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Rendez-vous 10H30 devant le bâtiment de La Chapelle, nouvelle extension du campus Condorcet de la Sorbonne. Sur le parvis bétonné, les premiers arrivés du mouvement étudiant autonome QLF (anagramme de Que La Fac, clin d’œil au titre de PNL) attendent. Pendant qu’une poignée d’élèves passent le contrôle des cartes et des sacs à l’entrée de l’Université, deux voitures s’arrêtent. En quelques minutes sont déchargés des dizaines de kilos de nourriture, des cartons de tee-shirt, plusieurs barbecues, des gants de boxe, une télé, une chicha et un ballon de foot. Désert il y a quelques instants, le carré gris prend vie, l’« Hétérotopie #3» commence.
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Partir de la base
Reprenons les notions de philo ; théorisé par Michel Foucault, le terme « hétérotopie » désigne des « espaces “autres“ qui bousculent les habitudes et fissurent les règles établies ». Pour le mouvement QLF, l’hétérotopie est « une rue qui se soulève, une fête foraine ou une fac qui tire un penalty dans son quotidien ». En somme, un événement organisé sur les campus, mêlant repas et activités, pour effectuer une réappropriation joyeuse des lieux d’études, où la gratuité et la sociabilité règnent comme principes premiers. Au-delà de ces journées, le collectif organise des distributions alimentaires, des cercles de lecture, des cours de sports ainsi que des soirées et des concerts.
Héritiers de la MALA (mouvement d’action lycéenne autonome, constitué lors de la réforme des retraites), ces robins des bois modernes qui volent dans les supermarchés pour redistribuer aux étudiants et partagent des bons plans pour éviter de payer les plateformes de streaming, se sont constitués sur une déception commune ressentie en arrivant à la fac. Manon, 20 ans, membre de la MALA, puis de QLF depuis le début, il y a deux ans, développe : « On s’est rendu compte que les gens étaient plus individualistes parce que le système fait que tu vas en cours, à la BU et tu rentres chez toi. Notre ligne était de créer du lien, pour qu’on puisse se rendre compte que l’on n’est pas seul dans les galères et qu’on peut créer quelque chose ensemble. »
Autogestion façon Gen-Z
*Le prénom a été modifié.
Trouvant les BDE trop libéraux et les syndicats trop institutionnels, le mouvement s’est formé sur une logique d’horizontalité, sans intermédiaire politique, avec un désir de faire de la politique différemment des adultes, de façon plus directe. « Sur le campus, y a des organisations qui tractent, on te donne un papier et on te propose la révolution prolétarienne, c’est complètement déconnecté, explique Antonio*, 19 ans, nous on apporte un repas gratuit, y a déjà du concret, et si la personne en face veut participer à plus long-terme, elle vient avec nous et on s’organise. » Inspiré par « tous les mouvements organisés de la base pour la base », ce membre du mouvement depuis les débuts, cite, en particulier, les centres sociaux en Italie – des espaces autogérés existants depuis les années 70, actuellement menacés par le gouvernement Meloni – et les ronds-points des gilets jaunes comme exemples. « On voulait casser le quotidien, comme les gilets jaunes où, sur le chemin du travail, ils interrompaient le trajet, ils discutaient, ils créaient des trucs. »
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Face au campus de La Chapelle, les tracts QLF énoncent : « La fac est un aéroport ». Un slogan qui résonne avec ce bloc de béton et de verre, dont les portes resteront fermées malgré nos demandes. Gabriel, étudiant en histoire de l’art, le décrit comme « un centre anti-blocus ». « Les horaires sont faits à peu près exprès pour que les gens ne se croisent pas, les espaces sont gigantesques, on ne peut pas fumer dans la cour, il n’y a jamais personne, il n’y a pas de cohésion », affirme-t-il. Un sentiment d’isolement qui dépasse les questions architecturales, puisqu’en septembre 2025, l’IFOP révélait que 34% des étudiants disent se sentir régulièrement seuls. Pour cette génération, frappée par la crise du covid, l’amenuisement des budgets alloués à l’enseignement supérieur et la précarité, la sociabilité est un enjeu majeur.
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Pour sortir de cette situation, QLF imagine une réponse à la fois politique et sociale. Comme énoncé dans une émission de France Culture, dédiée à la MALA, l’idée est que « la révolution ne passera pas par un grand soir mais par plein de bandes d’amis qui créent des brèches dans la vie actuelle.» Car côté politique, Umi, 19 ans, le souligne : « On s’amuse, mais on est grave politisés et carrés sur nos sujets. » Engagés pour la justice sociale, ils avaient invité, dans le cadre de cette hétérotopie, Œil au Beurre Noir, un collectif à l’initiative d’une cagnotte pour les familles endeuillées et les victimes de violences policières survivantes. À côté de ce stand, les QLF vendent des tee-shirts sérigraphiés qui affichent « Solide comme à Gaza, déter comme à Goma », dont une partie des bénéfices est reversée à des associations qui œuvrent dans le cadre de ces conflits.
Au-dessus des tables de fortune flotte un pavillon pirate de One Piece, symbole des révoltes de la Gen-Z, qui ont éclaté en 2025, notamment au Népal ou au Maroc. Ces contestations d’une jeunesse contre les inégalités sociales et la corruption ont probablement nourri le collectif. Comme elles, QLF compte sur les réseaux sociaux et le partage de références culturelles pour s’organiser. En ligne, les actions sont annoncées dans des réels léchés, sur fond de remix de Booba ou de Théodora. « Les étudiants, ils sont sur leur téléphone, si on veut leur parler, c’est là où il faut aller les chercher, appuie Antonio, on n’est pas dans une démarche d’ostracisation, on cherche à éviter tous les codes de l’entre-soi et le réel Insta, c’est un peu la nouvelle forme du tract. »
Lors de leur « Hétérotopie #2 » à Nanterre, en novembre dernier, la finaliste de Nouvelle École, 2L, et le créateur de contenu spécialisé dans les bons plans, Willy à la Prod, alias le Maire de Paname, s’étaient d’ailleurs déplacés pour soutenir l’action. Un moyen de se faire entendre qui semble fonctionner en ligne et IRL. « Ils font du bruit, ils prennent de la place, ça donne envie de se renseigner », valide Charlotte, étudiante sur le campus. Reste à voir si le parti-pris de fonctionner en dehors des organisations permettra, à terme, une mobilisation étudiante globale.