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Rencontre avec Arnaud Delmarle : nommé aux César pour son court métrage

"Accepter d’être vulnérable devant les autres demande en réalité beaucoup de force et de courage"

23 février 2026
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Il y a quelques semaines, je sais pas si vous avez suivi mais on était au festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand (question rhétorique, car on vous en a beaucoup parlé). A cette occasion, on a développé une passion inégalée pour le concept de court métrage en regrettant le temps béni où ils étaient diffusés au cinéma à la place des 72 bandes-annonces et pubs de bagnoles alliant SP 95 et développement personnel.

A Clermont, on a vu des films fous, des films drôles, des films qui font pleurer, des films qui font réfléchir et des films qui font un peu tout ça à la fois. Cette année Arnaud Delmarle a présenté son court Big boys don’t cry : l’histoire d’une bande d’amis, d’un désir inavoué et le portrait d’une masculinité taiseuse encore trop rongée d’injonctions. Le film est actuellement dispo gratuitement sur France TV et même qu’il est nommé dans la catégorie du meilleur court métrage à la cérémonie des César qui se produira ce jeudi. On a donc papoté des zhôms, de la créativité du court métrage et bien sûr de la statuette dorée.

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(URBANIA) Ton film est nommé aux César (clap clap) mais il a déjà roulé sa bosse avec des prix prestigieux, entre autres la Mention spéciale du Jury Queer Métrage du festival de Clermont Ferrand (re clap clap) où nous étions également. Au cours du festival, on a découvert plusieurs films abordant avec subtilité les injonctions de la masculinité notamment dans le cadre de la bande de potes comme dans Biche, ou précisément ton film Big boys don’t cry. Que dit cette tendance d’après toi et quel regard as-tu voulu porter sur la masculinité ?

(ARNAUD DELMARLE) Aujourd’hui — et encore plus avec tous les mouvements masculinistes qui refont surface (cf. La gueule cassée qui traite de ce sujet, NDRL) — il me semble très important de remettre en question ce sujet de la virilité, qui est au cœur de l’actualité. D’autant plus dans un groupe où les normes sont très présentes et où il est difficile de faire exister son individualité, sa différence. Ce groupe de garçons dans le film, ce sont un peu ceux dans lesquels j’ai traîné au collège et au lycée. Des mecs qui passent leur temps à rigoler, à se moquer des femmes et des homosexuels, mais qui, paradoxalement, passent aussi beaucoup de temps à se toucher et à être très tactiles entre eux. C’est un sujet essentiel à questionner. Il y a, je crois, une vraie nécessité à ce que le film soit vu et partagé. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on reste enfermés dans des carcans : soit le stéréotype du mec « hyper viril », soit celui du mec sensible, dit « efféminé ». Il y en a marre. On vit dans un monde bien plus complexe qu’on ne le croit, où les lignes s’effacent. Le film, je l’espère, apporte une autre vision à la discussion, à travers le personnage d’Hicham et sa relation avec Lucas.

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Big boys don’t cry raconte le retour de Hicham dans son village natal pour le mariage de son frère. Ses potes sont heureux de le retrouver mais pour Lucas, c’est autre chose qui se joue. En creux de cette relation fusionnelle entre les deux amis se dessine un amour non pas impossible au regard des autres (comme le révèle la scène finale déchirante, deux fois j’ai vu le film, deux fois j’ai posé ma larme) mais étrangement inavouable. C’est quoi le problème avec les hommes qui sont pas capables de dire ce qu’ils ressentent bordel ?

Hahaha, je crois que c’est une question de courage émotionnel, tout simplement. La relation entre Hicham et Lucas ne dit effectivement jamais son nom et c’était précisément ce qui m’intéressait : l’ambiguïté présente dans les relations masculines et la force d’un lien, plutôt que la nécessité de l’étiqueter. J’ai voulu devenir réalisateur pour voir si c’était possible de voir mon père pleurer. Je ne l’avais jamais vu pleurer auparavant. Et grâce au film, je l’ai vu pleurer deux fois depuis la première à Clermont-Ferrand. Je pense qu’au-delà de l’éducation des jeunes garçons — où, très tôt, le fait de pleurer est assimilé à une faiblesse, voire à quelque chose de « féminin » (NDRL, on vous renvoie à cette interview de Lucile Peytavin sur les larmes des hommes). Déjà face à soi-même, puis face au monde. C’est toujours plus facile de fuir. Et encore aujourd’hui, pour de nombreux hommes, exprimer ses émotions — ses larmes — revient à « accepter d’être faible ». Mais si on part de cette idée, alors accepter d’être vulnérable devant les autres demande en réalité beaucoup de force et de courage.

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Hicham est un militaire marin, il est en permission deux mois. Comment s’est motivé ce choix de profession peu banale ?

