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Rupture amoureuse : pourquoi morfle-t-on autant ?
« Il y a eu une aube, un zénith puis le crépuscule. Quelque chose de noir et froid dont j’ai cru ne jamais sortir », se remémore Julien, trentenaire soudain poète à l’évocation de sa dernière relation. Six ans de liaison, dont trois de vie commune. Une constellation de projets à l’étranger, un compte Netflix dûment partagé et deux Golden Retriever. « Du bonheur moderne, quoi ». Puis, soudain, la catastrophe. « Ça a fusé de nulle part. Elle m’a balancé que c’était fini en rangeant la vaisselle, après dîner ».
Sans d’autres explications qu’un « on n’est pas faits pour continuer ensemble », Julien a dû accepter la séparation. Puis s’en remettre. Péniblement, très péniblement. De nouveau en couple, notre céli-survivant se dit « épanoui ». Mais une question lui revient régulièrement en tête, lancinante, au souvenir des douleurs endurées post-rupture : comment diable peut-on autant souffrir d’amour ?
James Blunt aurait sans doute beaucoup à déballer sur le sujet (Goodbyyyyyyyye my… bref) sauf qu’il est velléitaire, question interviews. Reste donc à creuser du côté de la psychologie et des neurosciences pour glaner quelques éléments de réponse. Car oui, le chagrin de cœur, c’est aussi une affaire d’hormones qui partent en freestyle.
L’utopie du couple, et ses ruines
Il est heureux que plusieurs disciplines reconnues se penchent sur les peines amoureuses, car la chose est parfois prise à la légère, voire méprisée par l’entourage – au grand dam de nos esseulé.e.s. Livia s’en rappelle avec amertume. Il y avait le pseudo positive attitude « t’en trouveras un autre », le jeuniste « ça va t’as pas encore 63 balais », le beauf « la chasse est rouverte, prépare le fusil ». Sans oublier le « pire du pire » : « c’est pas la fin du monde ».
« Voilà l’une des phrases les plus stupides qu’on puisse entendre après une rupture », commente vigoureusement Robert Neuburger, psychiatre et auteur de On arrête ?… On continue ? Faire son bilan de couple (Éditions Payot, 2017). Selon lui, cela ne fait aucun doute : la séparation provoque précisément la fin d’un monde. Et pas n’importe lequel. Celui d’un univers « de confiance, d’entraide et de solidarité » duquel on « ne peut pas ne pas devenir dépendant ».
« être quitté, c’est perdre à la fois une relation amoureuse, et cette micro-société d’appartenance qui prodiguait un réconfort quotidien »
Les couples fonctionnent comme des « micro-sociétés », poursuit le thérapeute. Avec leurs théogonies (nous étions faits pour nous rencontrer ce soir-là ), leurs mythes fondateurs (il était ceci, j’étais cela, nous nous complétions) et leurs rites (débriefs de Top Chef main dans la main). Tant que ça fonctionne, c’est fabuleux. On s’enivre, on s’envole.
On goûte à des délices éthérés en frayant avec les astres, le sourire canaille aux lèvres. On pense tisser une histoire d’éternité. Sauf que non. Et lorsque le rêve s’effondre… « Il y a un parallèle à opérer avec le deuil d’un proche » du point de vue de la palette des émotions ressenties, souligne Robert Neuburger. Avant d’ajouter : « être quitté, c’est perdre à la fois une relation amoureuse, et cette micro-société d’appartenance qui prodiguait un réconfort quotidien ».
Les tendres projections d’avenir s’étiolent, le temps reprend un cours dont chacun avait oublié le poids en compagnie de l’être aimé. « Comme si on était arraché à un royaume élu pour être précipité vers des frontières inconnues où l’on se sent vulnérables, car isolés », illustre Livia.
Tempête (d’hormones) sous un crâne
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », soupirait Lamartine. Quelque 152 ans après le décès du poète, le temps n’a évidemment pas suspendu son vol et cela a – notamment – permis à la science de faire son bonhomme de chemin. Résultat, le ton a légèrement changé. Côté études de l’activité cérébrale, on résumerait la désolation post-rupture par « l’être grâce auquel vous sécrétiez pléthore d’hormones du plaisir disparaît, donc celles du stress prennent le dessus ». Kézako ?
Commentaire de texte en compagnie de Bernard Sablonnière, médecin neurobiologiste, professeur de Biochimie à l’Université de Lille et auteur de La Chimie des sentiments (Éditions Odile Jacob, poche, 2015). « Grâce à des analyses IRM, nous avons observé que l’euphorie du sentiment amoureux était liée à l’activation de clés chimiques ». J’ai un coup de foudre au détour d’une rue – c’est la dopamine, l’hormone de l’envie, qui fait des siennes. Ça match et notre relation démarre sur les chapeaux de roues. Nous sommes dans une phase passionnelle que certains psychologues baptisent « lune de miel » – voici encore la dopamine à l’œuvre. Celle-là même qui, en fonctionnant comme un accélérateur empêchant les « freins du cerveau » de jouer la carte de la prudence, nous conduit à devenir obsessionnels.
