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Nathalie, ancienne animatrice en EHPAD : « Comment notre pays peut-il autant maltraiter ses aînés ? »

L’humanité des soignants confrontée à l’injustice d’un système à travers un témoignage très personnel.

Par
Nathalie Firminy
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Nathalie Firminy est autrice de Ma vie de soignante en EHPAD. Dans ce livre-témoignage, l’animatrice raconte les hauts et les bas qui rythment le quotidien de son établissement depuis 2015 jusqu’à la crise de la Covid-19. Des tranches de vie joyeuses, d’autres moins, et un regard acéré sur les bons et les mauvais côtés de notre système de santé. Un témoignage à valeur de manifeste qui n’hésite pas à dénoncer les manquements – voire les fautes graves – de l’état envers la population âgée. En cette journée mondiale de lutte contre la maltraitance des personnes âgées, on a décidé de lui laisser la parole sur URBANIA.

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Mon parcours professionnel m’a guidée vers les aînés. J’ai commencé à travailler avec les tout-petits, les aidant au développement de leurs différentes autonomies et, dans le même temps, j’ai apporté de l’écoute, de la présence, de l’aide et du soutien aux personnes âgées qui m’entouraient. J’ai perçu leur isolement, leur solitude, leur tristesse et leur ennui lors d’un stage en Ehpad. Mais j’ai aussi constaté l’impuissance des soignants qui tentent, chaque jour, de faire au mieux leur travail. J’ai choisi d’être animatrice. Je voulais ainsi rendre le quotidien des aînés plus joyeux en impulsant de l’énergie, de l’envie et de la vie à chaque instant partagé. Je souhaitais aussi développer plus d’humanitude à leur égard.
Ce métier m’a passionnée ! Les moments étaient parfois tristes, souvent émouvants et frustrants, mais aussi plaisants.

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La crise sanitaire a bousculé certaines de mes valeurs et, au cœur de mes observations et de mes expériences, j’ai écrit Ma vie de soignante en Ehpad : en immersion chez ces grands oubliés. J’honorais ainsi une promesse faite aux résidents : celle de laisser une trace des étapes que nous avions traversées ensemble. Comment notre pays peut-il autant maltraiter sa population, principalement ses aînés ? Il me semble que cela en dit long sur le manque d’humanité que nous vivons. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Je suis née en 1973. Quelques années plus tôt, la jeunesse, en quête de liberté et désireuse de montrer qu’elle existait, a marqué l’histoire par la révolution de mai 1968. Cette fameuse année, des millions de personnes ont manifesté, réclamant plus de droits, d’écoute, de liberté, mais aussi plus d’égalité dans la société. Mario, un des personnages du livre, répond à nos exigences de faire respecter les gestes barrières : « Vous ne connaissez pas Mai 68 ? Il est interdit d’interdire ! » Cette période, celle du progrès, de la performance et de la rentabilité, a fait basculer
les regards. Auparavant, les aînés étaient respectés et leurs connaissances, savoirs et expériences étaient valorisées. Ils vieillissaient, transmettaient et mouraient. Puis l’hégémonie du jeunisme s’est installée et les a écartés de la société, en les prétendant dès lors inutiles. Vieillir véhicule désormais une image négative.

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Je loue les avancées permettant aujourd’hui de vivre avec certaines maladies, mais je déplore le manque d’humanité qui nous pousse aujourd’hui à la survie.

L’association, à tort, de la vieillesse et de la dépendance, qui stigmatise les personnes âgées, a de nombreux impacts. Peu de choses sont aujourd’hui faites en leur faveur. Parce qu’elles ne consomment plus suffisamment ? Parce que les coûts des prises en charge, celles de la perte des autonomies, ne sont pas prioritaires ? Parce que la mort effraie ? Nous avons les mêmes besoins, mais nous adoptons différentes stratégies pour les satisfaire. Néanmoins, la santé nous est essentielle. La course à la consommation, qui développe nos comportements individualistes, m’attriste. J’ai vécu les années SIDA. Certains de mes amis et connaissances en sont morts, faute de thérapies. Je loue les avancées permettant aujourd’hui de vivre avec certaines maladies, mais je déplore le manque d’humanité qui nous pousse aujourd’hui à la survie. La loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé proposait des plans d’action pour de meilleures conditions de prises en charge et en soins. Qu’en avons-nous fait ?

