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“Tiens, mon Sims est en train de travailler, mon autre Sims est en date. Ah, mon dernier Sims devait aller courir ce matin mais il glande sur son canapé…”, plaisante Nicolas*, 28 ans en référence au jeu de simulation de vie des années 2000. Sauf qu’il ne parle pas de personnages fictifs, mais bien de ses amis.
Depuis un peu plus d’un an, il utilise la géolocalisation avec eux sur l’application ‘Localiser’ de l’Iphone, qui permet de partager sa position en temps réel avec l’accord de chacun. “J’ai commencé mon tour du monde et c’était une façon de connecter avec eux, savoir ce qu’ils faisaient”, explique-t-il. “J’avoue avoir eu un peu de ‘fomo’ [fear of missing out, peur de rater quelque chose] en voyant trois-quatre bulles au même endroit sur la carte”.
Comme Nicolas*, qui a gardé son habitude après son retour de voyage, 65% des Américains âgés de 18-29 ans déclarent partager leur localisation avec au moins une personne, selon la plateforme d’analyse CivicScience en 2025.
“La surveillance sociale ne date pas de ces outils numériques”, prévient Yann Bruna, sociologue spécialiste des usages sociaux des dispositifs de géolocalisation. “Cette idée de respect des normes et d’auto-contrainte de certains attendus sociaux date de plusieurs siècles, au minimum. Ce qui change, c’est que nous avons à disposition des outils qui permettent d’aller bien plus loin.”
En France, il est difficile d’estimer le nombre d’usagers, en raison de l’absence de données existantes, mais la pratique se démocratise peu à peu et notamment chez les jeunes générations.
Une preuve de confiance
Développée à l’origine pour des besoins militaires, puis adoptée par les parents anxieux pour garder un œil sur leurs enfants, la géolocalisation investit désormais les amitiés. Née il y a plus d’une dizaine d’années, la géolocalisation entre pairs s’est démocratisée avec l’apparition de l’application Zenly en 2011, une startup française qui visait spécifiquement à répertorier ses amis. Devant cet engouement pour le service, la société a très rapidement été rachetée par Snapchat qui a lancé SnapMap en 2017, avant qu’Instagram ne développe la sienne en octobre dernier.
C’est le cas d’Alessandro, 28 ans, qui vit dans un autre pays que la plupart de ses amis. “Ça me donne l’impression d’être plus proche d’eux, d’être intégré à une routine à laquelle je n’aurais pas eu accès. C’est amusant de voir où ils travaillent, où ils sortent le samedi soir. Je comprends que cela puisse sembler très dystopique, moi je trouve cela rassurant.”
“C’est vite devenu intrusif’”
Gage de confiance pour beaucoup, la géolocalisation s’inscrit également dans une logique de curiosité et d’organisation. Camille, 30 ans, reconnaît ainsi que l’outil lui a épargné quelques disputes : “j’avais un de mes meilleurs amis d’enfance sur Se Localiser. Il était systématiquement en retard. Comme je pouvais le localiser, je ne partais que quand je voyais qu’il était en route, pour ne pas poireauter 1h”.
Il y a trois ans, Sacha, 30 ans, rencontre une collègue de travail qui devient peu à peu une copine. “Elle a vu que je partageais ma loc’ avec beaucoup de gens et m’a demandé la mienne. J’avais trouvé cela étrange mais je n’ai pas osé dire non. C’est vite devenu intrusif : si elle voyait que je n’étais pas chez moi, elle me demandait avec qui j’étais et si elle pouvait venir. Et elle était vexée de ne pas être prévenue.”
Un outil révélateur de vérité
Face à ces injonctions à la transparence, plusieurs milliers d’internautes redoublent de techniques qu’ils publient sur Tiktok pour désactiver leur localisation momentanément, sans en avertir les utilisateurs. Hortense* admet l’avoir masquée une fois, pour aller voir son ex-compagnon, sans que ses amies soient au courant.
“Quand une personne entre dans le jeu du partage de la localisation, et qu’elle décide subitement de ne plus s’afficher, elle adopte une attitude déviante. En disparaissant momentanément, elle a aussi intériorisé qu’elle allait devoir s’en justifier. Derrière, il y a un caractère irrattrapable, ce qui donne à l’outil le pouvoir d’un révélateur de vérité”, acquiesce Yann Bruna.
Pour Michaël Stora, psychanalyste, la popularité progressive de l’outil s’explique parce qu’il capitalise sur une anxiété liée à la séparation, tout en donnant l’illusion d’être en lien permanent. “La géolocalisation, comme la plupart de ce qu’il y a sur notre smartphone, nous permet de venir pallier à quelque chose qui nous inquiète : la capacité à être seuls.”
(*Les prénoms ont été modifiés)
Léa, 32 ans, utilise l’outil sur l’Iphone “par sécurité” depuis six ans avec sa meilleure amie. “Si je sors en soirée, elle peut jeter un œil et voir si je suis rentrée. Ça en a fait ma personne de confiance.” En 2023, une étude de l’application américaine de géolocalisation Life360 pointait “la culture de la sécurité” propre à la génération Z au détriment de la protection de leur vie privée. “Pour [eux], le souci de la sécurité des uns et des autres est une façon de témoigner de leur attention mutuelle.”
“Au début, c’était quelque chose de drôle : ‘j’ai ta loc’, je suis un peu stalker, un peu Joe Goldberg dans la série ‘You’. C’est satisfaisant de voir où sont les gens, même s’ils sont chez eux”, raconte de son côté Hortense*, 28 ans, qui utilise la géolocalisation depuis près de cinq ans, avec une dizaine d’amis proches. “Après il y a eu la sécurité, être sûre que la personne soit bien rentrée après une soirée, puis l’aspect pratique : le fait de pouvoir se retrouver facilement, ou se repérer dans les festivals…”
Plus intime encore que les partages de stories et post sur les réseaux sociaux, la géolocalisation floute progressivement la notion de vie “hors ligne” et induit une surveillance sociale entre pairs qui tend à se normaliser. “Un matin, je suis allée faire une prise de sang dans un laboratoire. Et une amie qui avait ma localisation m’appelle en me disant : ‘t’es déjà réveillée? Qu’est-ce que tu fais au labo?’”, raconte Keana, 28 ans, que cette remarque n’a pas refroidi. “Si tu partages ta localisation avec quelqu’un, c’est un peu ta sœur.”
Justine*, 29 ans, a aussi tenté de s’en débarrasser, avant de se faire prendre sur le fait accompli. Il y a quelques années, elle commence à partager sa localisation avec une amie d’enfance. “A chaque fois que je revenais dans la région sans la prévenir, elle me stalkait. Du coup, j’ai retiré la localisation, et elle l’a tout de suite remarqué en me demandant pourquoi. Je n’ai pas assumé, j’ai inventé une excuse bidon et j’ai repartagé ma loc’”, regrette la jeune femme.
Nicolas* n’avait pas pris la mesure du dispositif jusqu’à ce qu’il décide d’aller dans un club libertin avec une ex. “Sur le chemin, je me suis dit que mes amis allaient voir ma bulle 2-3 heures à cet endroit : heureusement, j’y ai pensé juste à temps”, raconte-t-il en soulignant qu’indirectement, il a l’impression “de rendre des comptes”. “J’ai réalisé que je m’étais un peu tiré une balle dans le pied parce que maintenant ça serait suspicieux de l’enlever”.