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RAP FRANÇAIS : HAUT LES QUEERS !

13 février 2026
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Avec PRETTY DOLLCORPSE, Ptite Sœur, femme trans et FEMTOGO, qui y affirme son homosexualité, signent l’un des coups les plus marquants du rap français. En mettant en avant des parcours et des récits largement mis de côté par l’industrie du disque, le projet s’adresse plus directement à une génération de rappeur·euse·s queer, encore trop souvent relégué·e·s à des rôles symboliques ou peu pris·e·s au sérieux. Une vague déferlante en approche revendique pleinement cet héritage inclusif, tout en rappelant que l’accès à la visibilité reste profondément inégal.

“Fais pas genre t’as pas kiffé le son Il est plus chaud que la canicule”. Une punchline qui tue ! Pourquoi diable nous ferait-elle rougir de honte ? “Mes sons pourraient passer pour ceux de n’importe quel rappeur mainstream, mais quand les gens voient qui je suis ou prennent deux secondes pour écouter les paroles, soudain, ce n’est plus leur truc”, témoigne Mike Gautier alias Piche, drag queen flamboyante, crinière blonde, barbe peroxydée et voix imposante, révélée par Drag Race saison 2.

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Sous le clip de Confess, les commentaires débordent d’insultes misogynes, homophobes, sexistes et transphobes. Avant sa découverte du drag, Mike jouait déjà avec le genre alliant krump (danse énergique aux mouvements saccadés, pratiquée sur du hip-hop) et performances en talons. “En tant que drag queen qui fait du rap ou rappeur qui fait du drag, j’attire la lumière mais c’est une lumière qui dérange et constitue aussi mon plafond de verre : avant même de m’avoir écouté, on décrète que je ne suis pas crédible !, observe-t-il. Face à la masculinité stéréotypée et la virilité exacerbée des “vrais bonhommes” du rap français, les femmes, les personnes sexisées et encore plus les personnes queer restent encore largement mises à l’écart pour les nouvelles représentations qu’elles incarnent.

Plafond de verre

La digital trap de la rappeuse parisienne-ivoirienne ADÉS THE PLANET, qui valorise les amours queer et lesbiennes, l’impose comme la nouvelle figure émergente de ce que les médias généralistes appelle – injustement selon elle – le “rap queer” : “Je suis LA rappeuse queer. Quand tu es une femme, tu te bats déjà pour ta place – comme s’il ne pouvait y en avoir qu’une. Même logique pour les masculines : on m’a vite comparée à Lala &ce, parce que lesbienne, noire, masculine, donc interchangeable. Je ne l’avais pas anticipé – et ça ne me fait pas plaisir.”

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Quand sheng, d’origine sino-libanaise, a fait son coming-out bisexuel sur Kit Kat (2024), elle essuie rapidement une mise en garde. “On m’a dit que je risquais de m’enfermer dans une niche ou d’être invitée uniquement dans des festivals engagés, féminins ou queer, mais ce serait mentir que de ne pas en parler dans mes sons”, raconte-t-elle, si bien qu’elle a pu envisager de s’auto-censurer – comme pour le mandarin, qui l’essentialisait alors que cela ne représentait que 30 % de ses lyrics.

Yelsha, rappeuse noire, homosexuelle, queer et non-binaire, dénonce le queerbaiting dont elle fait l’objet. “Parce que je suis au carrefour de plusieurs luttes, les programmateurs en profitent pour redorer leur image, dit-elle. Mais pour moi, ce n’est pas une trend, je ne choisis pas les jours ou je suis queer, je le suis toute l’année et pas seulement au mois de juin pour la levée de drapeaux arc-en-ciel. Je me sens comme un faire valoir qui ne doit pas trop prendre la lumière, encore moins au sommet des charts, ni trop l’ouvrir.” C’est du carburant pour sa plume, létale : “Faux amis Faux frères Imposteurs jusque dans le cœur”. Elle ajoute : “On a projeté une image très précise sur le rap qui n’est accepté que s’il suit ce chemin : un mec cis hétéro, misogyne, musclé, qui pose d’une certaine façon.” “Tant que ces clichés rapportent de l’argent, l’industrie n’a aucune raison d’en sortir”, lance Piche. Ainsi commence la marche de l’invisibilisation, le capital étouffant la marge.

Justice historique

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Mais rembobinons un instant : le rap français n’oublierait-il pas d’où il vient ? Dans le New York post-industriel des années 70-80 naissent le hip-hop et la ballroom culture : deux faces d’une même histoire de marge, d’injustice sociale et de résistance. Dans les ghettos noirs et latinos pour l’un, au sein des minorités homosexuelles et transgenres pour l’autre, un même refus de se soumettre anime ces communautés opprimées. De surcroît dans des espaces qui se déploient en miroir.

