Réforme de l’immigration : témoignages de celles et ceux qui ont failli tout quitter

Un parcours du combattant.

L’annonce a eu l’effet d’une bombe pour certain.es et un goût de déjà-vu pour d’autres, habitué.es aux décisions arbitraires prises par le gouvernement Legault en matière d’immigration. Après avoir présenté son projet de «test de valeurs québécoises», le Ministre Jolin-Barrette a décidé de s’attaquer aux étudiants et aux travailleurs étrangers en révisant l’accès au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) en vue de l’obtention de la résidence permanente. Concrètement, s’ils/elles ne détiennent pas un diplôme figurant sur cette liste publiée par le ministère de l’Immigration ou s’ils/elles n’ont aucune expérience d’emplois dans des domaines définis par le gouvernement, ils peuvent faire une croix sur le Québec et les rêves qui vont avec.

On a recueilli des témoignages édifiants de celles et ceux qui ne savent plus où se mettre depuis ce 1er novembre 2019. 

*À l’heure où l’on écrit cet article, le gouvernement vient d’annoncer qu’il fait finalement marche arrière en instaurant une clause de droits acquis pour les étudiants et les travailleurs étrangers temporaires déjà au Québec. Malgré cet éclair de lucidité qui devrait faciliter certains parcours d’immigration,  il nous a paru important de publier les témoignages récoltés ci-dessous afin de ne pas oublier qu’immigrer n’a rien d’un long fleuve tranquille et qu’il y a plusieurs façons d’y parvenir (ou pas). Il ne s’agit pas seulement de cases à remplir, de photocopies à imprimer, de feuilles à agrafer, de preuves à fournir mais d’humanité, avant tout.

Voici donc des extraits choisis qui illustrent le sentiment de trahison et l’anxiété que cette réforme suscite actuellement.

«J’ai le Québec dans le sang depuis que j’ai posé les pieds ici»

Je suis Française, j’ai une maîtrise en journalisme, je suis journaliste, je travaille à Montréal (pour le Journal de l’assurance) dans le cadre d’un PVT et je suis touchée par le changement de règles du PEQ travailleurs qualifiés entré en vigueur ce 1er novembre, jour de mes 30 ans.

Je vais avoir cumulé mes 52 semaines de travail à temps plein début février mais je ne pourrai pas faire de demande, car mon métier de journaliste n’est pas dans la liste dressée par le gouvernement. Avant l’emploi que j’occupe actuellement, j’avais déjà travaillé un an comme coordonnatrice administrative/de production pour une revue à Montréal, et avant ça, j’ai fait un échange universitaire d’une session à l’Université de Sherbrooke.

J’ai le Québec dans le sang depuis que j’ai posé les pieds ici, en 2014. Depuis ce moment, je ne fais que des allers-retours, car je ne peux jamais rester de façon permanente. J’avais espoir que cela change en 2020. J’ai même passé un test de français en 2018, malgré mes diplômes, pour mettre toutes les chances de mon côté. Mais avec le changement de règles du PEQ, tout s’écroule à nouveau.

J’ai arrêté de soigneusement compter mes semaines de travail après l’annonce des changements apportés au PEQ des travailleurs temporaires. Ce calendrier, c’était mon fil conducteur vers une vie sereine et stable au Québec.

J’ai arrêté de soigneusement compter mes semaines de travail après l’annonce des changements apportés au PEQ des travailleurs temporaires. Ce calendrier, c’était mon fil conducteur vers une vie sereine et stable au Québec. Le “26” étoilé (ndlr, elle fait référence au calendrier qu’elle tenait, photo ci-dessous)? C’était la moitié du chemin. C’est ça notre quotidien : compter les jours qui nous rapprochent du moment où on intègrera pleinement la société québécoise, une société qu’on aime, dirigée aujourd’hui par un gouvernement qui nous vomit.”

– Aurélia Morvan

«Si rien ne change, je vais quitter le Québec le coeur brisé»

Comme beaucoup, j’avais un rêve, celui de vivre au Québec. Pour y parvenir, j’ai travaillé d’arrache-pied pendant des mois. Il m’a été demandé de répondre à certaines exigences pour accéder à ce rêve et je m’y suis pliée volontiers. J’ai aimé le Québec avant même de le connaître, et au moment où j’ai posé mon pied sur son sol, j’ai su que c’était l’endroit où j’avais toujours voulu être. J’y ai découvert des Québécois fiers de leurs racines, de leur identité et leur fierté à défendre la langue française. J’ai découvert la culture québécoise et m’y suis intégrée,  je me suis trouvé un petit chez moi et j’ai construit un cercle d’amis ( ma seconde famille).

