Teresa Suarez

Tous grossophobes (ou presque) ?

Rencontre avec Gabrielle Deydier, auteure du livre "On ne naît pas grosse"

Certains articles vous font plus progresser que d’autres, dans ce métier. Et là je ne parle pas de techniques journalistiques, mais de l’humain. En me penchant sur le thème de la grossophobie, j’ai rencontré une femme qui a réinventé sa vie alors qu’elle était au bord du gouffre, et c’est une vraie leçon de vie. Mais j’ai aussi réalisé qu’à plusieurs occasions, j’ai eu des pensées grossophobes. Je repense surtout à cette voisine d’enfance aux nombre de kilos supérieurs à la moyenne, que je jugeais dépourvue de volonté lorsque je la voyais manger un esquimau. 

Car des clichés sur les gros, il y en a à la pelle: fainéants, lents, bêtes, défaillants, sales… “Quand les gens parlent aux gros, ils leur parlent souvent comme à des enfants un peu bêtas”, dénonce Gabrielle Deydier. La journaliste et auteure du livre On ne naît pas grosse termine le tournage du documentaire On achève bien les gros, qui sera diffusé sur Arte en 2020. Elle écrit également une autofiction qui sortira en 2020, et Métabo, un roman dystopique dans lequel l’obésité est un délit. 

Lorsque la journaliste se fait connaître en publiant On ne naît pas grosse en 2017, elle a 37 ans et pèse 140 kgs pour 1,53 m. C’est une maladie hormonale qui a conduit ses kilos à s’accumuler à l’adolescence et les régimes prescrits par les médecins n’ont fait qu’augmenter son poids. Harcelée au travail puis licenciée, sans allocation chômage et sans logement, elle décide d’écrire pour “ne plus (s)’excuser d’exister” et pour révéler un problème méconnu.

Je suis allée à une soirée et je n’étais pas bien dans ma peau car cela faisait un mois que je n’avais plus d’appartement et que je squattais chez une copine”, se rappelle Gabrielle Deydier. J’étais un peu ivre et une fille se plaignait pour une raison qui me paraissait un peu superficielle. J’ai alors parlé de grossophobie et mes amis ignoraient ce que c’était alors qu’ils étaient tous journalistes ou dans le milieu culturel parisien. Ce sont eux qui m’ont demandé d’écrire ce livre”.

Ces invisibles qui se taisent et surtout des femmes

Les gros, on ne les voit pas et pourtant il y a 10 millions d’obèses en France, lance la journaliste. On les voit là où il y a plus de chômage, dans les banlieues, mais pas dans les centres des grandes villes ou à la télévision, et très peu au cinéma ou alors dans des rôles caricaturaux”.

Par habitude, certains se rendent eux-mêmes invisibles. “Depuis l’enfance et l’adolescence, l’obèse apprend à se taire”, écrit Gabrielle Deydier dans son livre. Pourtant, cette grossophobie silencieuse entraîne un véritable cercle vicieux. “La grossophobie tue comme l’homophobie et d’autres discriminations, alerte la journaliste. C’est hyper violent de vivre dans un monde où rien n’est fait pour vous et les discriminations ne font qu’entretenir la précarité”.

J’ai mis le titre de mon livre au féminin car les facteurs de discrimination sont multipliés chez les grosses, poursuit la journaliste. Selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail, une femme obèse est huit fois moins employable qu’une femme qui ne l’est pas, alors qu’un homme obèse l’est trois fois moins seulement. Par ailleurs, l’homme obèse n’a pas de plafond de verre tandis que la femme obèse atteint plus vite le plafond de verre que la femme qui n’est pas obèse”.

Davantage jugée que les hommes, la femme a plus recours à la chirurgie bariatrique, souligne la journaliste : “80% des opérées sont des femmes alors que la rationalité aurait voulu que ce soit 50-50 puisqu’il y a autant d’hommes que de femmes obèses. Pour moi cela parle vraiment de cette pression et de ces injonctions qui pèsent sur le corps des femmes”.