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La canicule de 2003, qui a recensé plus de 19 000 décès, a montré l’isolement des personnes âgées, handicapées, mais aussi la perte du lien social, la détresse des familles et l’impuissance des soignants face à la maltraitance institutionnelle. Là aussi, des mesures devaient être prises, afin que la France ne laisse plus de côté ses aînés et respecte leur dignité jusqu’à leur mort. Ce fameux été, Robert, un des personnages du livre, se retrouve en Ehpad. Il n’avait pas assez cotisé, mais espérait vivre une douce retraite et désirait mourir chez lui.

Dans ce récit, j’essaie de montrer comment l’organisation de l’Ehpad dysfonctionne. Comment l’institution elle-même est à l’origine des maltraitances, principalement par le manque de moyens qu’elle alloue aux systèmes de soins. Pourquoi le fils de Robert, pensant que les soignants maltraitent son père, les accuse. Mais j’essaie de montrer également comment les soignants font ce qu’ils peuvent, en perdant parfois le sens de leur mission, et devenant de ce fait, malgré eux, maltraitants dans leurs prises en soins ; comment l’ennui et la perte des envies conduisent Robert à se
laisser glisser vers la mort. De 2020 à 2022, je travaillais en l’Ehpad et Ma vie de soignante en Ehpad retrace les étapes que nous avons traversées lors de la crise sanitaire. Je me suis souvent sentie tourmentée, voire maltraitante envers les résidents face à certaines injonctions de l’État. Ils ont été isolés, enfermés, privés de liberté, de visites, d’hospitalisation, de toucher… et certains sont partis sans adieux. Qui souhaiterait laisser mourir un proche comme cela ? Le respect des gestes barrières me donnaient-ils plus la légitimité d’être à leurs côtés, quand leurs familles en étaient empêchées ? Malgré la situation, les soignants, dévoués, ont rempli leurs missions. Certains sont morts. Ils étaient acclamés par les confinés, tous les soirs à 20 heures. Plus tard, on les a abandonnés, critiqués et jugés comme étant dangereux.

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Je suis en colère contre l’État qui ne reconnaît pas certains manquements. Nul n’est infaillible ! Néanmoins, lorsque nous admettons nos erreurs, cela permet à celui qui en subit les conséquences de percevoir notre humanité. Je ressens encore de la peine, celle d’avoir dû faire appliquer certaines mesures maltraitantes. Qui étais-je pour autoriser ou interdire les visites ? Qui étais-je pour espionner les familles et leur rappeler le respect des mesures imposées ? Qui étais-je pour demander au résident, sorti prendre l’air, de rentrer ? Je suis en colère d’avoir été suspendue du travail que j’aimais et d’avoir été privée de salaire. J’ai finalement démissionné en février 2022 et j’ai perdu mes droits, après avoir cotisé et contribué durant des années. Un sujet d’actualité est rapidement remplacé par un autre et la crise sanitaire et ses conséquences dramatiques n’est plus la priorité. Je tiens ici à adresser mes vœux de paix aux pays en guerre ainsi que mon soutien à tous ceux qui subissent des atrocités dans le monde. Une résidente m’a dit : « La vie peut vite basculer, mon petit ! »

Comment la dignité de nos aînés sera-t-elle respectée si les rythmes imposés par nos hôpitaux, faute de moyens, continuent à bousculer leurs quotidiens du soir au matin ?

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Vieillir est une chance, celle d’aller chaque jour vers le suivant ! L’augmentation de nos espérances de vie induira de nombreux besoins et nécessitera d’y mettre des moyens. Comment la dignité de nos aînés sera-t-elle respectée si les rythmes imposés par nos hôpitaux, faute de moyens, continuent à bousculer leurs quotidiens du soir au matin ? Les acteurs du terrain, mieux placés pour exprimer leurs conditions de travail et leurs besoins, ne sont pas écoutés et finissent par démissionner. Je me sens triste et j’appréhende le sort qui sera réservé à mes parents. Comment accompagnerons-nous les proches et les aidants ? Dans notre société, où tous les sujets opposent, divisent et éloignent jusqu’au cœur des familles elles-mêmes, il me semble que tous aspirent à vivre dans la paix. De belles idées se déploient autour de nous et les personnes âgées elles-mêmes, souhaitant rester à la maison, proposent des solutions. Nous vieillirons et finirons inévitablement par mourir ! Toute vie a un cycle. Les dangers qui l’entourent sont incontrôlables et, avant de mourir, nous avons tellement de choses à vivre. Si la vieillesse est aujourd’hui coûteuse, la prise en charge de la santé mentale le sera peut-être plus encore demain. Je nous souhaite d’innombrables moments de vie !