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C’est une question qu’Amélie Nilles s’est posée ! Au point d’en faire un morceau, Juicy Men, où l’expression sonore du désir et du plaisir masculins s’expose sexplicitement pour devenir matière rythmique. Depuis ses débuts en 2021, l’artiste sonore et DJ s’est imposée sur la scène électroacoustique des musiques acousmatique (où l’on ne voit pas la source du son) et concrète, dans une veine proche de Björk et d’Émilie Simon, avec sa maîtrise géniale du field recording : capter des sons dans son environnement pour les traiter comme des instruments. Ici, souffles, râles et relâchements masculins au moment de l’orgasme deviennent des stimuli sonores capables d’éveiller de manière imprévisible le désir de l’auditeur·rice.
“J’en avais assez des représentations binaires liées aux codes cisgenres dans la manière dont on perçoit les corps et leur sexualisation sonore, dit-elle. Les femmes, souvent sexualisées et fétichisées, sont associées à des voix qui susurrent, gémissent ou jouissent pour incarner le sexy et le sensuel, tandis que les hommes sont toujours associés à la force, et leur plaisir… au silence !” De cette prise de conscience est né son désir de faire entendre ces voix masculines au moment de l’acte sexuel. Et, pour nous, celui de questionner leurs représentations sonores dans la pop – porn – culture.
L’influence du porno
Nous sommes effectivement plus habitué·es à entendre les femmes vocaliser quand elles prennent leur pied. Au cinéma, une main crispée sur des draps froissés et un cri de jouissance féminin suffisent souvent à signifier l’acte sexuel. En musique, dans le sillage de Donna Summer, à qui l’on doit un orgasme d’anthologie dans Love to Love You Baby, les femmes artistes se sont progressivement réapproprié cette grammaire (décomplexée) du plaisir sonore, de Madonna (I Feel So Free), Goldfrapp (Black Cherry), Róisín Murphy (Simulation) ou Yoko Ono (Kiss Kiss Kiss), jusqu’à une nouvelle génération de rappeuses comme Tommy Genesis (Tommy), cupcaKKe (Spoiled Milk Titties) ou Megan Thee Stallion (Body).
Mais cela reste marginal face aux innombrables mises en scène du male gaze, de French Kiss de Lil Louis à Me So Horny de 2 Live Crew, souvent cités parmi les exemples les plus sexplicites. Auxquels s’ajoutent Conjure Sex de Maceo Plex, Brick House de Rob Zombie, Scream de Timbaland ou encore Funky Ride de Outkast. La faute au porno ?
Une révolution du sensible
“Il existe aussi une anxiété de performance chez les hommes, qui génère pas mal de souffrances, observe Olympe de Gê. Le contrôle de soi, donc de l’érection et du moment de l’éjaculation, sont valorisés au détriment d’une écoute de ses sensations.”
Réintroduire le son du désir masculin
D’où l’enjeu, selon elle, de mieux faire circuler ces représentations sonores : “les voix et les sons du plaisir masculin pourraient aussi produire un effet auto-entraînant, à la fois pour soi et pour son·sa partenaire, favorisant la communication du désir et du plaisir, sans que ce soit perçu comme honteux”, plaide-t-elle.
Mais lorsque cette vocalité se déplace vers l’autre genre, que projette-t-on exactement ? Quel regard porte-t-on sur ces sons ? Dans ce renversement des habitudes d’écoute, “entendre uniquement un homme qui jouit peut renvoyer au plaisir égoïste, autocentré, perçu comme une forme de violence implicite si l’autre voix – féminine – disparaît”, prévient Olympe de Gê.
Pour aller plus loin :
Dans la pornoculture, mainstream principalement, les sons du plaisir féminin servent surtout à valoriser la performance masculine : prouver que l’homme “donne” du plaisir. Lui, en revanche, reste souvent silencieux – parfois même hors champ. Comme dans ces exemples parmi les plus problématiques – et sans doute aussi les plus révélateurs – de la pop culture : Je t’aime… moi non plus de Serge Gainsbourg et Pomme de Sébastien Tellier, où leurs partenaires féminines – Jane Birkin et Amandine de la Richardière – sont données à entendre en train de jouir, sans que ces derniers ne trouvent légitimes d’accompagner leurs vocalises.
“Comme si nous n’étions que des pom-pom girls !”, lâche l’autrice-réalisatrice et podcasteuse Olympe de Gê, aujourd’hui engagée dans l’éducation au consentement et la promotion d’une culture sexuelle plus éclairée, après avoir débuté dans le porno éthique. “Gémissements, cris et vocalises sont autant de jauges de performance virile, un peu comme les machines à poing de fête foraine. La femme ne jouit presque jamais par elle-même : elle est un accessoire, un objet, un consommable. Sa jouissance n’est que l’extension automatisée du plaisir masculin”
Ces représentations assujettissantes – symboles, s’il en est, d’un machisme toxique débordant de testostérone – ont contribué à façonner pour beaucoup notre rapport à la sexualité, entre validation masculine et logique transactionnelle : “si je suis un bon coup, alors j’aurai de l’amour”. Olympe de Gê reconnaît elle-même avoir longtemps intériorisé ce schéma “toxique”, “déprimant” et “désempouvoirant”, avant de parvenir à s’en émanciper tardivement, passée la trentaine.