En France, l’image de la Parisienne brouille la norme

J’ai vécu un an en Andalousie et pendant cette année, jamais personne ne m’a parlé de mon poids, à l’exception de Français”, raconte Gabrielle Deydier. 

Un décalage qu’elle attribue à un fantasme stéréotypé du corps en France. “Je pense qu’on confond la Française et la Parisienne et qu’on ne sort pas de cette image liée à Inès de la Fressange. Notre industrie du luxe est une plus-value mais je crois qu’on a totalement intégré ce type de corps comme la “normalité” et qu’on a une image fantasmée de la Française qui ne correspond pas aux statistiques. D’ailleurs aujourd’hui, l’icône du luxe français est Lily Rose Depp”, remarque la journaliste. 

Les corps féminins voluptueux suscitent par ailleurs bon nombre de clichés sexuels. “On nous associe à peu près à tous les vices, y compris la gourmandise et la luxure et la femme grosse est fétichisée, explique Gabrielle Deydier. D’ailleurs Marlène Schiappa a écrit un livre appelé “Osez… l’amour des rondes”, qui a fait beaucoup de mal aux grosses car elle versait dans beaucoup de ces clichés. Elle conseillait par exemple de bien se laver entre les bourrelets et consacrait un chapitre à la fellation. C’est quelque chose qui revient souvent à propos des grosses, avec cette gourmandise”. 

La journaliste confie être à l’aise dans sa sexualité : “Je n’ai pas de pudeur à me mettre nue car si je mettais une culotte à ventre plat, elle ne cacherait pas grand chose. Donc il n’y a pas cette appréhension de découvrir le corps de l’autre et certaines de mes copines qui ne sont pas grosses, sont plus complexées que moi”. Elle se tient loin des fétichistes, attirés par le ”cliché de la vénus qui déborde avec de gros seins, de grosses fesses et un gros sexe”. “Ca ne m’intéresse pas, confie la journaliste, et je suis rétive à ces bonshommes-là, mais je connais des filles qui adorent être fétichisées car elles se sentent désirables, et je le comprends aussi”. 

Pour autant,  le passage de la sexualité à une relation amoureuse reste souvent compliqué selon Gabrielle Deydier. “Le plus dur chez les grosses, c’est de trouver des compagnons qui assument. Nous sommes celles qu’on cache, qu’on ne vient voir que pour le sexe. Les entourages des gars leur disent : tu n’avais que ça à te mettre sous la dent ?

Un changement de regard

En mai 2019, la grossophie est rentrée dans le dictionnaire français et l’adaptation du livre de Gabrielle Deydier, Moi Grosse, a été diffusé sur France 2. Au CHU de Lille, personnel et étudiants en médecine suivent aujourd’hui une formation consistant à revêtir un costume permettant de se mettre dans la peau d’une personne obèse pour effectuer un certain nombre de gestes, car la grossophobie est également très présente dans le milieu médical. 

Ces initiatives visent à changer le regard sur l’obésité, dont les causes sont souvent complexes et pour laquelle il n’existe pas de remède miracle. “Même les médecins ne savent pas encore tout sur l’obésité, commente la journaliste. Il faut casser le cliché du gros  qui n’a pas de volonté. On entend tout le temps “mangez moins et faites du sport” alors que les données de la Haute Autorité de Santé montrent que 95% des régimes sont des échecs à 5 ans. Il  faut aussi se demander pourquoi l’obésité touche d’abord les pauvres : chez les gens qui gagnent plus de 4.000 Euros par mois, le taux d’obésité est de 7% alors qu’il passe à 26% chez ceux qui gagnent le SMIC”. 

Rappelons que la grossophobie est sanctionnée à la fois par le code pénal et le code du travail français, tout comme les autres discriminations. Aucun jugement n’a été prononcé sur ce fondement en France, d’après Gabrielle Deydier qui attribue cela à un manque d’information. Faites passer !

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