Je suis une Française arrivée ici avec un PVT le 14 novembre 2017, et le 22 novembre j’avais un emploi que j’ai toujours mais que je vais devoir quitter (…) parce que le gouvernement a décidé de changer les règles, sans préavis. Mon objectif de rester vivre ici était presque atteint, il ne me manquait plus que mon test de français (que je dois passer le 16 novembre) et  j’avais ensuite prévu de lancer mon CSQ via PEQ qui facilite l’accès à la résidence permanente. Mais voilà le travail de deux ans qui s’effondre en un instant parce que la loi a été changée.

Du jour au lendemain, le gouvernement décide que le Québec n’a plus besoin de travailleurs temporaires dans le domaine de l’hôtellerie où, pourtant, le manque de main d’œuvre est criant encore à ce jour.

Mon visa arrive à sa fin et je n’ai plus le temps d’entreprendre les démarches pour un autre visa. J’ai respecté les règles qui étaient de cumuler 52 semaines de travail à temps plein en tant que travailleur qualifié. J’ai un emploi de catégorie B en pénurie mais qui ne figure plus sur la liste qui vient d’être changée. Du jour au lendemain, le gouvernement décide que le Québec n’a plus besoin de travailleurs temporaires dans le domaine de l’hôtellerie où, pourtant, le manque de main d’œuvre est criant encore à ce jour. Mais ce n’est pas seulement moi que cela pénalise, ce sont aussi tous ces patrons québécois qui luttent pour garder leurs entreprises ouvertes (…).

Nous demandons au gouvernement de retirer leur nouvelle loi sur le PEQ qui brise la vie de milliers de travailleurs temporaires et d’étudiants étrangers mais qui va aussi se répercuter sur toutes les entreprises québécoises qui comptent sur les immigrants étrangers. (…) Si rien ne change, je vais quitter le Québec le cœur brisé mais enrichie de toutes ces belles rencontres (…). J’aime ce pays aussi fort qu’un Québécois et en particulier cette province, mais aujourd’hui je vais devoir la quitter alors que j’y suis chez moi.

-Amandine Souverain

«Nous n’avons aucune solution»

Cela fait presque 7ans que nous sommes ici, nous sommes tous les deux arrivés en PVT en 2013. (…) On avait préparé nos papiers pour le PEQ pour obtenir un CSQ mais à la suite de la loi 9, notre dossier a été fermé ainsi que 18000 autres dossiers en attendant de voir apparaître un nouveau système ARRIMA.   Nous avons alors re-préparé notre dossier (…) mais, à notre grande surprise : je ne suis plus dans la liste des métiers admissibles et mon conjoint non plus car nous ne sommes pas dans la bonne région. Après avoir retourné le problème dans tous les sens, nous avons compris que nous n’avons aucune solution. Nous allons devoir abandonner tous nos projets de vie, tout ce que nous avons construit pendant 7 années, à toujours travailler depuis notre arrivée au Québec. Nous payons des impôts, travaillons pour et avec des Québécois et là, nous allons devoir annoncer que nous sommes dans l’obligation de partir. C’est humainement insensé, totalement déroutant et illogique sachant que dans la région de Montréal, de nombreux postes sont à pourvoir (…).   Nous sommes au pied du mur.   – Kim Batault et Oliver Gaillard  

«Tout tombe à l’eau et je me sens trahie»

