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Pourquoi crier, ça fait du bien ?

C’est quand la dernière fois que vous avez crié, pour de vrai ?

2 décembre 2025
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Chaque dimanche de cet été à Chicago, on observait le même rituel un peu étrange. Des gens affluaient par milliers en bordure du lac Michigan, jusqu’à ce qu’un mégaphone lance un décompte. Un peu comme au réveillon, sauf qu’à zéro les gens hurlaient à l’unisson sans qu’on soit passé à l’année suivante. Plus proche des méthodes de Pascal le grand frère, donc. Les rassemblements ont commencé à Chicago avant de s’étendre à Londres, à Seattle ou à Austin. Bienvenue dans les scream clubs, une tendance largement relayée sur TikTok, qui propose aux gens de crier en communauté pour se libérer du stress.

La pratique n’est pas tout à fait neuve : en 2022, une Australienne fatiguée de la charge mentale, du taff et du Covid, s’adressait aux femmes de sa ville sur un groupe Facebook : “Est-ce que quelqu’un d’autre a envie de crier ?” Après des centaines de messages reçus, et comme d’autres avant elle, la jeune femme organisait un scream club composé uniquement de femmes et de personnes non binaires désirant échapper aux pressions du quotidien. “À l’époque, j’étais épuisée et frustrée. Ne l’étions pas toutes ? La parentalité. Le travail. Le Covid. La pluie sans fin. Juste la vie. Je me suis demandé si j’avais l’énergie suffisante pour créer ce rassemblement. Mais les femmes veulent crier ! Pourquoi ne pas les aider ?”, raconte la femme à l’initiative du rassemblement.

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“Une thérapie coûte cher. Crier c’est gratuit”, annonce le scream club de Chicago. Sur sa page Instagram, le groupe se définit comme “une communauté pour le relâchement émotionnel”. À l’autre bout du fil, la psychologue Vinciane Abramowitz, établie à Montpellier, confirme : “Le cri agit comme une décharge corporelle : il lève les répressions et active une succession de réactions qui vont permettre au nerf vague, qui régule notamment le stress, de ramener de l’apaisement.” D’un point de vue mécanique, le cri libère de l’adrénaline et détend le diaphragme, qui s’avère plus contracté en situation de stress à cause de la respiration courte. Il a également été prouvé que le cri, dans un réflexe de protection, peut soulager la douleur en ayant un effet analgésique. C’est un fait : crier, ça détend. À condition de ne pas en abuser bien sûr, auquel cas crier en permanence pourrait vite devenir une source de stress pour votre entourage.

Une expérience émotionnelle en collectif

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Pour Vinciane Abramowitz, la dimension communautaire reste un ingrédient primordial du succès des scream clubs : on ne crie pas seul paumé dans une forêt ou dans un oreiller, mais bien avec d’autres personnes, dans l’idée de créer un exutoire collectif et bruyant. “Il n’y a qu’à regarder les images, les gens sourient beaucoup, rient beaucoup, ils témoignent d’une vraie communauté. Dans une époque marquée par la solitude et les relations dématérialisées, ces gens vont dehors pour vivre une expérience émotionnelle ensemble. En brisant les codes sociaux, le cri abaisse les barrières et permet de se relier immédiatement”.

S’ils ont un effet bénéfique, les scream clubs ne remplacent pas une thérapie, ni n’en offrent une alternative gratuite. Les screams clubs ont ainsi beaucoup été rapprochés, à tort, de la thérapie primale mise au point par Arthur Janov qui, en 1970, publiait son ouvrage fondateur intitulé Le cri primal. Sauf que la thérapie du psychologue américain, souvent réduite à l’idée d’un cri qui expulserait des souffrances enfouies, est loin de reposer sur le cri. Formée à cette méthode, Vinciane Abramowitz nuance : “En thérapie primale on laisse le patient exprimer ses émotions pleinement et, parfois, un cri spontané survient, mais l’expression émotionnelle prend bien d’autres formes. Les scream clubs ne sont pas des lieux thérapeutiques : on est dans un processus d’apaisement, mais pas de résolution de traumas ou de souffrances liées à l’histoire de la personne. Les bienfaits se rapprochent plutôt de la décharge émotionnelle créée par le chant choral ou le footing”.

Crier à notre époque

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Dans une époque marquée par les conflits, un climat politique inquiétant et l’urgence climatique, les exutoires sont plus que bienvenus. Les menaces causant du stress ont quant à elles changé de forme, l’angoisse naissant plus souvent d’une réunion autour d’un PowerPoint que d’un face à face avec un ours. À l’image des rage rooms ou des “thérapies par le rire” – qui ne sont pas des thérapies à proprement parler – les scream clubs proposent une échappatoire à des émotions largement contenues. La psychologue détaille : “Nous sommes dans une société qui réprime beaucoup, et ce dès la petite enfance : on réprime les bébés qui pleurent alors qu’ils ont besoin des pleurs pour mieux vivre l’expérience qu’ils traversent, il ne faut pas faire de bruit à l’école, au travail… Je ne sais pas si se retrouver pour crier ensemble est transgressif, mais ces espaces offrent une expérience de liberté dans un environnement encadré”.

La colère, autre émotion démonstrative que l’on rapproche à tort de l’agression, compte parmi ces émotions réprimées. Résultat : les conflits qu’on ne sait pas gérer nous paralysent, tandis que les émotions accumulées et refoulées peuvent ressurgir dans la violence ou créer un terreau fertile à la dépression. “Notre société a tendance à éviter les conflits, on apprend peu à les gérer de manière appropriée. On est dans une société très mentale où le corps est souvent mis de côté. L’agressivité et toutes les émotions trop contenues, si elles ne sont pas régulées ou extériorisées, peuvent finir par se transformer en violence, en désespoir ou en effondrement”, confirme Vinciane Abramowitz. Un sujet d’autant plus important quand on sait que la France est le deuxième pays européen à consommer des anxiolytiques et somnifères, avec 9 millions de personnes en 2024. S’il ne vient rien soigner dans l’immédiat, le cri a le mérite d’agir comme soupape de décompression. Et les scream clubs, celui de proposer des actions collectives et populaires, dans des quotidiens ultra-stressés.

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