour l’expliquer. Les Russes sont juste des animaux. C’est tout. »

A quelques heures de cette autoroute, la gare de Przemyśl est aussi prise d’assaut. Tous les trains en direction de l’Ukraine sont complets pour les prochaines semaines. Sur le quai du départ, Viktoriia et Mykhailo, 71 ans, embrassent leur belle-fille, Olena, 38 ans. Le visage fermé, le regard dur, ce couple ensemble depuis 50 ans retourne dans la région de Kharkiv. « On est resté un mois dans notre maison après le début de la guerre », raconte Viktoriia. « Ce que l’on a vu là-bas, ce que l’on a vécu, je n’ai pas de mots pour l’expliquer. Les Russes sont juste des animaux. C’est tout. » A ses côtés, Olena s’effondre. Elle, elle a fait le choix de rester en Europe avec ses trois enfants et son mari. Peu avant le début de l’offensive russe, son père est mort. « Ma sœur s’est mariée en février. Trois jours après mon père a fait une crise cardiaque et le lendemain les Russes bombardaient l’Ukraine. On ne voulait pas laisser ma mère seule pour gérer l’enterrement, alors on est restés. »

L’écran de la gare de Przemysl qui indique le train pour Kyiv en Ukraine.
L’écran de la gare de Przemysl qui indique le train pour Kyiv en Ukraine.

« C’était intenable, les gens étaient mis dans des sacs plastiques et jetés dans des fosses communes parce que personne n’arrivait à gérer le nombre de cadavres »

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Les jours passent et les morts se comptent par centaines dans cette région. « C’était intenable, les gens étaient mis dans des sacs plastiques et jetés dans des fosses communes parce que personne n’arrivait à gérer le nombre de cadavres », continue Olena. Elle réussit à trouver une place dans un caveau, enterre son père et fuit avec sa famille. « Comme on a trois enfants, mon mari a pu venir avec nous. » Ce qui n’est pas le cas pour le mari de sa sœur. Car depuis le début de la guerre, l’Ukraine a interdit aux hommes en âge de combattre de quitter le pays.

« C’est pour ça qu’on rentre. Pour nourrir toutes les personnes qui sont restées. On va planter des pommes de terre et essayer d’éviter une famine cet hiver. »

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« Beaucoup attendent d’être mobilisés par l’armée pour avoir un salaire, souligne Viktoriia. Mais en attendant, ils n’ont plus d’argent, plus de travail parce que tout est détruit en Ukraine et plus rien à manger. Sans compter toutes les personnes âgées qui n’ont pas pu fuir. C’est pour ça qu’on rentre. Pour nourrir toutes les personnes qui sont restées. On va planter des pommes de terre et essayer d’éviter une famine cet hiver. » Sur son téléphone, des photos de sa vie d’avant. Des légumes qui grandissent dans le jardin, des lectures sous un arbre, des selfies avec les petits enfants. « C’est quand on perd tout que l’on réalise la valeur de ce que l’on avait, continue Viktoriia. C’était pas parfait, mais maintenant je réalise à quel point c’était incroyable ce que nous avions. »

Viktoriia et Mykhailo dans le parking de leur hôtel avant de partir à la gare.
Viktoriia et Mykhailo dans le parking de leur hôtel avant de partir à la gare.
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Son sac sous le bras, Mykhailo lance un dernier regard à cette gare polonaise. La terreur dévore son visage. « Dans deux semaines, notre fraisier sera en fleur, lance-t-il. Dans deux semaines, c’est peut-être la seule chose que l’on pourra manger. » A côté de lui, Olena retient ses larmes. D’une main, elle envoie un baiser à Viktoriia qui n’ose se retourner. Leur fils est resté avec ses enfants, dans la maison d’accueil. Il n’a pas réussi à les accompagner pour ce voyage sans retour. « J’ai tout fait pour les garder près de nous, lance Olena la voix enrouée. Mais ils voulaient rentrer et être utiles. Moi aussi je veux rentrer, mais je ne veux pas offrir ça à mes enfants. Je veux qu’ils puissent avoir un avenir meilleur qu’un pays en guerre. Maintenant, je n’ai qu’un rêve, que l’on soit une famille à nouveau. »

Les témoignages de Mykhailo et de Viktoriia ont été possibles grâce à la traduction assurée par Olena.