Mettez des noms sur nos histoires pour que nos voisins, notre épicier qui nous voit chaque dimanche, le collègue du boulot qui nous sourit chaque matin, comprennent à quel point cela va aussi affecter leur vie. Cela permettra aux gens de comprendre que ce n’est pas du jeu, c’est la vraie vie. Des milliers de vie.   Pour ma part, je suis arrivée ici en 2015 pour des études à la maîtrise en droit international et transnational. J’ai obtenu un permis de travail postdiplome en décembre 2018 et j’ai pu trouver du travail dans mon domaine depuis quelques mois. Je comptais présenter ma demande de PEQ dès décembre 2019, vu que les demandes étaient arrêtées jusqu’au 1er novembre 2019.   Aujourd’hui, on me dit que tous mes rêves, mes projets et mes contacts d’ici ne valent plus rien. J’ai un amoureux québécois, nous voulons nous marier et faire notre vie ensemble ici. Je prévois, ou plutôt je prévoyais, également d’avoir une carrière ici. Mais aujourd’hui tout tombe à l’eau et je me sens trahie.   (…) J’ai quitté ma famille pour un rêve. Et rêver, tout le monde y a droit.
Aujourd’hui, le message que je perçois dans tout ça c’est: tes rêves ne vaudront jamais autant que ceux d’un ou d’une Québécois-e. C’est très dangereux comme move politique. Car même s’il y a des modifications, la blessure est faite.
Aujourd’hui, le message que je perçois dans tout ça c’est: tes rêves ne vaudront jamais autant que ceux d’un ou d’une Québécois-e. C’est très dangereux comme move politique. Car même s’il y a des modifications, la blessure est faite. Ce n’est pas de l’intégration, c’est de la trahison, de l’oppression et du populisme. J’aime le Québec. Pas pour l’hiver, très sincèrement. Mais pour l’aura de paix que cette terre dégage. Nous sommes vos voisins, amis, collègues de travail, chauffeurs de taxi, caissiers/caissières, esthéticiens, conseillers bancaires, coachs sportifs, peintres anonymes, futurs avocats, etc. Nous sommes avec vous dans les rues, les blocs appartements, les autobus. (…) Soyez aussi avec nous.   – Sarah Youdjé Tchéidé  

«Sa réforme est en train de m’empêcher de faire ce qu’il [le Ministre Jolin-Barrette] a pu faire»

Je suis Française et je suis arrivée à Montréal le 21 juillet 2015 à 18 ans. C’était le fruit de plus d’une année de réflexion et de préparation. Aujourd’hui, à la veille de mes 23 ans, j’aurais fait 22% de ma vie au Québec. Convaincue depuis la sortie du lycée que je souhaitais m’établir au Québec, j’avais donc fait ma demande d’admission à l’Université de Montréal pour intégrer le baccalauréat en droit. Le graal, mon graal.   J’ai étudié à l’UdeM pendant 3 ans. J’ai effectué ma graduation en 2018 avec tous mes camarades. Il faut préciser qu’en droit, on était 5 expatriés max dans ma promo. Le droit étant la discipline “non-universelle” par excellence, puisqu’au Québec on étudie le droit québécois, le droit du territoire sur lequel on est. Comme partout. C’est dire si ceux, comme moi, qui avaient choisi d’étudier le droit au Québec plutôt qu’en France, avaient une raison bien précise de venir s’installer ici plutôt qu’ailleurs.   Depuis, je suis la formation professionnelle de l’Ecole du Barreau pour être avocate. Mes examens sont prévus pour avril 2020. J’avais l’intention de demander mon CSQ via PEQ cet été, lorsque ça a été suspendu, mais mon entrée à l’Ecole du Barreau étant considérée comme un retour aux études, j’avais reporté le projet à l’an prochain, une fois que j’aurais cumulé un an d’expérience de travail en tant qu’avocate.
Je voudrais aussi faire savoir au Gouvernement et plus précisément à M. J.-B. qu’il a fait les mêmes études et le même cheminement que moi et mes camarades.

