.jpg.webp)
ALERTE si vous êtes là juste pour les reco musicales, veuillez sauter les trois premiers paragraphes !!
A Montréal, chaque été, se joue un drôle de ballet : celui des festivals. Comme partout me direz-vous, mais non, justement, car ces festivals ont je crois quelque chose que d’autres n’ont pas. D’abord ils ont lieu en plein cœur de la ville – dans le bien nommé quartier des spectacles, central donc et accessible au plus grand nombre. À l’heure où en France, on relègue la fête à la périphérie des villes, car la musique est acceptable si et seulement si elle est sous contrôle et ne dérange pas trop (tut tut freepartys !!), c’est une des premières choses qui m’a marquée.
La deuxième, c’est que la majeure partie des concerts de ces festivals sont gratuits – et on parle pas là d’une gratuité conditionnée à des *passes-droits (*sur invitation et avec une jauge de 45 personnes). On parle de scènes ouvertes sur des places publiques pouvant accueillir des dizaines de milliers de personnes – une foule faite de groupes d’adolescents qui découvrent la joie des nuits sans sommeil*, de solitaires, de tourtereaux, de marginaux, de parents qui traînent leur nostalgie et leurs enfants, et d’enfants qui se fabriquent des souvenirs. Ça paraît simple dit comme ça, mais comparé à la France où le moindre rassemblement populaire et collectif provoque une polémique nationale et un infini débat, ça surprend.
Cette gratuité des festivals estivaux de Montréal s’explique par d’importantes subventions régionales et municipales – ce qui contraste, là encore, avec les coupes budgétaires à la française – par un programme léché de spectacles payants qui font salle comble (shout out aux programmateurs pour leur bon goût et leur sens du tout pile) mais aussi grâce à la forte présence de sponsors privés. Ne nous le cachons pas : les scènes ici portent le nom d’opérateurs téléphoniques, de banques, de fournisseurs d’énergie ou des plateformes de streaming. Cela peut surprendre, mais à vrai dire nombre de salles et de festivals français font de même (coucou l’Adidas Amazon AromaZone Accord Arena) et leurs billets sont loiiiiin d’être pas chers. Est-ce à dire que le futur de la culture publique se fera grâce à ce genre de sponsorisation privée ? Vaste question à laquelle j’ai tenté de réfléchir, en passant de scène en scène, croisant des foules de Québécois disparates et heureux, même sous la pluie.
Je me suis surtout dit qu’on se sentait bien aux Francos – même quand on arrive comme moi pour les deux derniers jours – et si je vous dis tout ça, c’est pour que vous ayiez une idée de l’ambiance et des dispositions dans lesquelles j’ai découvert ces artistes :
Alphonse Bisaillon, d’abord. Une poète-pirate, un troubadour-dubsteppeur dont la voix, les textes et la scénographie sont des ovnis. Il y avait pour sa prestation un public iconoclaste, des grappes de cool kids, des familles sous big kway, des curieux et des très fans. On se serait crus embarqués sur un navire, par une nuit d’ivresse, guidés par un capitaine de bord charismatique. Alphonse Bisaillon est un jeune québécois bien dans son temps qui adresse, grâce à une langue éternelle, les folies capitalistes, la montée des fascismes ou la psychiatrie contemporaine. On pense à Les Louanges, à Voyou, Zaho de Sagazan ou Boris Vian et l’on se souvient pourquoi le Festival des Francos est un endroit où la francophonie est bien plus qu’une idée et doit devenir un principe poétique et politique dans un monde à la dérive.
D’ailleurs le public était ému et joyeux. Et j’ai compris qu’à Montréal les histoires d’amour ne meurent jamais vraiment.
