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Ces derniers mois, vous avez peut-être vu passer dans votre algorithme Instagram des vidéos sarcastiques complètement border, qui brouillent les frontières entre humour noir et adhésion aux idées les plus nauséabondes. Cette tendance est devenue l’outil de propagande privilégié de l’extrême droite, sans même que le grand public ne s’en aperçoive.
Un court extrait vidéo de l’acteur Cillian Murphy en Oppenheimer dans le film éponyme expliquant une théorie devant un tableau noir, craie en main. “How can it be both ? It can’t. But it is. It’s paradoxical. And yet, it works!” (1), lance le physicien à son élève. Par-dessus l’image, une phrase en surbrillance : “Me explaining how I can be both antisemitic and an islamophobe.”(2) 110 000 likes. Une autre vidéo brève, montrant le gouverneur démocrate de l’Illinois J.B. Pritzker lors d’un discours pour la campagne présidentielle 2022 de Joe Biden, isole une partie de son monologue et lui fait prononcer hors contexte les mots “racism, sexism, homophobia, transphobia, xenophobia, antisemitism” (3) avec la mention “What do you like most about your friends ?” (4)
Voilà le genre de reels qu’on trouve de plus en plus souvent sur Instagram. C’est, personnellement, la troisième fois cette semaine que je tombe sur ce genre de contenu en scrollant passivement. Il faut dire que mon algorithme s’habitue : des copains m’en envoient pour se moquer, et je suis moi-même assez médusée par cette banalisation des “blagues” d’extrême droite déshumanisantes. Alors je les regarde. Seulement, à force d’en visionner de plus en plus, je commence à en avoir plein le cul ressentir un énorme malaise.
Car ces reels ressemblent franchement à un code de reconnaissance entre bros incels nazillons, souvent qualifiés “d’amis racistes”. Un genre de “vannes” dont les minorités et les femmes sont exclues de manière assumée. On en revient à l’éternelle question : comment dresser la frontière entre humour noir et dogwhistles fascistes ? Cette zone grise est parfois recherchée par les créateurs de contenus humoristiques décalés : elle s’inscrit dans une histoire plus large de la culture mème. Le problème, c’est qu’elle nourrit aujourd’hui les stratégies de banalisation de l’extrême droite.
Cette post-ironie Instagram est ainsi l’héritière directe du nihilisme 4chan et de l’alt-lit, cette écriture du quotidien twitteresque, concise et absurde. S’y ajoutent un apolitisme de façade et une culture du malaise revendiquée. Une fois adapté à une plateforme aussi populaire qu’Instagram, ce style qui se voulait à l’origine cryptique et destiné aux initiés se démocratise et gagne une dimension premier degré. Les reels achèvent de viraliser cet humour désormais plus du tout hype et ouvertement raciste (ou misogyne, transphobe, homophobe, validiste, antisémite, islamophobe, xénophobe, etc). Le glissement est progressif mais bien tangible : ce qui était auparavant codé et marginal devient peu à peu normal et normé.
Les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, dans leur essai Apocalypse Nerds (paru aux éditions Divergences le 19 septembre 2025), ont étudié les différents véhicules idéologiques des technofascistes, ces nouvelles élites de la tech transhumanistes et sécessionnistes. Ainsi, Tesquet voit dans cette banalisation des mèmes d’extrême droite un outil de propagande efficace, comme il me l’explique : “Ce qu’on appelle technofascisme, c’est à la fois une architecture du pouvoir et un mode de circulation des idées. Il fonctionne à travers le maniement d’un certain nombre de signes et symboles qui constituent une grammaire commune, qui doit ensuite être actionnée politiquement.” En gros : si ça te fait rire, tu fais partie du clan, que tu le veuilles ou non.
Aux États-Unis, l’ICE (le service de l’immigration et des douanes), la Maison-Blanche et le DHS (le département de la Sécurité intérieure) se sont emparés de cette grammaire, y mêlant les codes de la Gen Z, afin de renforcer leur communication digitale. Ils ont ainsi publié plusieurs mèmes et vidéos sur leurs comptes X, Instagram, YouTube, TikTok et Facebook, par la suite partagés massivement. On pense par exemple à cette vidéo du DHS, qui utilise le gimmick “Nothing Beats a Jet2 Holiday” pour accompagner des images de détenus montant dans un avion de déportation, ou à cette image générée par IA de quatre alligators portant une casquette ICE avec la légende “Coming soon!”, qui fait la promotion du centre de détention “Alligator Alcatraz” en Floride. Une façon de déshumaniser en rigolant, donc. Et en France ? Frontières, le “Médiapart de droite” tendance Reconquête, s’est fait le digne représentant de cette tendance, notamment avec la création d’une boutique en ligne de goodies (à défaut de faire du journalisme). On y trouve, entre autres, des sweats à capuche et des t-shirts “Air Frontières”, “On est chez nous”, “C’est quoi un facho ?” ou “Faites des bébés” (sous-entendant des bébés blancs). Tesquet inscrit les reels Instagram décrits plus haut dans cette mouvance, qui banalise de façon assumée, supposément décalée et en ciblant les jeunes, des propos faisant implicitement l’apologie du nazisme.
Le propre de ces vidéos est qu’elles apparaissent de plus en plus fréquemment lors de nos séances de scrolling à mesure qu’elles nourrissent notre algorithme – pour ma part, elles surgissent parfois entre un chat mignon et une influenceuse visiblement bourrée de TCA. Or, la répétition crée l’habitude, l’habitude crée la tolérance, et la tolérance crée la légitimité. Et en rire devient, in fine, une adhésion implicite. Il n’y a qu’à lire certains commentaires sous le reel à propos de l’islamophobie et de l’antisémitisme décrit au début de cet article pour s’en rendre compte : “That’s not even paradoxical. That’s just you being normal” (5), “It’s because I’m ✨Catholic ✨” (6), ou tout simplement un gif sur les Croisades. Pour Olivier Tesquet, “c’est la forme la plus aboutie du soft power facho et réac sur les réseaux. Ça joue sur l’apolitisme des gens, sur une forme de passivité et de non-engagement”.
Ces contenus entretiennent savamment une économie de l’indifférence : plus ils circulent, plus ils rendent leur public amorphe et le dépolitisent. Alors arrêtons de partager ces merdes. Car si on ne “devient” pas facho en regardant un seul reel d’extrême droite pseudo-humoristique, on s’y désensibilise au fur et à mesure. Le seuil du monstrueux recule alors, et la violence d’État devient marrante et pop.
(1) “Comment ces deux choses peuvent-elles exister en même temps ? Ce n’est pas possible. Mais ça l’est. C’est paradoxal. Et pourtant, ça fonctionne !”
(2) “Moi en train d’expliquer comment j’arrive à être à la fois antisémite et islamophobe.”
(3) “Racisme, sexisme, homophobie, transphobie, xénophobie, antisémitisme”
(4) “Qu’est-ce que tu préfères chez tes amis ?”
(5) “Ce n’est même pas paradoxal. Tu es juste normal.”
(6) “C’est parce que je suis ✨catholique✨”

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