Quel ne fut pas mon désarroi lorsque j’ai regardé les nouvelles modalités mercredi passé, qui annonçaient désormais que les études en droit n’étaient plus admissibles au CSQ via PEQ diplômés, puis que la profession d’avocat n’était pas un emploi “en demande”,m’éliminant du CQS via PEQ des travailleurs qualifiés. Mon réflexe a été de me tourner immédiatement vers Arrima, mais Monsieur Jolin-Barrette a pris la peine de préciser pour ce programme :  “On n’invitera pas d’avocats au Québec parce qu’on en a déjà beaucoup”. J’entends et je comprends la logique implacable de cette réforme qui vise à combler les secteurs en demande. Mais que font-ils des étudiants, formés au Québec, en français, futurs professionnels, visés par cette nouvelle catégorisation, qui sont déjà là ? D’autant que les juristes dans ma situation, sont très peu nombreux. J’aimerais faire savoir au Gouvernement que sa politique m’a rappelée à quel point il était facile de venir à Montréal, de s’y sentir bien, de construire sa vie, de rencontrer quelqu’un, de faire ses études, de monter ses propres projets personnels, professionnels, d’investir et d’y devenir quelqu’un. Mais elle m’a douloureusement rappelée que, malgré tout ça, je n’étais qu’un numéro temporaire et que je n’étais pas prête de voir toute ma vie ici se consolider de manière permanente. Que tout pouvait s’effondrer d’un coup d’un seul. Je voudrais aussi faire savoir au Gouvernement et plus précisément à M. J.-B. qu’il a fait les mêmes études et le même cheminement que moi et mes camarades. Un LL.B. et la formation de l’Ecole du Barreau. Qu’il a dû avoir les mêmes ambitions et rêves que j’ai maintenant, à l’aube de devenir avocate. Je voudrais qu’il comprenne que sa réforme est en train de m’empêcher de faire ce qu’il a pu faire. Enfin, je voudrais que le Gouvernement imagine la situation dans laquelle il a mis des milliers de personnes : partie à 18 ans, diplômée ici, en formation professionnelle ici, en couple ici, mes amis sont ici, mes projets, ma vie sont ici, que vais-je faire si je suis obligée de retourner en France, où tout est arrêté depuis 5 ans ? Que vais-je faire de ces 5 années perdues, autant professionnellement, financièrement que socialement ? Je sais que j’ai dépassé les “quelques lignes” autorisées, mais j’espère que mon témoignage pourra aider à faire avancer les choses, ou du moins, les rétablir.

-Léa Febbraro

«Je suis blessée»

Je suis Française, cela fait 4 ans que je vis ici, j’y ai étudié et maintenant j’y travaille. J’ai envoyé mon dossier le 29 octobre, reçu le lendemain par l’immigration et donc je serais jugée selon des critères que je ne connaissais pas. C’est honteux.

Voici les conséquences pour moi :

– Paiement de frais de dossier… pour rien (798$ pour une demande de personne seule) et on ne m’a pas consulté, on me dit juste que les règles ont changé. Je ne sais même pas si je suis éligible. Les bureaux de l’immigration ne savent pas quoi nous répondre. Je ne sais même pas si je serais remboursée.

-Je vais peut-être changer d’emploi: soit pour être éligible au Québec, soit pour partir ailleurs au Canada. Et mon employeur, il fait quoi? Il a passé un an à me former pour rien? 

-Nous ne savons pas si les emplois éligibles à présent sont en fonction des régions: dans mon cas en administration, le fait que je travaille à Montréal me rend inadmissible. Donc je dois déménager ailleurs au Québec pour me qualifier et quitter ma vie, mes amies, et une ville que j’aime ou je me sens chez moi? 

-2 ans d’études (33000$ investis environ) après lesquelles j’ai passé 2 ans au Québec à travailler et accumuler 12 mois de temps plein pour rien. J’aurais pu déménager en Ontario ou ailleurs depuis et obtenir ma résidence en 6 mois environ. Le Québec c’est un choix réfléchi parce que j’aime cette province.

– Voir des proches rentrer chez eux, des amis, des gens compétents et qualifiés qui parlent français.

– Si je suis éligible ailleurs au Canada, j’irai m’installer dans une autre province.  – Quand mon permis va expirer, je rentre chez moi?

– Beaucoup de stress, de colère et de déception J’ai de la chance car mon permis n’expire pas avant un petit moment et je vais pouvoir le renouveler. Mais les personnes qui arrivent à la fin de leur permis de travail vont devoir quitter le pays. Certains dans un mois, deux mois… Vous vous imaginez, partir du jour au lendemain alors que vous êtes INTÉGRÉS? (…)  Ce que le ministre nous dit par ses actions, c’est que les immigrants ne sont pas bienvenus malgré les sacrifices et les efforts qu’ils font pour s’intégrer à la société québécoise.

J’ai construit ma vie professionnelle et personnelle durant ces 4 années et je me sens chez moi. Je suis aussi bénévole dans des associations, je m’implique dans la société et je suis blessée d’être traitée comme cela. 

– Camille Bergon

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