Il n’y a pas de ball sans DJ, ni de ball sans MC, et encore moins de bon ball sans les deux – comme dans les cyphers ou battles de rap. Ce sont des terrains où la performance est reine : voguing (poses figées et mouvements saccadés) ou breakdance, self-expression ou graffiti… et au fond, entre pride et ego, apparats et swag, quelle différence ? “Aucune, assure Piche. Dans le drag, on a le camp, dans le rap, c’est le bling-bling : des univers exacerbés, visuels et provocateurs. Au-delà de leur dimension esthétique et artistique, ces excès sont surtout un acte de revendication pour celles et ceux qu’on a voulu faire taire : transformer nos récits et expériences en quelque chose de grandiose, imposant et bruyant, pour être vu·es, entendu·es et écouté·es.”

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Rudy Jean-Baptiste, content editor k-pop et moods chez Deezer, biberonnée au hip-hop, souligne aussi l’importance du collectif dans ces deux cultures : “Dans le rap, Bande Organisée portait haut l’étendard de son quartier à Marseille ; dans la ballroom, les danseur·euses représentent des houses – comme la House of Revlon. Dans les deux cas, il s’agit de représenter son milieu, sa communauté, sa culture. La culture queer est intersectionnelle – être noir·e, maghrébin·e, arabe, racisé·e s’ajoute à la queerness – et ces mélanges génèrent un désir de représentation authentique. Même logique dans le rap : représenter d’où l’on vient et sa culture.”

Marée queer

Adès The Planet et Yelsha pointent du doigt “les marginalisés qui marginalisent” pour expliquer pourquoi des cultures jumelles peinent à se rassembler. “Le rap est une culture de revendication, de liberté et de lutte contre le système : queer ou pas, le récit reste le même, celui de peuples opprimés cherchant à se faire une place, mais trop souvent nous ne sommes pas unis”, regrette la première. “Le rap, né dans la marge, est encore perçu comme réservé aux hommes noirs virils, lui répond Yelsha. Celleux qui en sont exclus peuvent eux-mêmes marginaliser d’autres minorités. Mais la machine du changement est en marche !”

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“Vague déferlante en approche C’est pour la paix qu’on s’accorde Plus qu’une marée, on peut être le déluge On la fermera plus”, rappe-t-elle ! Même signal chez Piche : “Il y aura de la place pour nous aussi Ne t’en fais pas, nous serons des milliers”. Même si prendre la place n’expose pas aux mêmes risques selon l’identité et l’expression de son genre. “Pour les personnes trans, c’est encore plus difficile, revendique Piche, consciente de son privilège. L’hétéro‑normativité tolère que je mette une perruque et que je redevienne l’homme gay qu’ils reconnaissent quand je l’enlève. Pour une personne trans, l’identité qu’elle affiche dans sa musique est la même dans la vie quotidienne, et c’est là que ça pose problème.”

Dans un contexte souvent marqué par la rupture familiale, la précarité, la discrimination au travail et l’accès difficile aux soins, s’exposer – poster, performer, exister publiquement – demande un courage immense. Une prise de risque qui s’est révélée payante pour la rappeuse trans Ptite Soeur : PRETTY DOLLCORPSE, coproduit avec neophron et FEMTOGO, s’est hissé en dixième position du Top Albums national à sa sortie en octobre 2025. Et depuis, les ajouts aux favoris affichent une progression de +3.200% sur Deezer.

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Si certain·es peuvent encore tenter d’ignorer qui incarne le projet – ni clip ni interview, succès organique via soundcloud, il est en revanche impossible de faire l’impasse sur les textes : dysphorie de genre, homosexualité, violences sexuelles, pédocrimininalité, prostitution… abordés sans détour ni compromis. “L’audience (67% entre 18 et 25 ans, sur Deezer, ndlr) s’est attachée à Ptite soeur, créant un véritable lien d’âme : la force des textes, portée par une esthétique métal-trash radicalement différente des esthétiques rap en France, a prévalu sur les identités”, assure Rudy de Deezer, au regard du duo Bilal Hassani–Alkpote sur Monarchie absolue, moins bien accueilli en 2019. “C’est aussi la preuve de ce que la nouvelle génération est capable de recevoir”, ajoute-t-elle, pariant sur “un ras-le-bol porté par une génération Z hyperconnectée, curieuse et ouverte, beaucoup moins choquée par l’émergence de profils alternatifs” pour amorcer la transition vers un rap pleinement inclusif.

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