J’ai fini par aller dormir mais en 48h de Francos de Montréal je dois le dire j’ai déjà rajeuni musicalement, donc merci à eux et voici déjà mes nouveaux morceaux préférés du moment :
À l’envers – Michèle Richard (zéro % une nouveauté mais entendu à une super parté) 🎵 Me voilà … À l’envers !🎵
* 58 % des festivaliers et festivalières ont entre 16 et 32 ans
.jpg.webp)
A quelques mètres de lui, aupinard – jeune musicien bordelais qui a découvert la musique en traînant là où tous les continents musicaux coexistent (internet.com). Pendant cette pandémie qui a le mérite d’avoir fait naître des vocations, il s’est passionné pour la bossa nova, le r&b et l’auto-production et s’est métamorphosé patiemment en faiseur de tubes. Sur la scène des Francos, il est apparu entouré de musiciens qui partagent cette même idée de la musique et vibent tout en souplesse, face à un public manifestement déjà conquis. On lui prédirait bien un bel avenir, mais puisqu’il remplit déjà toutes les salles, on se dit qu’il y est déjà dans ce bel avenir et que ça lui va bien.
.jpg.webp)
La veille jouait un collectif qui se fout bien du futur, du passé et de toutes les étiquettes qui collent aux pattes : Le Québec Redneck Bluegrass Project, né en Chine. A l’époque, les membres du groupe s’y rencontrent par hasard et décident de faire de la musique. C’est aussi simple que ça et c’est presque par accident qu’ils se sont retrouvés à sillonner le pays pour jouer devant une foule qui ne connaît ni leur langue ni leur culture. Tout cela sans doute les autorise à oser tout tenter et tout chanter et c’est ce que le public des Francos est venu célébrer. Une des prouesses de ce festival, qui fait aussi la part belle à des groupes historiques, c’est de connaître son public au point de savoir ce qui peut les amener à remplir de salles, mêmes payantes.
En parlant d’histoire – je crois avoir vécu deux moments forts pour la culture montréalaise. La reformation d’abord d’un groupe de rap culte québécois, les Dead Obies, qui ont fait la joie du rap francophone à la fin des années 2010. “Mets la monnaie dans ma main”, un refrain qui m’a longtemps obsédée, et hymne d’un temps où une nouvelle vague de rap en français commençait à déferler entre Montréal, Bruxelles, Genève et Paris. Les Deado (aucune idée si c’est un surnom accepté), c’est un groupe d’amis dont la culture hiphop est à la fois profondément ancrée dans la langue, les luttes et les références québécoises et qui – en bons enfants de leur génération – se sont aussi tournés vers tout ce qui se fait côté anglosaxon. Les Dead Obies ont toujours été doués, drôles, décomplexés – et les revoir ensemble (presque au complet) alors que la vie les a mis depuis sur d’autres chemins – ça faisait forcément quelque chose.
.jpg.webp)
La preuve m’en a été redonnée le lendemain, avec le spectacle d’Ariane Moffatt – que vous connaissez sans doute si vous traîniez sur FIP dans les années 2010. C’est elle qui a chanté cet hymne des avions atterrissant à l’aéroport de Montréal, un morceau culte que la chanteuse a gardé comme tout dernier morceau – certaine que la foule le chanterait en cœur. Elle avait raison, et d’ailleurs pour toutes ses autres chansons (les plus récentes comme les plus classiques), il y avait des milliers de personnes pour chanter avec elle – de tous les âges, tous les quartiers, tous les styles. J’ai réalisé que c’était rare des artistes capables de rassembler au-delà tant d’humains dissemblables et que la foule était belle.
.jpg.webp)
Après c’est vrai qu’avec le décalage horaire tout commençait à devenir émouvant. Et notamment, quand des milliers de gens ont chanté avec Disiz son mégamaxitube Melodrama (feat Theodora qui n’avait pas fait le déplacement…..en mode Boss lady). Je me suis demandé si – des années après avoir été “”contraint”” de chanter en boucle J’Pète les Plombs, il n’avait pas re-signé pour des années à être adulé pour un tube qui peut-être à la longue le lasserait. Vaste question. En tout cas, ce serait dommage car vraiment, son concert aux Francos était magnifique, authentique, original, émouvant.
Enfin, il y a eu l’after du festival – une carte blanche donnée au collectif de rap Grünt (qu’on avait déjà reçu par chez nous). C’était gratuit, blindé, joyeux, audacieux, hétéroclite et la preuve authentique qu’on peut bouncer sur de la langue française, que la lutte contre l’extrême droite n’était pas une option et qu’avec tout ça l’avenir peut encore un peu faire rêver.