Ce choix de profession était très important dès l’écriture du scénario pour incarner un personnage qui concentre un peu tous les stéréotypes de ce qu’on imagine être « un mec viril ». Avec sa condition physique, Hicham est un peu l’exemple de réussite pour tous dans ce groupe de potes. Au moment du casting, il était donc essentiel de choisir quelqu’un avec un physique crédible de militaire, mais aussi quelqu’un de paradoxalement très sensible, capable de porter cette complexité émotionnelle. Wyssem Romdhane, très juste dans son jeu, a su apporter ces deux dimensions au personnage d’Hicham. Ensuite, il était très important pour moi de filmer les corps de ces hommes sur du béton chaud, en pleine canicule. La lumière du soleil et la chaleur permettent aux émotions d’être mises à nu.

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Ton film s’appelle Big boys don’t cry, pourquoi avoir rajouté le “big” au tube de The Cure ? Comment as-tu choisi ce titre ?

Le projet est né du constat qu’il est difficile, pour beaucoup d’hommes, d’exprimer leurs émotions et d’aller vers les larmes. Avec ma co-scénariste Léa Oury, nous avons imaginé cette histoire à partir des hommes de notre entourage — nos pères, nos frères, nos amis, nos cousins. On a construit la scène finale en total contrepoint de ce que le spectateur voit dans les vingt premières minutes du court-métrage. On croit assister aux blagues d’une bande de mecs qui ne se prennent pas au sérieux et finalement on découvre qu’ils ne pensent pas forcément ce qu’ils disent, qu’ils sont capables de sensibilité, de tendresse, de tolérance. Au cinéma, j’ai toujours été touché par les personnages qui ne veulent pas pleurer, qui se battent pour ne pas pleurer. Cette lutte pour rester « fort » à l’image, c’est ce qui m’émeut profondément. Parce que dans la vie, on se bat sans cesse pour rester fort. La scène finale, pour moi, raconte exactement ça : jusqu’où on est prêt à aller pour retenir ses larmes et comment, parfois, on finit par accepter de se laisser aller, d’accepter de ressentir et d’exprimer ses émotions. Le titre Big Boys Don’t Cry était donc en parfaite résonance avec le sujet du film. Et puis, j’adore la chanson Boys Don’t Cry de The Cure. Le mot « Big » vient accentuer cette idée de fierté, d’orgueil presque, qui nous pousse parfois à fuir nos émotions plutôt qu’à rester pour les affronter.

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Dans l’économie du court métrage, on a l’impression que ce format s’impose comme carte de visite avant de passer au long comme si le court n’était qu’une étape avant cette évolution inéluctable. Comment perçois-tu cette hiérarchisation ?

Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Je consomme du court-métrage depuis mes 15 ans. Je faisais partie de l’association Du Grain à Démoudre, une association normande basée dans la région havraise, dont l’objectif est d’organiser un festival de cinéma par et pour des jeunes de 12 à 25 ans. À l’époque déjà, on allait dans de nombreux festivals pour repérer les meilleurs courts et longs métrages de l’année pour notre propre compétition. Je trouve que le court métrage est un format d’une richesse incroyable : en très peu de temps, on peut basculer dans des univers et des paysages extrêmement denses. Sa brièveté en fait aussi un format exigeant, un véritable défi : il faut réussir à capter suffisamment l’attention du spectateur pour l’embarquer dans l’histoire d’un ou plusieurs personnages. Le long métrage est un format qui me fait rêver et j’espère un jour écrire et réaliser mon premier long. Mais ce n’est pas une fin en soi. C’est simplement une autre manière de raconter. Je peux dire que je regarde autant de courts métrages que de longs métrages, voire plus. Le Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand est un rendez-vous personnel annuel que je ne manquerais pour rien au monde, que j’aie un film en compétition ou non. Ce n’est pas seulement un rendez-vous professionnel, c’est aussi, en tant que spectateur, une manière de découvrir constamment de nouveaux univers et de nouvelles formes de narration.

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La cérémonie des César c’est jeudi et on sait que tu remporteras le prix (car on lit l’avenir dans le marc de chicorée). Tu comptes faire quoi de ce nouvel élément décoratif ?

Hahaha ! Promis, si je gagne, j’offre un paquet de chicorée à toute l’équipe. On en rigolait avec ma monteuse pendant le montage du court, en se disant que certaines actrices et certains acteurs multi-césarisés pourraient potentiellement s’en servir comme pied pour une table basse sympa. Plus sérieusement, je pense que je le laisserais chez mes parents ou chez ma sœur. Mais je suis déjà tellement honoré d’être nommé. Pour moi, l’objectif principal, c’est que le film circule, qu’il rencontre et touche le public. S’il devait y avoir une récompense, alors oui, ce serait la cerise sur le gâteau.

On a besoin de promo pour la newsletter d’URBANIA : tu pourras parler de nous en priorité dans tes remerciements (merci d’avance) ?

Avec grand plaisir, ce sera fait ! Je suis ravi de cette interview à vos côtés. Continuez à soutenir le court-métrage et à le faire rayonner : c’est un format que je trouve encore trop sous-estimé et qui mérite, constamment, de devenir plus accessible à toutes et à tous.

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Les votants des César, on compte sur vous pour prendre nos prédictions au pied de la lettre. Merci, bisous.

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