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​​Quand l’extrême droite dicte l’agenda médiatique

Nos fachos ont du talent : en monopolisant l’espace médiatique et en instrumentalisant les faits divers qui les intéressent, ils arrivent à mettre au cœur de l’actualité leurs thématiques préférées. 

6 mars 2026
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En ce début 2026, la fachosphère a repris une part de tarte au ouin-ouin.

Fin janvier, Jean-Luc Mélenchon aurait validé lors d’un meeting à Toulouse un concept forgé par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus en louant la capacité des listes LFI “à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement”. Les réactions ne se sont pas fait attendre : “Au moins, les choses sont claires : Jean-Luc Mélenchon défend l’éclatement communautaire, l’ère des minorités contre le peuple et les revendications de l’islam politique. Nous voulons, nous, incarner l’unité nationale et le sursaut français”, a immédiatement réagi Jordan Bardella sur son compte X. Éric Zemmour ne s’est pas non plus fait prier et a assuré sur BFMTV que le leader insoumis “assumait” la thèse de Renaud Camus, qualifiant au passage LFI de “parti du grand remplacement”.

En surjouant les réactions outrées, l’extrême droite a réussi, comme souvent, à occuper l’attention collective pendant quelques jours. Les fafs de tous bords pensaient ainsi voir leur théorie complotiste validée, puisqu’elle semblait désormais assumée par le leader insoumis.

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Ce qui est assez drôle, c’est que le discours de JLM est bien différent. Voici ses mots, recontextualisés : “Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps. […] Ce n’est pas parce qu’il y a dix dingues dans un coin qui ont peur d’être remplacés par leurs enfants que nous devons partager leurs peurs.

Mais après tout, qu’est-ce qu’on s’en fout du contexte, quand on cherche par tous les moyens possibles à mobiliser un concept fasciste en le faisant passer pour un fait de société tangible ? Comme le soulève le journaliste politique Romain Herreros dans les colonnes du Huffington Post, les médias ont donné à cet épisode une place disproportionnée : la sortie volontairement provocatrice du leader insoumis a été reprise par l’AFP et s’est retrouvée en titre de plusieurs articles. À gauche pour recontextualiser la saillie du vieux, à droite pour amplifier la panique morale.

LE FIGARO

LE JDD

LE NOUVEL OBS

Heureusement, il y a l’huma

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Un phénomène similaire avait été observé en 2017 quand Manu Macs avait déclaré qu’il n’y avait pas “une culture française”, façon d’affirmer que la culture française était plurielle. La phrase avait été transformée pour faire dire au président que la culture française n’existait pas et l’extrême droite, comme la droite, avaient immédiatement fondu un boulon. Puis la presse avait suivi (Le Figaro et Valeurs actuelles en tête).

Les identitaires sont coutumiers du fait et ils apprécient tout particulièrement la récupération de faits divers sordides pour servir leur narratif raciste et suprémaciste. Ils simplifient, transforment, émeuvent, désignent un responsable et font d’un cas isolé une menace globale. Le cas isolé devient preuve d’un soi-disant système et le débat public est saturé en quelques heures. Une technique particulièrement efficace pour s’infiltrer dans les médias grand public. Par ce biais, les rengaines chères à l’extrême droite – immigration, identité, insécurité – sont répétées, commentées et mises au centre de l’actualité, comme si les termes du débat étaient neutres et factuels, indépendamment des statistiques réelles. On pense évidemment à CNews ou Europe 1, mais les médias de Bolloré ne sont pas les seuls à suivre cette tendance.

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Éric Zemmour invité de l’émission de France 2 Les 4 Vérités en novembre pour la promo de son dernier livre. Sarah Knafo sur le même plateau quelques mois auparavant. Toujours Sarah Knafo, récemment récompensée par le prix de la “révélation politique de l’année” par le jury du Trombinoscope, annuaire professionnel du monde politique. Jordan Bardella dans Une Ambition intime de Karine Le Marchand sur M6 en 2025. Jean-Philippe Tanguy dans l’émission C ce soir sur France 5 en janvier dernier. Leurs marottes étant banalisées, on les entend désormais à des heures de grande audience sur toutes les chaînes. Avec en toile de fond une génération d’éditorialistes dont les idées ont fini par irriguer les mêmes plateaux.

@allanbarte
@allanbarte
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Cette contamination des médias traditionnels est liée à des objectifs de rentabilité et de visibilité : si les thématiques favorites des fafs font de l’audience et des vues, alors il faut en parler. Pendant ce temps-là, des violences qui, a contrario, disent réellement quelque chose de notre société par leur caractère systémique, sont minimisées ou passées sous silence. Comme les féminicides – en 2024, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-compagnon, soit une hausse de 11% par rapport à 2023 – ou les violences d’extrême droite – entre 1986 et 2021, sur 53 meurtres à caractère idéologique, 9 sur 10 étaient le fait de l’extrême droite.

L’agenda médiatique est loin d’être neutre. Il reflète des rapports de force, des stratégies politiques et des hiérarchies qui déterminent ce qui est considéré comme digne d’occuper les gros titres ou non. Cette mécanique n’est pas nouvelle, mais l’influence de la fachosphère dans l’organisation de cet agenda n’a jamais été aussi forte. Aux médias, aujourd’hui, de repenser ce qui relève du politique et ce qui relève du fait divers, de ne pas tomber dans le rage bait, de se défaire dans la mesure du possible des logiques d’audience et d’assumer le caractère nécessairement situé de tout journalisme. Certaines rédactions ont d’ailleurs fait des choix radicaux : en Belgique francophone, plusieurs chaînes ont décidé d’interdire l’extrême droite sur leurs plateaux. Ce cordon sanitaire médiatique ne fait pas l’unanimité – certains y voient un risque de renforcer la posture victimaire de ces partis – mais il a le mérite de poser deux questions que les médias ne peuvent plus esquiver : jusqu’où les impératifs commerciaux peuvent-ils dicter les règles du débat démocratique, et jusqu’où le pluralisme peut-il servir de prétexte à la normalisation ?

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