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Pornhub secoue le petit monde du streaming

Et c'est bon pour votre quarantaine.

Par
Matthieu Rostac
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Pour la toute première fois, la plateforme de streaming pour adultes Pornhub diffuse ce mois-ci, et en toute légalité, un film « tradi » ou SFW (comprendre, non-pornographique). Mieux, il s’agit d’une œuvre militante sur tout un pan de la culture queer de Los Angeles.

A en croire les statistiques diffusées par son propriétaire MindGeek, la plateforme de streaming pornographique Pornhub, c’est 39 millions de recherches uniques, 42 millions de visiteurs et 1,36 millions d’heures de contenu uploadées par an. Rien que ça. Des chiffres auxquels il faut rajouter 66 petites minutes de plus, mais ô combien importantes, avec la mise en ligne, le 4 mars dernier, d’un… documentaire sur des strip-clubs de la communauté afro-américaine lesbienne de Los Angeles intitulé SHAKEDOWN.

Pas besoin de vous frotter les yeux – attention le coronavirus – vous avez bien lu : Pornhub diffuse durant tout le mois de mars le film de l’artiste et vidéaste Leilah Weinraub, après que ce dernier ait fait le tour des places fortes de l’art contemporain mondial (au Tate, au MoMA, au Centre d’Art Contemporain de Genève). Pour le premier site mondial de porno en streaming, l’idée n’est pas de concurrencer Netflix ou Amazon dans la course à la SVOD mais plutôt de faire exister des œuvres hors format quand l’ambiance générale sur les sites de streaming vidéo est à la pudibonderie.

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« SHAKEDOWN fait partie d’un engagement plus général pris par Pornhub de supporter la création. Nous souhaitons être vus comme une plateforme que les artistes et les créateurs peuvent utiliser », expliquait Alex Klein, responsable marketing du site, à Variety. Nous avons déjà observé des artistes uploadant du contenu chez nous parce qu’ils n’étaient pas les bienvenus sur Youtube ou Vimeo en raison de la nudité. »

Un mélange de ball culture et de génération Soul Train

De la nudité, il y en a forcément dans le documentaire de Leilah Weinraub mais il s’agit avant tout d’un apparat, d’un papier cadeau qu’il faut déchirer pour mieux plonger dans l’intimité de Ronnie-Ron, Miss Mahogany, Egypt, Jazmine, stripteaseuses et membres de la communauté queer et noire de LA que la réalisatrice a suivi pendant quinze longues années. En réduisant au maximum les interviews frontales pour se concentrer sur près de 400 heures d’images d’archive où les flyers chamarrés d’époque font office de cartons-chapitres, Weinraub fait le choix de partager des miscellanées, des bribes de vie. Ainsi, elle peut mettre en lumière une culture à part entière, in fine très marginalisée, quasiment invisible des médias mainstream comme underground. Comme dans les clubs de strip-tease hétéros, les strings roulent sur les cuisses, les single dollar bills fusent, les MC crachent du feu, les fessiers rebondis claquent et pourtant, l’atmosphère y est toute autre : un mélange de ball culture, de vestiges de la génération Soul Train et de musiques urbaines des années 2000 où seul les flics en civil viennent jouer les casseurs d’ambiance au pic de la soirée.

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L’acte militant de Pornhub

« J’ai l’impression que ça brouille l’histoire des sous-cultures, un peu comme Los Angeles peut tout brouiller. Le film réoriente le positionnement du spectateur dans toute cette histoire. C’était le but : ne rien préciser mais au contraire, compliquer, enrichir », analysait Weinraub, toujours dans Variety. En cela, diffuser un film comme SHAKEDOWN, même pour un petit mois, constitue un acte militant pour Pornhub et ses 115 millions de visites quotidiennes puisqu’il désenclave une oeuvre, une communauté jusque là réservées à un public averti amateur d’art contemporain. Pour renforcer l’aspect aussi immersif que communautaire du film, l’artiste et la plateforme, qui se connaissent depuis leur collaboration lors de la Fashion Week Paris 2016 pour la marque Hood By Air, ont mis en place une page dédiée pour le documentaire ainsi qu’un chat sur lequel Leilah Weinraub se connecte chaque samedi pendant une heure pour « revivre » SHAKEDOWN avec les internautes, en discuter lors d’un question-réponse. Petit bémol : dénué de sous-titres français, le documentaire s’adresse surtout aux anglophiles les plus aguerris. Quoique, les autres pourront toujours se rattraper sur les bluffantes images hypnotiques de strip saisies au caméscope circa 2003.

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Prochaine étape : le prestige de Criterion Channel

Une fois son aventure Pornhub-esque terminée, SHAKEDOWN continuera son joli parcours cette année en intégrant la prestigieuse plateforme VOD Criterion Channel au mois de mai avant d’être mis en ligne sur iTunes à l’été. Quant à Pornhub, certains parlent de la possibilité de devenir un puissant de la création cinématographique et télévisuelle après quelques remaniements nécessaires pour lisser son image et qui sait, peut-être glaner quelques Oscars ou Emmy Awards. Après tout, avant de devenir un mastodonte des séries modernes avec Les Soprano, The Wire et consorts, qui se souvient que la chaîne HBO diffusait des téléfilms érotiques soft pour remplir ses cases nocturnes dans les années 80 ?

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