Selon elle, l’ubérisation du X via l’essor des “tubes” a renforcé la standardisation de ces imaginaires sexuels, au détriment de la fantaisie expérimentale du porno des années 1970 – elle cite Behind The Green Door et ses éjaculations psychédéliques. “Dès qu’il y a une ambition créative, ça change tout, estime-t-elle. Les acteurs sont moins dans un formatage : c’est un autre climat de liberté, surtout quand on a le temps de chercher et d’explorer plutôt que d’expédier une scène en quarante-cinq minutes sur un canapé.”
Pour son premier long format, Une dernière fois (2020), elle assume ainsi un positionnement situé : retravailler en postproduction les voix et respirations masculines afin de rendre les hommes plus expressifs. “J’ai eu beau les briefer en amont, leur dire que ce serait chouette qu’on les entende davantage, qu’ils ne soient pas tout le temps dans le contrôle… les automatismes reviennent vite au galop, regrette-t-elle. Alors, une fois la scène terminée, je réenregistrais des respirations, des gémissements, des râles pour les ajouter par-dessus le montage final.”
C’est précisément dans ces espaces de liberté qu’Amélie Nilles est allée puiser sa banque de sons. Sur Juicy Men, son approche, quasi ASMR, capte souffles, respirations et micro-relâchements masculins avec une rare proximité. “Cette fragilité disait quelque chose d’important pour moi, explique-t-elle. Je voulais remettre au centre la vulnérabilité, la sensibilité et l’émotion des hommes cis, souvent prisonniers de codes de virilité.”
Quelques artistes avaient déjà ouvert la voie. Prince, qui n’est pas exempt de male gaze dans certaines mises en scène de l’orgasme féminin (Lady Cab Driver, Orgasm ou The Scandalous Suite), se distingue surtout par une exposition frontale de sa propre jouissance. Dans Do Me, Baby, le Kid de Minneapolis se livre à une partition intense – épique ! – de respirations, de gémissements et de cris suraigus, où affleure aussi sa difficulté à lâcher prise : “Fais ressortir ce qui est en moi depuis bien trop longtemps / Bébé, tu sais que c’est tout ce dont je rêve / Aide-moi… [gémissements]”.
C’est justement ce qui nous a amené·es à concocter une playlist made in URBANIA où le langage du désir, du plaisir et de la jouissance est, cette fois, majoritairement porté par des voix masculines. On y entend les cris suraigus de Led Zeppelin (Whole Lotta Love), les invectives au plaisir de Ray Charles (What’d I Say), les spasmes vocaux de Guns N’ Roses (Welcome to the Jungle), les halètements de My Chemical Romance (DESTROYA), jusqu’aux micro-vocalises des Beatles.
Certains artistes poussent plus loin le lâcher prise, comme Madvillain et Emi Larraud – qui hurlent à la Lune, si ce n’est l’expérimentation, en jouant sur le genre par effet de pitch (donc la sécurité ?) à l’image de Aphex Twin (Windowlicker) ou de Kanye West (I’m In It), tandis qu’à l’autre extrémité du spectre, certains morceaux flirtent, au contraire, grossièrement avec la performance sportive : grognements et grondements contenus chez The Notorious B.I.G., “yes” de réussite chez Nine Inch Nails, ou encore “yah yah yah” essoufflés chez Rammstein – ces sons dits “du plaisir masculin” stéréotypés montrent à quel point ils restent difficiles à déconstruire.
Chez une partie du public masculin, cis hétérosexuel, d’Amélie Nilles, c’est une autre forme de malaise et d’inconfort qui se joue. “Certains m’ont dit que c’était bizarre, presque pervers”, dit-elle. Olympe de Gê relate une expérience similaire avec le podcast Coxxx – dédié aux personnes à pénis – qu’elle a initié et pour lequel elle avait volontairement effacé les marqueurs de genre des protagonistes afin d’interroger nos réactions à l’écoute. “Un ami très “performative male” m’avait confié avoir été bloqué dès qu’il a entendu une voix masculine : ça lui a provoqué un vrai rejet – chez beaucoup d’hommes, ça déclenche encore ce type de réaction”, regrette-t-elle. Cette gêne relève surtout d’enjeux de représentation, parfois traversés par des réflexes homophobes.
À l’inverse, Amélie Nilles rappelle que les femmes ont été socialisées à entendre des vocalisations féminines sans que leur excitation soit questionnée au regard de leur orientation sexuelle. D’où son désir de poser, enfin, un regard féminin sur l’homme qui jouit : “la déconstruction masculine passe aussi par le son : casser les représentations machistes, réhumaniser les hommes, et rappeler que l’expression des émotions ne devrait pas être réservée aux femmes.” Et cela fonctionne : certains auditeurs y voient une libération. “Ils m’ont dit : “Merci, je n’ai pas du tout l’habitude d’entendre ça, mais c’est génial – ça donne envie que tu ailles encore plus loin.” En gros, ça nous décoince !”, se réjouit-elle.
On vous recommande ce numéro des Couilles sur la table “Quand les femmes matent les hommes” qui explore le female gaze et l’asymétrie des normes de désir pour en arriver à ce constat : aujourd’hui encore les femmes ressentent une difficulté à érotiser le corps masculin. Pour en parler Naomi Titti reçoit la réalisatrice du film Nino Pauline Loquès et l’anthropologue Morgane Tocco.