On mange moins, on dort moins ; sans cesse on pense à l’autre, sans cesse on le désire. Et lorsque cette envie est assouvie, l’ocytocine saisit le relai. Elle produit un effet antistress, calme les ardeurs du début de la rencontre, procure du plaisir et stimule l’attachement émotionnel sur le long terme. C’est précisément le taux de cette pépite moléculaire qui chute drastiquement lors d’une rupture. Habitué à déclencher un système désir-plaisir bien huilé, le cerveau se trouve soudain en rade tandis que le cortisol, une des hormones du stress, part en live total.
« Concrètement, on ressent l’effet du manque d’une drogue dure », m’ont plus ou moins soufflé de concert l’ensemble des largué.e.s que j’ai eu à interroger dans le cadre de cet article. Se remettre d’une séparation, ce serait être sevré ? « Il y a un fonctionnement analogue, du point de vue de l’activité cérébrale, entre une personne souffrant de l’absence de l’être aimé et celle qui exige une nouvelle dose », atteste Bernard Sablonnière. Les symptômes de cet état de privation sont bien connus. Impossibilité de se concentrer, rumination, anxiété… Ou pire.
« Le meilleur reste à venir »
Si certains négocient sagement leur morosité post-rupture à coup de thé-miel en matant Friends, d’autres ont vécu une descente aux enfers. « Au début il y a eu le déni », se souvient Maeva, 26 ans, « il m’a quittée sur les marches du Sacré-Cœur sans m’en donner les raisons, avant de me ghoster. Restée sans réponse, j’ai refusé la séparation ». « Quelque chose en moi demeurait persuadé qu’il ne s’agissait que d’une pause, que ça allait s’arranger. Mais une autre voix hurlait que c’était bel et bien terminé. Pour la faire taire, j’ai pris un virage auto-destructeur ».
Entre autres, une consommation excessive d’alcool. Pendant plusieurs mois, Maeva plonge régulièrement dans une ébriété qui lui permet – enfin – d’oublier celui qui était, depuis 3 ans, le « sauveur » autour duquel elle gravitait jour et nuit. « Je faisais exprès de ne pas manger à partir de 13h pour être ivre aussi vite que possible dès l’orée de soirée, et que la nuit défile » . Une « stratégie » qui l’a souvent conduite à des états d’inconscience aux périls multiples. « Ça n’en restait pas moins une bouffée d’air », relève-t-elle, « un paradis artificiel qui était malheureusement réduit à néant au réveil de chaque matin, encore et encore ».
« Lorsqu’on est quitté, il est commun de glisser vers un sentiment d’abandon qui pousse à s’abonner soi-même. Ces types de comportements compensent un vide, et sont à éviter à tout prix car ils ne résolvent jamais rien », insiste Yvan Phaneuf, thérapeute et auteur de Sortir gagnant de la rupture amoureuse (Éditions Du Tram Eds, 2020). Face au drame de la séparation, certains renouent avec de vieilles addictions, d’autres s’initient à des pratiques extrêmes. Il arrive même qu’une rupture n’entraîne aucun bouleversement comportemental, mais qu’elle ait un impact physique d’une violence inouïe.
« N’oublions jamais que la séparation amoureuse est l’une des plus difficiles épreuves qu’un individu ait à surmonter »
Prenez Justine*, par exemple. Elle n’a pas sombré dans les stupéfiants après avoir largué l’ex qu’elle venait de surprendre à essayer de contacter une travailleuse du sexe. Et n’a même pas versé une larme au moment d’empaqueter le peu d’affaire qu’il avait laissé chez elle. Par contre, son corps a « salement pris ».
« Psychologiquement je n’étais pas au fond du gouffre, loin de là. Mais mon intestin est passé à la caisse ». Quelque temps après la rupture, Justine a développé une maladie de Crohn suscitant des douleurs « assez oufs ». « Au terme d’une journée d’hospitalisation, le médecin a conclu que mon inflammation provenait d’un choc émotionnel », rapporte-elle On appelle ça somatiser, dans le jargon. C’est-à-dire traduire un bouleversement mental par une plainte corporelle.
« L’évanouissement, le trouble alimentaire, la nausée, les étourdissements… Un large spectre de réactions physiologiques peut succéder au séisme d’une rupture », pointe Yvan Phaneuf. « L’essentiel est d’accueillir cette souffrance dans un premier temps, qu’elle soit physique ou mentale, sans chercher à s’en défendre à tout prix pour ensuite, pas à pas, trouver en soi les ressources permettant de vaincre l’angoisse de l’absence, et de se projeter dans un avenir sans la présence de celui ou celle qui était resté(e), parfois durant des décennies, l’élément constitutif d’un quotidien chéri ». Évidemment, aucune solution miracle pour sortir la tête hors de l’eau. « Ce serait trop simple. N’oublions jamais que la séparation amoureuse est l’une des plus difficiles épreuves qu’un individu ait à surmonter », souligne notre expert.
Pas de panacée, donc. Mais quelques conseils de bon sens. À l’adresse de tous les cœurs brisés, démolis et piétinés, Justine – qui sait de quoi elle cause – assure, dans un filet de voix emprunt d’une sagesse millénaire, « le meilleur reste à venir ». Hello my looooooover…
Dans tes dents James Blunt, tu sers qu’à nous faire chialer.
Cordialement.
* Ce prénom a été modifié