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Solomaxxing : l’agaçante mise en scène de la solitude
Looksmaxxing, sleepmaxxing … et maintenant solomaxxing. Le suffixe le plus populaire de TikTok - qui appelle à “optimiser” chaque préfixe auquel il est accolé - s’attaque maintenant à un autre gros complexe de la GenZ : la solitude. Les solo-influenceurs et - influenceuses prennent aujourd’hui le parti de ne plus subir leur solitude, plutôt de la revendiquer. Mais peut-on encore véritablement être seul sans avoir besoin de le montrer ?
“Le monk mode (ou “mode moine”, période de retrait où l’on se coupe de ses distractions pour se concentrer sur un objectif précis de productivité, ndlr.) ne consiste pas à se punir. (…) Les relations amoureuses peuvent attendre, ta liberté financière non” assène Iman Ghadzi à sa horde d’incels sur YouTube. Pour ce mentor du développement personnel, la solitude est le seul moyen de s’élever au rang de mâle alpha ou plutôt… de mâle sigma : l’alpha solitaire (oui, les masculinistes raffolent des lettres grecques). Le mot d’ordre d’Iman Ghadzi : au diable la culture des rencontres modernes, focus sur sa propre solitude pour devenir la meilleure version de soi-même.
Après le looksmaxxing ou encore le sleepmaxxing (l’obsession des gadgets pour bien pioncer)… place au solomaxxing. Venu tout droit de la manosphère, le suffixe préféré de TikTok débarque dans un autre aspect de notre existence : la solitude. Une trend qui n’a pas tardé à prendre parmi toute la GenZ. Aujourd’hui les soloinfluenceuses revendiquent elles aussi le solomaxxing comme une philosophie d’indépendance radicale.
Lana Isa, aka lanasololife sur Instagram, figure de proue de la trend généralisée, a pris le parti de revendiquer plutôt que de subir sa solitude. La jeune américaine a vu sa communauté exploser dès qu’elle a commencé à partager sa routine de jeune célibataire vivant à New York : “Pov : Tu as 24 ans, aucun ami, pas de petit ami, tu vis seule et voici à quoi ressemble ton vendredi soir”. On la voit ranger son appartement, cuisiner pour elle-même, faire ses courses ou s’installer devant un film. L’objectif : normaliser la solitude et prouver au monde entier que l’on peut être heureuse sans cocher les cases de l’hypersocialisation.
Une nouvelle manière d’être seul ?
Sur le papier ça a l’air super. Méfiance ! Cette solitude choisie “ne correspond pas à la réalité statistique du phénomène de solitude en France”, prévient le philosophe Paul Klotz, expert associé à la fondation Jean-Jaurès. Être son propre date, ou son propre “+ 1”, ça peut convenir à certains. Il ne faut pas oublier que 4 jeunes sur 10 vivent assez mal leur soirée plaid-tisane session scrolling. A l’heure où les 25-34 ans sont de plus en plus célibataires et où la solitude explose dans l’Hexagone, le solomaxxing devient aussi “une manière d’esthétiser la solitude subie et non choisie” insiste Paul Klotz.
Une réappropriation de ce sentiment mortifère, qui passe par une mise en scène sur les réseaux. “La solitude est tellement massive qu’elle en devient une modalité culturelle”, prévient l’expert de la fondation Jean-Jaurès. Exit la retraite spirituelle du penseur solitaire qui marche des heures durant dans la forêt, un carnet à la main. Cette solitude-là est devenue hasbeen. Place à la solitude performative, celle qui devient une activité sociale lorsque l’on dîne solo, mais en live avec 80 000 copains d’Internet. Une nouvelle manière d’être seul, mais tous ensemble.
Le cul entre deux FOMO
Pour le penseur solitaire un peu boomer dans sa forêt sans 5G, l’objectif était clair au moins : se retirer du monde pour mieux y revenir. Avec le solomaxxing, c’est moins évident. “La solitude générée par les plateformes ne permet ni une véritable introspection ni une véritable sociabilité” avance Paul Klotz. La GenZ se retrouve le cul entre deux FOMO : la peur de rater quelque chose si on reste chez soi, la peur de rater son moment bien-être solo si on sort. Paralysie moderne.
Car à l’ère du phonemaxxing (je viens de l’inventer), on peut choisir son prochain contact avec un autre être humain comme on choisit le prochain morceau de sa playlist : les bonnes personnes, au bon moment, dans la bonne ambiance, avec la possibilité de passer à la suivante si elle ne nous plaît pas. À force de tout pouvoir sélectionner, on finit parfois par ne plus très bien savoir quoi faire de ce qui ne se sélectionne pas.
Y compris les relations sociales que les plateformes numériques recalibrent complètement. “Elles proposent une espèce de bouillie du lien, comme si tout vous était donné” renchérit l’expert de la Fondation Jean-Jaurès, “rencontrer l’autre devient un choix esthétique et de performance (…) le reste du temps, le solomaxxing suggère que l’être humain est fait pour vivre seul et que c’est beau”. Un culte de l’individualisme numérique promu par ce bon vieux capitalisme – eh oui encore et toujours lui ! Car il ne faut pas être dupe : nous aidant parfois à affronter notre solitude, Instagram, Tinder, ou encore ChatGPT exploitent aussi ce sentiment à des fins économiques, en déployant « des mécanismes de rétention de l’utilisateur », assure Paul Klotz.
Être seul pour s’émanciper des structures sociales hégémoniques – famille, couple – pourquoi pas ? Mais l’amitié c’est pas mal aussi, non ? “Les amis sont un levier d’émancipation contre les injonctions à la sociabilité subie” estime Paul Klotz.
Et pas n’importe quels amis, je vous voir venir ! Qui se souvient du collier Friend, qui promettait début 2026 aux passants du métro parisien une amitié sur-mesure, capable de remplacer les interactions sociales par un accompagnement émotionnel personnalisé ? “Vous ne serez plus jamais seul”, promettait l’affiche. À l’ère de ce que Paul Klotz appelle le “capitalisme de la solitude”, la promesse aurait pu être : “Vous serez seul·e à tout jamais et en plus vous penserez le contraire, mdr comment on vous a trop enfumé”. Sans doute un slogan trop long et trop sincère qui aurait beaucoup moins marché, c’est d’ailleurs pour cette raison que je ne travaille pas en agence de pub ce qui réduit par 4 mes chances d’aller en enfer.
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